Gentil Cardoso, paradoxes, controverses et syllogismes

Amérique Portrait

« Le ballon est en cuir, le cuir vient de la vache, la vache aime l’herbe, alors joue au sol, mon fils. » Gentil Cardoso.

Son palmarès n’a pas la densité de celui de ses contemporains Flávio Costa, Ondino Viera, Zezé Moreira ou Manuel Fleitas Solich mais une galerie de portraits sans Gentil Cardoso serait inachevée. Considéré comme le premier coach brésilien à s’éloigner de la sacrosainte pyramide inversée, ses tests empiriques sont les prodromes annonciateurs de la souche européenne du WM qui va contaminer Rio, bien avant que le virus tactique ne vienne à bout des défenses immunitaires du football indigène. Des expérimentations inspirées mais sans lendemain… Gentil y a déjà renoncé quand Flávio et Ondino s’en emparent, aiguillonnés par le Hongrois Dori Kürschner. Ils brevètent de nouveaux systèmes qui leur assurent gloire et fortune, dépossédant le laborantin Gentil de sa découverte. Bien plus tard, dans un hommage empreint de cynisme, Flávio Costa reconnaît son avant-gardisme : « quand Kürschner est arrivé au Brésil (1937), Gentil Cardoso parlait déjà beaucoup de cette formation en WM mais il n’a jamais eu le prestige nécessaire pour la mettre en œuvre. » Dès lors, comme par dépit, Gentil évolue à contre-courant, un peu comme un antivax, refuse l’orthodoxie tactique nouvelle et développe un langage singulier. Paradoxal, différent, Gentil Cardoso l’est incontestablement, jusqu’à sa couleur de peau. Chantre d’une forme de « négritude » brésilienne, miroir de celle promue outre-Atlantique par Aimé Césaire et Léopold Senghor à la même période, il impose une bruyante présence noire dans l’univers des techniciens, apanage exclusif des Blancs.

A l’époque du Syrio e Libanez.

Carnets de voyage

Au commencement, il y a Recife et le bairro da Torre des années 1900, un quartier d’ouvriers tisserands que Gentil Cardoso fuit alors qu’il n’a que 13 ans[1]. Direction Rio et les petits boulots de rue, colporteur, cireur, livreur… Une jeunesse qu’il résume ainsi : « Je n’ai jamais été un enfant. Un garçon noir et pauvre ne sait pas ce qu’est l’enfance. » A 15 ans, il s’engage sur un cuirassé de la Marine nationale, probablement le Minas Geraes bien que certaines sources mentionnent son jumeau, le São Paulo. En 1910, la Révolte du fouet avait éclaté sur ces mêmes navires. Indignés par l’usage du fouet à l’encontre d’un des leurs, les matelots afro-brésiliens s’étaient mutinés, avaient tué plusieurs officiers et avaient menacé de pilonner Rio avec les canons Armstrong des cuirassés[2]. Menés par João Cândido Felisberto, alias l’Amiral noir, ils avaient obtenu l’abolition des reliquats esclavagistes encore en vigueur sur les bâtiments de l’ancienne Marine impériale. Quand Gentil embrasse la carrière militaire, six ans se sont écoulés, la condition des Noirs s’est améliorée mais les préjugés raciaux et les pratiques vexatoires des officiers blancs d’origine portugaise demeurent.

Au fil du temps, il devient sous-officier, chef mécanicien, spécialiste des chaudières à vapeur selon ses propres dires. Dans un excès d’enthousiasme, certains lui attribuent un diplôme d’ingénieur sans qu’aucun élément factuel ne le confirme. À la fin des années 1920, son bateau relâche de longs mois dans le port de Southampton, le temps nécessaire à la réparation d’importantes avaries. Gentil Cardoso met à profit ce temps libre pour voyager. A Londres, il assiste à des rencontres de football, un sport qu’il pratique au pays au sein du Syrio e Libanez AC, une entité des confins nord de Rio. Entre deux croisières, Gentil prend place parmi la ligne d’attaque du Syrio et participe à des rencontres du Championnat carioca sans particulièrement briller.

