« Le ballon est en cuir, le cuir vient de la vache, la vache aime l’herbe, alors joue au sol, mon fils. » Gentil Cardoso.
Son palmarès n’a pas la densité de celui de ses contemporains Flávio Costa, Ondino Viera, Zezé Moreira ou Manuel Fleitas Solich mais une galerie de portraits sans Gentil Cardoso serait inachevée. Considéré comme le premier coach brésilien à s’éloigner de la sacrosainte pyramide inversée, ses tests empiriques sont les prodromes annonciateurs de la souche européenne du WM qui va contaminer Rio, bien avant que le virus tactique ne vienne à bout des défenses immunitaires du football indigène. Des expérimentations inspirées mais sans lendemain… Gentil y a déjà renoncé quand Flávio et Ondino s’en emparent, aiguillonnés par le Hongrois Dori Kürschner. Ils brevètent de nouveaux systèmes qui leur assurent gloire et fortune, dépossédant le laborantin Gentil de sa découverte. Bien plus tard, dans un hommage empreint de cynisme, Flávio Costa reconnaît son avant-gardisme : « quand Kürschner est arrivé au Brésil (1937), Gentil Cardoso parlait déjà beaucoup de cette formation en WM mais il n’a jamais eu le prestige nécessaire pour la mettre en œuvre. » Dès lors, comme par dépit, Gentil évolue à contre-courant, un peu comme un antivax, refuse l’orthodoxie tactique nouvelle et développe un langage singulier. Paradoxal, différent, Gentil Cardoso l’est incontestablement, jusqu’à sa couleur de peau. Chantre d’une forme de « négritude » brésilienne, miroir de celle promue outre-Atlantique par Aimé Césaire et Léopold Senghor à la même période, il impose une bruyante présence noire dans l’univers des techniciens, apanage exclusif des Blancs.

Au commencement, il y a Recife et le bairro da Torre des années 1900, un quartier d’ouvriers tisserands que Gentil Cardoso fuit alors qu’il n’a que 13 ans[1]. Direction Rio et les petits boulots de rue, colporteur, cireur, livreur… Une jeunesse qu’il résume ainsi : « Je n’ai jamais été un enfant. Un garçon noir et pauvre ne sait pas ce qu’est l’enfance. » A 15 ans, il s’engage sur un cuirassé de la Marine nationale, probablement le Minas Geraes bien que certaines sources mentionnent son jumeau, le São Paulo. En 1910, la Révolte du fouet avait éclaté sur ces mêmes navires. Indignés par l’usage du fouet à l’encontre d’un des leurs, les matelots afro-brésiliens s’étaient mutinés, avaient tué plusieurs officiers et avaient menacé de pilonner Rio avec les canons Armstrong des cuirassés[2]. Menés par João Cândido Felisberto, alias l’Amiral noir, ils avaient obtenu l’abolition des reliquats esclavagistes encore en vigueur sur les bâtiments de l’ancienne Marine impériale. Quand Gentil embrasse la carrière militaire, six ans se sont écoulés, la condition des Noirs s’est améliorée mais les préjugés raciaux et les pratiques vexatoires des officiers blancs d’origine portugaise demeurent.
Au fil du temps, il devient sous-officier, chef mécanicien, spécialiste des chaudières à vapeur selon ses propres dires. Dans un excès d’enthousiasme, certains lui attribuent un diplôme d’ingénieur sans qu’aucun élément factuel ne le confirme. À la fin des années 1920, son bateau relâche de longs mois dans le port de Southampton, le temps nécessaire à la réparation d’importantes avaries. Gentil Cardoso met à profit ce temps libre pour voyager. A Londres, il assiste à des rencontres de football, un sport qu’il pratique au pays au sein du Syrio e Libanez AC, une entité des confins nord de Rio. Entre deux croisières, Gentil prend place parmi la ligne d’attaque du Syrio et participe à des rencontres du Championnat carioca sans particulièrement briller.


En 1930, le marin se compose un second personnage, celui d’entraîneur du Syrio e Libanez. L’année suivante, Bonsucesso FC – un autre club de la périphérie nord de Rio – profite de la dissolution de la section football du Syrio pour recruter Gentil Cardoso et un jeune joueur aussi prometteur que provocateur, Leônidas da Silva. Des Noirs. A l’époque, Flamengo, Fluminense, Botafogo ou América peinent encore à transgresser les règles discriminatoires définies en 1924 par l’Associação Metropolitan de Esportes Athleticos (AMEA). Inspiré par la classe de la Maravilha Negra Fausto à Vasco et du Divino Mestre Domingos da Guia à Bangu, Bonsucesso exploite le filon des Noirs et des Métis sans retenue, sept d’entre eux étant parfois titularisés lors du Championnat carioca 1931.