Leônidas.
Gradim et Leônidas sous les couleurs de Bonsucesso.

En 1930, le marin se compose un second personnage, celui d’entraîneur du Syrio e Libanez. L’année suivante, Bonsucesso FC – un autre club de la périphérie nord de Rio – profite de la dissolution de la section football du Syrio pour recruter Gentil Cardoso et un jeune joueur aussi prometteur que provocateur, Leônidas da Silva. Des Noirs. A l’époque, Flamengo, Fluminense, Botafogo ou América peinent encore à transgresser les règles discriminatoires définies en 1924 par l’Associação Metropolitan de Esportes Athleticos (AMEA). Inspiré par la classe de la Maravilha Negra Fausto à Vasco et du Divino Mestre Domingos da Guia à Bangu, Bonsucesso exploite le filon des Noirs et des Métis sans retenue, sept d’entre eux étant parfois titularisés lors du Championnat carioca 1931.

Les vainqueurs de la Copa Rio Branco 1932 contre les Champions du monde uruguayens. Accroupi, à gauche, se trouve Gradim. Au centre, Leônidas avec le noeud papillon, Domingos da Guia à ses côtés.

La conversion de Moço preto (le Garçon noir) au coaching serait anecdotique si elle ne s’accompagnait pas d’une rupture dans la manière de concevoir son rôle, à commencer par la dimension médiatique. Le « Senhor Gentil Cardoso » apparait régulièrement dans les pages du tout nouveau Jornal dos Sports (premier quotidien sportif carioca, lancé en 1931), photographié en tenue de marin, casquette vissée sur la tête. Il utilise la presse pour mener la fronde contre l’AMEA quand celle-ci projette de renforcer le caractère élitiste de ses compétitions et menace la pérennité des clubs les plus modestes, il milite ardemment pour la fin de l’amateurisme et n’hésite pas à donner son avis lorsque son poulain Leônidas envisage de rejoindre le FC Barcelone en compagnie du gardien de Vasco, Jaguaré[3].

Sur le plan sportif, alors que la plupart des entraineurs limitent leurs prérogatives à la préparation physique, il développe déjà une vision extensive et dirigiste de la fonction, anticipant les exigences du football professionnel. Dès 1931-1932, les articles font référence à son autoritarisme symbolisé par les instructions qu’il intime à l’aide d’un porte-voix et son goût pour les séances de tableau noir. Si l’on parle autant de lui, c’est également en raison des résultats sportifs de Bonsucesso. Meilleure attaque du Championnat carioca 1931, le Rubro-anil joue les trouble-fêtes et révèle les dons de Leônidas, bien sûr, mais aussi ceux de l’avant-centre Gradim[4]. Les premiers mois de l’année 1932 accréditent l’émergence d’une force nouvelle, Bonsucesso étant invaincu durant les tournois d’avant-saison et lors des deux premières journées du Championnat carioca, dont un éclatant succès en infériorité numérique face à América, tenant du titre. Les observateurs perçoivent bien que le dispositif tactique de Bonsucesso diffère de celui des autres équipes mais peinent encore à mettre des mots sur ce qu’ils voient. Puis survient un revers très sec contre Fluminense (0-3), instillant le doute dans les esprits rubro-aneis et la fin de leurs rêves de grandeur.

Campo da Estrada do Norte, le stade de Bonsucesso à partir de 1929.

Il faut attendre 1945 et un papier de Mário Filho dans O Globo Sportivo pour obtenir un éclairage précis sur le Bonsucesso de Gentil Cardoso. « Je me souviens de Bonsucesso en 1932. À l’époque, les journaux titraient sur le club d’Estrada do Norte, le présentant comme l’attraction de l’année. Bonsucesso était un sérieux prétendant au titre. Les grands clubs, les uns après les autres, s’inclinaient face à l’équipe de Leônidas et Gradim (…). Je me rappelle d’un match à Campos Sales. Bonsucesso affrontait le champion de la ville. Dès le début du match, un incident a éclaté. Les supporters d’América ne voulaient pas laisser jouer Leônidas qui aurait fait un geste déplacé envers eux. Bonsucesso a sorti Leônidas du terrain. Non pas pour tenir compte des protestations d’América, ni parce qu’ils les jugeaient justifiées, mais simplement pour que le match puisse se poursuivre et aller à son terme. Il y avait déjà la règle des remplacements, Bonsucesso aurait pu remplacer Leônidas et continuer à jouer à onze. Mais ils ont préféré rester à dix, et malgré leur infériorité numérique, ce fut la plus grande victoire de Bonsucesso. À dix, ils ont largement dominé América, s’imposant 4-1 (dans les faits 4-2, NDLR). La sortie de Leônidas a signifié la victoire de Bonsucesso. C’est alors que l’importance de la tactique est devenue évidente. Car Bonsucesso était le premier club brésilien à utiliser un plan de jeu. Chaque joueur entrait sur le terrain avec une mission précise. L’attaque formait un double pivot parfait. Gradim en pointe, presque dans l’axe des ailiers, Leônidas et Prego en retrait, assurant la liaison entre la défense et l’attaque. Le double pivot et une défense compacte (…). C’est la campagne de Bonsucesso en 1932 qui a fait de moi un fervent défenseur de la tactique. À l’arrivée de Kürschner, il n’eut pas besoin de s’employer pour me convaincre (…). Bonsucesso fut sans aucun doute le précurseur de la tactique au Brésil. Du moins, je ne me souviens d’aucun autre club qui ait expérimenté de la même manière et qui ait poursuivi dans cette voie. » Mário Filho évoque l’aménagement du dispositif offensif avec Leônidas et Prego non alignés sur les attaquants, une des caractéristiques différenciant le WM de la pyramide inversée (2-3-5), mais ne donne pas d’information sur la structure défensive, hormis sa compacité. La lecture du compte rendu de ce match contre América dans le Jornal dos Sports apporte un complément d’éclairage : le milieu central Otto « se place très bas, apportant bien plus à la défense qu’à l’attaque. » Démonstration est faite : c’est bien un pur WM que Bonsucesso adopte au début de l’année 1932 sous la houlette de Gentil Cardoso, marin au long cours et importateur d’un système observé en Angleterre.

Il suffit d’un cinglant échec contre Fluminense en mai 1932, une seule et unique défaite, pour que Cardoso mette au rebut un dispositif dont les joueurs ne veulent pas. Alors que le principe même d’un cadre de jeu irrite des footballeurs habitués à évoluer selon leur inspiration, Gentil en exagère la rigidité, imposant des circuits de passes obligatoires peu propices à la fluidité et à la rapidité des attaques, en opposition avec le sens de l’improvisation carioca. Par la suite, que ce soit à Olaria, América, à nouveau Bonsucesso, il semble bien qu’il ne réessaie jamais d’installer le WM. Muté par la Marine nationale dans le Rio Grande do Sul, il n’est plus à Rio quand le Hongrois Izidor Kürschner installe le WM à Flamengo en 1937 malgré les réticences d’une partie de l’effectif, dont la Maravilha Negra Fausto. Une partie seulement. Car Leônidas, le joyau de Flamengo, « redevint le Leônidas de 1932, celui de Bonsucesso, lorsqu’il se remit à croire en la tactique » selon Mário Filho.

Caricature de Gentil Cardoso avec son mégaphone parue dans O Globo Sportivo.