La conversion de Moço preto (le Garçon noir) au coaching serait anecdotique si elle ne s’accompagnait pas d’une rupture dans la manière de concevoir son rôle, à commencer par la dimension médiatique. Le « Senhor Gentil Cardoso » apparait régulièrement dans les pages du tout nouveau Jornal dos Sports (premier quotidien sportif carioca, lancé en 1931), photographié en tenue de marin, casquette vissée sur la tête. Il utilise la presse pour mener la fronde contre l’AMEA quand celle-ci projette de renforcer le caractère élitiste de ses compétitions et menace la pérennité des clubs les plus modestes, il milite ardemment pour la fin de l’amateurisme et n’hésite pas à donner son avis lorsque son poulain Leônidas envisage de rejoindre le FC Barcelone en compagnie du gardien de Vasco, Jaguaré[3].
Sur le plan sportif, alors que la plupart des entraineurs limitent leurs prérogatives à la préparation physique, il développe déjà une vision extensive et dirigiste de la fonction, anticipant les exigences du football professionnel. Dès 1931-1932, les articles font référence à son autoritarisme symbolisé par les instructions qu’il intime à l’aide d’un porte-voix et son goût pour les séances de tableau noir. Si l’on parle autant de lui, c’est également en raison des résultats sportifs de Bonsucesso. Meilleure attaque du Championnat carioca 1931, le Rubro-anil joue les trouble-fêtes et révèle les dons de Leônidas, bien sûr, mais aussi ceux de l’avant-centre Gradim[4]. Les premiers mois de l’année 1932 accréditent l’émergence d’une force nouvelle, Bonsucesso étant invaincu durant les tournois d’avant-saison et lors des deux premières journées du Championnat carioca, dont un éclatant succès en infériorité numérique face à América, tenant du titre. Les observateurs perçoivent bien que le dispositif tactique de Bonsucesso diffère de celui des autres équipes mais peinent encore à mettre des mots sur ce qu’ils voient. Puis survient un revers très sec contre Fluminense (0-3), instillant le doute dans les esprits rubro-aneis et la fin de leurs rêves de grandeur.

Il faut attendre 1945 et un papier de Mário Filho dans O Globo Sportivo pour obtenir un éclairage précis sur le Bonsucesso de Gentil Cardoso. « Je me souviens de Bonsucesso en 1932. À l’époque, les journaux titraient sur le club d’Estrada do Norte, le présentant comme l’attraction de l’année. Bonsucesso était un sérieux prétendant au titre. Les grands clubs, les uns après les autres, s’inclinaient face à l’équipe de Leônidas et Gradim (…). Je me rappelle d’un match à Campos Sales. Bonsucesso affrontait le champion de la ville. Dès le début du match, un incident a éclaté. Les supporters d’América ne voulaient pas laisser jouer Leônidas qui aurait fait un geste déplacé envers eux. Bonsucesso a sorti Leônidas du terrain. Non pas pour tenir compte des protestations d’América, ni parce qu’ils les jugeaient justifiées, mais simplement pour que le match puisse se poursuivre et aller à son terme. Il y avait déjà la règle des remplacements, Bonsucesso aurait pu remplacer Leônidas et continuer à jouer à onze. Mais ils ont préféré rester à dix, et malgré leur infériorité numérique, ce fut la plus grande victoire de Bonsucesso. À dix, ils ont largement dominé América, s’imposant 4-1 (dans les faits 4-2, NDLR). La sortie de Leônidas a signifié la victoire de Bonsucesso. C’est alors que l’importance de la tactique est devenue évidente. Car Bonsucesso était le premier club brésilien à utiliser un plan de jeu. Chaque joueur entrait sur le terrain avec une mission précise. L’attaque formait un double pivot parfait. Gradim en pointe, presque dans l’axe des ailiers, Leônidas et Prego en retrait, assurant la liaison entre la défense et l’attaque. Le double pivot et une défense compacte (…). C’est la campagne de Bonsucesso en 1932 qui a fait de moi un fervent défenseur de la tactique. À l’arrivée de Kürschner, il n’eut pas besoin de s’employer pour me convaincre (…). Bonsucesso fut sans aucun doute le précurseur de la tactique au Brésil. Du moins, je ne me souviens d’aucun autre club qui ait expérimenté de la même manière et qui ait poursuivi dans cette voie. » Mário Filho évoque l’aménagement du dispositif offensif avec Leônidas et Prego non alignés sur les attaquants, une des caractéristiques différenciant le WM de la pyramide inversée (2-3-5), mais ne donne pas d’information sur la structure défensive, hormis sa compacité. La lecture du compte rendu de ce match contre América dans le Jornal dos Sports apporte un complément d’éclairage : le milieu central Otto « se place très bas, apportant bien plus à la défense qu’à l’attaque. » Démonstration est faite : c’est bien un pur WM que Bonsucesso adopte au début de l’année 1932 sous la houlette de Gentil Cardoso, marin au long cours et importateur d’un système observé en Angleterre.