Navigation à contre-courant

A son retour à Rio, Gentil Cardoso assimile de nouvelles méthodes de préparation en suivant les cours de l’Escola de Educação Fisica e Desportos, une création du régime de Getúlio Vargas que son appartenance à l’armée lui permet de fréquenter. Qu’un Noir bénéficie d’un programme de l’Estado Novo aux relents eugénistes a quelque chose de savoureux, disons-le. En 1940, il prend les rênes de Vasco da Gama durant quelques mois alors que les Cruzmaltinos sont ringardisés par le Flamengo de Flávio Costa, le Fluminense d’Ondino Viera et le Botafogo de Dori Kürschner. Une lourde défaite face à Flamengo interrompt sa mission en cours de saison. C’est avec América, en perdition depuis des années, qu’il attire à nouveau l’attention d’une presse peinant à qualifier son style : « Gentil Cardoso ne se caractérise pas uniquement par les leçons qu’il dispense à ses élèves devant le tableau noir (…). Les joueurs effectuent un entraînement théorique directement sur le terrain, avec les mains, avant de passer à la pratique, en répétant les actions avec les pieds, puisqu’il s’agit de football…. Nous ne savons pas si les lecteurs ont compris. Nous avouons d’ailleurs que nous n’avons pas compris nous-mêmes. » Qu’importe, avec une génération nouvelle, América se redresse et réalise une première partie de Championnat 1943 tonitruante. Globo Sportivo met alors l’accent sur la psychologie et les dons d’éducateur du Moço preto. « Son travail est extraordinaire car, à l’exception de deux ou trois stars, tous les autres joueurs ont été formés par lui (…). Ces jeunes inconnus et sans le sou, pour la plupart novices, ont été formés, encadrés et préparés par lui. Ce qu’ils sont devenus et ce qu’América a accompli, ils le doivent à 99 % à Gentil. Mais Gentil n’est pas un aventurier. Il a une formation. Il a joué en première division. Il a acquis une certaine notoriété grâce à la découverte de Leônidas lui-même. Un jour, vers 1935 si ma mémoire est bonne (1932, NDLR), Bonsucesso a reçu un surnom pompeux : « le merveilleux suburbain ». Une « machine ». Qui a préparé la machine ? Gentil Cardoso, le marin Gentil. » Que ce soit en 1943 ou en 1944, aussi tranchant offensivement soit-il, América n’a rien d’une machine et pratique un football que l’on peut qualifier de traditionnel. Le Mecão ne tient pas la distance mais révèle de futurs internationaux tels l’ailier Jorginho et plus encore le Prince Danilo Alvim.  

Danilo avec le maillot d’América.

Reconnu pour sa direction quasi militaire, Gentil Cardoso a renoncé à ses lubies de jeunesse, à contre-courant du paradigme dominant le football carioca des années 1940. Alors que les techniciens en vogue abandonnent la pyramide inversée au profit du WM et ses déclinaisons en Diagonale et bientôt en 4-2-4, le marin ayant décrit et modélisé dans ses carnets de voyage ce qu’il avait observé en Angleterre se tient à l’écart de la révolution tactique en cours, celle qu’il avait vainement fomentée en solitaire dès 1932. Enfermé dans des schémas de jeu passéistes aux côtés de quelques résistants comme Adhemar Pimenta, l’ancien technicien de la Seleção 1938, il développe une forme de rancœur et une instabilité caractérielle de plus en plus manifestes. 

Gentil connaît une forme de consécration en juillet 1945, quand les pontes de Fluminense lui confient la mission de ramener le Tricolor au sommet. Sa première saison déçoit malgré les présences de Pedro Amorim, Bigode, Rodrigues ou Orlando Pingo de Ouro qu’il a fait venir de Recife, sa ville natale, comme bien d’autres joueurs tout au long de sa carrière. En 1946, Flu arrache à Vasco l’arme fatale, la pièce maîtresse de l’Expresso da Vitória conçu par Ondino Viera : Ademir. Dépité et démissionnaire, Ondino prophétise que « Fluminense n’a pas seulement remporté le trophée Ademir, il a également remporté le championnat. » Presque simultanément, Gentil Cardoso confirme : « Avec Ademir, Fluminense remportera le championnat de 1946. » En effet, le Fluzão s’empare du titre 1946 au forceps[5] mais les compositions bricolées par Gentil autour d’un 2-3-5 paraissent anachroniques. « On ne perçoit pas chez Gentil Cardoso l’influence des entraîneurs qui ont imposé la standardisation du football brésilien : Kürschner, Flavio ou Ondino. Kürschner a été le point de départ, Flavio et Ondino n’ont fait que reprendre le système de défense regroupée. La défense regroupée, le marquage individuel et les diagonales, qu’elles viennent de la droite ou de la gauche, sont des systèmes de jeu qui privilégient la défense. Gentil Cardoso a rejeté les diagonales, la défense regroupée, et n’a même pas adhéré à la formation en « W » (…). Gentil Cardoso s’est isolé pour éviter toute confusion avec les autres. Il n’est donc pas facile de comprendre Gentil Cardoso, précurseur de la tactique, qui, une fois celle-ci devenue la norme, refuse de s’y intéresser. Chez Gentil Cardoso, le changement est permanent, d’un match à l’autre, parfois même au sein d’un même match (…). Les milieux de terrain qui permutent comme des ailiers, ces changements brusques, tels des pièces sur un échiquier, c’est du Gentil Cardoso tout craché. La seule chose qu’il ait conservée de 1932, c’est le tableau noir, devenu une estrade où il a dessiné un terrain de football. Les joueurs sont des pions, et Gentil Cardoso les déplace, d’avant en arrière, les mélangeant pour déstabiliser l’adversaire. Autrement dit : Gentil Cardoso ne se contente pas d’une seule tactique, il en utilise plusieurs. » De manière caricaturale, Moço preto est perçu comme un chercheur désordonné, souquant dur devant son tableau noir, s’époumonant dans son mégaphone et s’épuisant dans la quête d’une martingale tactique qu’il ne découvrira jamais. Le constat est dur pour un entraîneur titré. Qu’auraient écrit les experts de Globo Sportivo si Fluminense avait échoué ? « Gentil doit choisir sa voie, reconnaître son erreur et revenir, tel le fils prodigue, à un style de jeu bien établi. Et personne n’est plus disposé que lui à revenir à ce style, car il a été le précurseur de la standardisation du football brésilien. Toutes ses expériences ont abouti au même résultat : sans système défensif, aucune attaque ne peut l’emporter seule. Même avec Ademir. » 

Champion en 1952, quelques instants avant son éviction de Vasco.

Après plusieurs expériences peu concluantes, Vasco da Gama le sollicite en 1952 afin de raviver l’étoile déclinante de l’Expresso da Vitória. Sa simplicité plait au peuple cruzmaltino mais ne fait pas l’unanimité parmi les dirigeants, biberonnés à la science tactique de Flávio Costa et son disciple Otto Glória. Contre vents et marées, Gentil mène Vasco au titre carioca. Revanchard, présomptueux quant au pouvoir de la torcida, il lance à ses détracteurs « je suis avec le peuple, et celui qui est avec le peuple ne perd pas son pouvoir. » Il est limogé sur-le-champ.