Il suffit d’un cinglant échec contre Fluminense en mai 1932, une seule et unique défaite, pour que Cardoso mette au rebut un dispositif dont les joueurs ne veulent pas. Alors que le principe même d’un cadre de jeu irrite des footballeurs habitués à évoluer selon leur inspiration, Gentil en exagère la rigidité, imposant des circuits de passes obligatoires peu propices à la fluidité et à la rapidité des attaques, en opposition avec le sens de l’improvisation carioca. Par la suite, que ce soit à Olaria, América, à nouveau Bonsucesso, il semble bien qu’il ne réessaie jamais d’installer le WM. Muté par la Marine nationale dans le Rio Grande do Sul, il n’est plus à Rio quand le Hongrois Izidor Kürschner installe le WM à Flamengo en 1937 malgré les réticences d’une partie de l’effectif, dont la Maravilha Negra Fausto. Une partie seulement. Car Leônidas, le joyau de Flamengo, « redevint le Leônidas de 1932, celui de Bonsucesso, lorsqu’il se remit à croire en la tactique » selon Mário Filho.

A son retour à Rio, Gentil Cardoso assimile de nouvelles méthodes de préparation en suivant les cours de l’Escola de Educação Fisica e Desportos, une création du régime de Getúlio Vargas que son appartenance à l’armée lui permet de fréquenter. Qu’un Noir bénéficie d’un programme de l’Estado Novo aux relents eugénistes a quelque chose de savoureux, disons-le. En 1940, il prend les rênes de Vasco da Gama durant quelques mois alors que les Cruzmaltinos sont ringardisés par le Flamengo de Flávio Costa, le Fluminense d’Ondino Viera et le Botafogo de Dori Kürschner. Une lourde défaite face à Flamengo interrompt sa mission en cours de saison. C’est avec América, en perdition depuis des années, qu’il attire à nouveau l’attention d’une presse peinant à qualifier son style : « Gentil Cardoso ne se caractérise pas uniquement par les leçons qu’il dispense à ses élèves devant le tableau noir (…). Les joueurs effectuent un entraînement théorique directement sur le terrain, avec les mains, avant de passer à la pratique, en répétant les actions avec les pieds, puisqu’il s’agit de football…. Nous ne savons pas si les lecteurs ont compris. Nous avouons d’ailleurs que nous n’avons pas compris nous-mêmes. » Qu’importe, avec une génération nouvelle, América se redresse et réalise une première partie de Championnat 1943 tonitruante. Globo Sportivo met alors l’accent sur la psychologie et les dons d’éducateur du Moço preto. « Son travail est extraordinaire car, à l’exception de deux ou trois stars, tous les autres joueurs ont été formés par lui (…). Ces jeunes inconnus et sans le sou, pour la plupart novices, ont été formés, encadrés et préparés par lui. Ce qu’ils sont devenus et ce qu’América a accompli, ils le doivent à 99 % à Gentil. Mais Gentil n’est pas un aventurier. Il a une formation. Il a joué en première division. Il a acquis une certaine notoriété grâce à la découverte de Leônidas lui-même. Un jour, vers 1935 si ma mémoire est bonne (1932, NDLR), Bonsucesso a reçu un surnom pompeux : « le merveilleux suburbain ». Une « machine ». Qui a préparé la machine ? Gentil Cardoso, le marin Gentil. » Que ce soit en 1943 ou en 1944, aussi tranchant offensivement soit-il, América n’a rien d’une machine et pratique un football que l’on peut qualifier de traditionnel. Le Mecão ne tient pas la distance mais révèle de futurs internationaux tels l’ailier Jorginho et plus encore le Prince Danilo Alvim.

Reconnu pour sa direction quasi militaire, Gentil Cardoso a renoncé à ses lubies de jeunesse, à contre-courant du paradigme dominant le football carioca des années 1940. Alors que les techniciens en vogue abandonnent la pyramide inversée au profit du WM et ses déclinaisons en Diagonale et bientôt en 4-2-4, le marin ayant décrit et modélisé dans ses carnets de voyage ce qu’il avait observé en Angleterre se tient à l’écart de la révolution tactique en cours, celle qu’il avait vainement fomentée en solitaire dès 1932. Enfermé dans des schémas de jeu passéistes aux côtés de quelques résistants comme Adhemar Pimenta, l’ancien technicien de la Seleção 1938, il développe une forme de rancœur et une instabilité caractérielle de plus en plus manifestes.
Gentil connaît une forme de consécration en juillet 1945, quand les pontes de Fluminense lui confient la mission de ramener le Tricolor au sommet. Sa première saison déçoit malgré les présences de Pedro Amorim, Bigode, Rodrigues ou Orlando Pingo de Ouro qu’il a fait venir de Recife, sa ville natale, comme bien d’autres joueurs tout au long de sa carrière. En 1946, Flu arrache à Vasco l’arme fatale, la pièce maîtresse de l’Expresso da Vitória conçu par Ondino Viera : Ademir. Dépité et démissionnaire, Ondino prophétise que « Fluminense n’a pas seulement remporté le trophée Ademir, il a également remporté le championnat. » Presque simultanément, Gentil Cardoso confirme : « Avec Ademir, Fluminense remportera le championnat de 1946. » En effet, le Fluzão s’empare du titre 1946 au forceps[5] mais les compositions bricolées par Gentil autour d’un 2-3-5 paraissent anachroniques. « On ne perçoit pas chez Gentil Cardoso l’influence des entraîneurs qui ont imposé la standardisation du football brésilien : Kürschner, Flavio ou Ondino. Kürschner a été le point de départ, Flavio et Ondino n’ont fait que reprendre le système de défense regroupée. La défense regroupée, le marquage individuel et les diagonales, qu’elles viennent de la droite ou de la gauche, sont des systèmes de jeu qui privilégient la défense. Gentil Cardoso a rejeté les diagonales, la défense regroupée, et n’a même pas adhéré à la formation en « W » (…). Gentil Cardoso s’est isolé pour éviter toute confusion avec les autres. Il n’est donc pas facile de comprendre Gentil Cardoso, précurseur de la tactique, qui, une fois celle-ci devenue la norme, refuse de s’y intéresser. Chez Gentil Cardoso, le changement est permanent, d’un match à l’autre, parfois même au sein d’un même match (…). Les milieux de terrain qui permutent comme des ailiers, ces changements brusques, tels des pièces sur un échiquier, c’est du Gentil Cardoso tout craché. La seule chose qu’il ait conservée de 1932, c’est le tableau noir, devenu une estrade où il a dessiné un terrain de football. Les joueurs sont des pions, et Gentil Cardoso les déplace, d’avant en arrière, les mélangeant pour déstabiliser l’adversaire. Autrement dit : Gentil Cardoso ne se contente pas d’une seule tactique, il en utilise plusieurs. » De manière caricaturale, Moço preto est perçu comme un chercheur désordonné, souquant dur devant son tableau noir, s’époumonant dans son mégaphone et s’épuisant dans la quête d’une martingale tactique qu’il ne découvrira jamais. Le constat est dur pour un entraîneur titré. Qu’auraient écrit les experts de Globo Sportivo si Fluminense avait échoué ? « Gentil doit choisir sa voie, reconnaître son erreur et revenir, tel le fils prodigue, à un style de jeu bien établi. Et personne n’est plus disposé que lui à revenir à ce style, car il a été le précurseur de la standardisation du football brésilien. Toutes ses expériences ont abouti au même résultat : sans système défensif, aucune attaque ne peut l’emporter seule. Même avec Ademir. »

Après plusieurs expériences peu concluantes, Vasco da Gama le sollicite en 1952 afin de raviver l’étoile déclinante de l’Expresso da Vitória. Sa simplicité plait au peuple cruzmaltino mais ne fait pas l’unanimité parmi les dirigeants, biberonnés à la science tactique de Flávio Costa et son disciple Otto Glória. Contre vents et marées, Gentil mène Vasco au titre carioca. Revanchard, présomptueux quant au pouvoir de la torcida, il lance à ses détracteurs « je suis avec le peuple, et celui qui est avec le peuple ne perd pas son pouvoir. » Il est limogé sur-le-champ.