Le manque de considération et les critiques nourrissent chez Gentil rancœur et sentiment de persécution alors que son palmarès n’a que peu d’équivalents, Flávio et Ondino exceptés. Engagé dans des joutes picrocholines avec une partie des médias, il adopte une communication victimaire, omettant ses propres turpitudes technico-tactiques. Il ne prend plus de gants pour lier sa couleur de peau à la virulence des analyses le concernant et à sa marginalisation dans un univers de techniciens blancs. Il bénéficierait de la considération propre à « un petit Noir des petites équipes », par contraste aux égards réservés au « grand Blanc des grandes équipes », Flávio Costa. Comment lui donner totalement tort ? Le Maracanaço a suscité une vague de rejet vis-à-vis de plusieurs joueurs noirs, la défaite balayant tout ce que le journaliste Mário Filho avait mis en évidence dans son ouvrage O Negro no Futebol Brasileiro. Gentil vit très mal les désignations de l’impopulaire Zezé Moreira pour la Coupe du monde 1954 (« le racisme est un fait couvert par l’hypocrisie ») et du somnolent Vicente Feola en 1958 (« je suis Noir. Ils ont préféré Feola »). Pour le Campeonato sudamericano additionnel organisé en 1959, il accepte malgré tout l’appel de la CBD et dirige l’espace d’un mois une Seleção faiblarde, exclusivement composée de joueurs de Recife[6]. Aucun autre Noir n’a eu ce privilège depuis, hormis Ernesto Paulo le temps d’un match en 1991.

Durant la seconde partie de sa carrière, on le choisit avant tout pour soigner les équipes en difficulté, « donner la vue aux aveugles et des béquilles aux estropiés ». « On ne m’appelle que pour les enterrements, personne ne m’invite à manger du gâteau de mariage », se plaint-il. En l’absence de plan de jeu défini, il conforte son identité à l’aide de syllogismes et de périphrases puisés dans le souvenir de ses lointains voyages et de l’observation du quotidien. Certaines formules, inspirées par le jogo do bicho, passent dans le langage courant. Ainsi, le Cobra qualifie un joueur létal sur le plan offensif alors que le Zèbre, animal absent du jeu de hasard, désigne un vainqueur improbable.

En 1953 avec le jeune Mané.

O Velho marinheiro poursuit inlassablement son ministère jusqu’en 1968, prêchant un peu partout au Brésil mais également au Portugal (Sporting) et en Equateur. Parmi ses faits d’armes figurent le lancement de la carrière professionnelle de Garrincha et les lauriers accumulés dans le Championnat pernambucano à la tête des trois principaux clubs de Recife, comme s’il s’agissait d’un juste retour des choses pour sa ville natale et tous les joueurs qu’elle lui a fournis[7]. Quand il meurt d’un cancer, en 1970, les journaux saluent l’entraineur pittoresque ayant exercé dans tous les grands clubs cariocas mais omettent de relever son rôle dans l’émergence d’une culture tactique à Rio. Dictature oblige, les difficultés d’un Noir dans un entre-soi blanc sont également passées sous silence. Sans doute est-ce là son plus grand regret : ne pas avoir réussi à normaliser la présence des Noirs à la tête des clubs brésiliens, une incongruité qui se prolonge aujourd’hui encore.


[1] Il est probablement né en 1901 et non en 1906 comme souvent mentionné.

[2] Les bateaux aux mains des insurgés tirent sur des forts militaires et quelques autres bâtiments, tuant notamment deux enfants.

[3] Depuis la tournée européenne de Vasco de l’été 1931, Fausto évolue avec le Barça (en amical uniquement faute d’avoir été naturalisé espagnol) alors que Jaguaré est revenu momentanément à Rio. Il doit repartir à la toute fin de l’année 1931 en compagnie de Leônidas mais est retenu par les autorités militaires qui lui reprochent de ne pas avoir effectué son service national. La situation se décante assez rapidement, Jaguaré embarque pour Barcelone en janvier 1932 mais dans l’intervalle, Leônidas s’est résolu à rester à Rio.

[4] A la fin de l’année 1932, dans le cadre de la Copa Rio Branco, le Brésil s’impose 2-1 au Centenario de Montevideo contre l’Uruguay de Nasazzi. Bonsucesso fournit deux joueurs à la Seleção, Leônidas (double buteur) et Gradim.

[5] Flu, Fla, Botafogo et América étant à égalité de points à l’issue du championnat, un super-championnat est organisé pour les départager.