Le manque de considération et les critiques nourrissent chez Gentil rancœur et sentiment de persécution alors que son palmarès n’a que peu d’équivalents, Flávio et Ondino exceptés. Engagé dans des joutes picrocholines avec une partie des médias, il adopte une communication victimaire, omettant ses propres turpitudes technico-tactiques. Il ne prend plus de gants pour lier sa couleur de peau à la virulence des analyses le concernant et à sa marginalisation dans un univers de techniciens blancs. Il bénéficierait de la considération propre à « un petit Noir des petites équipes », par contraste aux égards réservés au « grand Blanc des grandes équipes », Flávio Costa. Comment lui donner totalement tort ? Le Maracanaço a suscité une vague de rejet vis-à-vis de plusieurs joueurs noirs, la défaite balayant tout ce que le journaliste Mário Filho avait mis en évidence dans son ouvrage O Negro no Futebol Brasileiro. Gentil vit très mal les désignations de l’impopulaire Zezé Moreira pour la Coupe du monde 1954 (« le racisme est un fait couvert par l’hypocrisie ») et du somnolent Vicente Feola en 1958 (« je suis Noir. Ils ont préféré Feola »). Pour le Campeonato sudamericano additionnel organisé en 1959, il accepte malgré tout l’appel de la CBD et dirige l’espace d’un mois une Seleção faiblarde, exclusivement composée de joueurs de Recife[6]. Aucun autre Noir n’a eu ce privilège depuis, hormis Ernesto Paulo le temps d’un match en 1991.
Durant la seconde partie de sa carrière, on le choisit avant tout pour soigner les équipes en difficulté, « donner la vue aux aveugles et des béquilles aux estropiés ». « On ne m’appelle que pour les enterrements, personne ne m’invite à manger du gâteau de mariage », se plaint-il. En l’absence de plan de jeu défini, il conforte son identité à l’aide de syllogismes et de périphrases puisés dans le souvenir de ses lointains voyages et de l’observation du quotidien. Certaines formules, inspirées par le jogo do bicho, passent dans le langage courant. Ainsi, le Cobra qualifie un joueur létal sur le plan offensif alors que le Zèbre, animal absent du jeu de hasard, désigne un vainqueur improbable.

O Velho marinheiro poursuit inlassablement son ministère jusqu’en 1968, prêchant un peu partout au Brésil mais également au Portugal (Sporting) et en Equateur. Parmi ses faits d’armes figurent le lancement de la carrière professionnelle de Garrincha et les lauriers accumulés dans le Championnat pernambucano à la tête des trois principaux clubs de Recife, comme s’il s’agissait d’un juste retour des choses pour sa ville natale et tous les joueurs qu’elle lui a fournis[7]. Quand il meurt d’un cancer, en 1970, les journaux saluent l’entraineur pittoresque ayant exercé dans tous les grands clubs cariocas mais omettent de relever son rôle dans l’émergence d’une culture tactique à Rio. Dictature oblige, les difficultés d’un Noir dans un entre-soi blanc sont également passées sous silence. Sans doute est-ce là son plus grand regret : ne pas avoir réussi à normaliser la présence des Noirs à la tête des clubs brésiliens, une incongruité qui se prolonge aujourd’hui encore.
[1] Il est probablement né en 1901 et non en 1906 comme souvent mentionné.
[2] Les bateaux aux mains des insurgés tirent sur des forts militaires et quelques autres bâtiments, tuant notamment deux enfants.
[3] Depuis la tournée européenne de Vasco de l’été 1931, Fausto évolue avec le Barça (en amical uniquement faute d’avoir été naturalisé espagnol) alors que Jaguaré est revenu momentanément à Rio. Il doit repartir à la toute fin de l’année 1931 en compagnie de Leônidas mais est retenu par les autorités militaires qui lui reprochent de ne pas avoir effectué son service national. La situation se décante assez rapidement, Jaguaré embarque pour Barcelone en janvier 1932 mais dans l’intervalle, Leônidas s’est résolu à rester à Rio.
[4] A la fin de l’année 1932, dans le cadre de la Copa Rio Branco, le Brésil s’impose 2-1 au Centenario de Montevideo contre l’Uruguay de Nasazzi. Bonsucesso fournit deux joueurs à la Seleção, Leônidas (double buteur) et Gradim.
[5] Flu, Fla, Botafogo et América étant à égalité de points à l’issue du championnat, un super-championnat est organisé pour les départager.
[6] Une Seleção dite cacareco pour symboliser le caractère protestataire de l’absence des meilleurs joueurs. Pourquoi cacareco ? Il s’agissait du nom d’un rhinocéros inscrit sur les listes des élections municipales de São Paulo en 1959 afin de protester contre la corruption des hommes politiques. L’animal avait obtenu environ 15% des voix, un score suffisant pour siéger au conseil, mais son élection avait été invalidée.
[7] Outre Orlando Pingo de Ouro à Flu en 1945, citons Dequinha à Flamengo en 1950. Vavá est également de Récife mais rejoint les jeunes de Vasco peu avant que Gentil n’en prenne la direction en 1952.