[6] Une Seleção dite cacareco pour symboliser le caractère protestataire de l’absence des meilleurs joueurs. Pourquoi cacareco ? Il s’agissait du nom d’un rhinocéros inscrit sur les listes des élections municipales de São Paulo en 1959 afin de protester contre la corruption des hommes politiques. L’animal avait obtenu environ 15% des voix, un score suffisant pour siéger au conseil, mais son élection avait été invalidée.

[7] Outre Orlando Pingo de Ouro à Flu en 1945, citons Dequinha à Flamengo en 1950. Vavá est également de Récife mais rejoint les jeunes de Vasco peu avant que Gentil n’en prenne la direction en 1952.

33 commentaires pour "Gentil Cardoso, paradoxes, controverses et syllogismes"

  1. Khiadiatoulin dit :

    J’ai une collègue qui est justement à Recife pour aller voir sa famille. C’est sympa comme coin Cebo ?

    0
    0
  2. Khiadiatoulin dit :

    Ça me fait penser que Waldo était également marine avant d’être repéré par Fluminense.

    0
    0
  3. Khiadiatoulin dit :

    Ah c’est sur que le manque de représentation de sélectionneurs noirs a de quoi interroger… Au basket, c’est un peu la même chose pour les USA. Lenny Wilkens est l’unique coach noir ayant coaché les USA depuis la participation des pros en 92. Et à l’époque des choix universitaires, John Thompson était le seul à avoir mené son équipe aux J.O. Un échec cuisant en 88. Ces détracteurs ayant souligné ses méthodes dictatoriales, lui ne manquait pas de soulever le manque de soutien du à sa couleur de peau. Il faisait déjà ça en tant que coach de Georgetown (Ewing, Mourning, Mutombo).
    Thompson était un mec dur, un peu parano mais ça ne sortait pas totalement de nulle part.
    Le nombre de coachs noirs en nba reste faible.

    0
    0
  4. ajde59 dit :

    article fleuve et bien fourni sur un entraîneur atypique et très peu connu en dehors de cercles restreints.
    beau travail que cette trilogie d’articles faite sur les trois maestros brésiliens de leur temps: flavio costa, ondino viera et gentil cardoso. quasiment inédit dans des sites francophones, j’ai bien l’impression. du grande verano et c’est nul part ailleurs que sur p2f !

    0
    0
    1. Verano82 dit :

      Merci, amigo. Ce serait prétentieux d’écrire qu’il n’existe rien d’aussi fouillé sur des sites francophones mais si ça existe, je ne l’ai pas trouvé. Là, l’essentiel des infos vient des journaux que j’ai épluchés. Un peu comme un historien (un peu, hein), trouver le résumé d’America-Bonsucesso qui prouve que Gentil a bien utilisé le WM en 1932 m’a procuré une grande satisfaction eh eh.

      La série sur les tacticiens pionniers du Brésil est terminée C’était un peu en désordre, il aurait fallu commencer par Gentil pour respecter la chrono, puis écrire sur Flávio (et Dori Kürschner), Ondino et Zezé Moreira. Je verrai si je continue avec Otto Glória, Martím Francisco et Manuel Fleitas Solich qui viennent après eux, mais c’est du taf. Là, suis à fond dans le Sudamericano des clubs de 1948, c’est passionnant. Rdv en juillet !

      0
      0
  5. Dip dit :

    Dédicace pour toi Alex 🙂
    (Mets bien le son)

    https://youtu.be/7ua8bfDhEGM?t=2743

    0
    0
    1. Alexandre dit :

      « C’est incroyable ce que ce joueur est mauvais », éhéh……….et alleluiah! : y avait tout de même encore des gens en France pour garder les yeux ouverts sur cette arnaque de Neeskens, merci de la vidéo.

      1
      0
      1. Dip dit :

        En ce qui concerne les commentateurs, il s’agit de Jean Raynal et Pierre Cangioni.

        Il prend cher de la part des commentateurs à plusieurs reprises sur cet aspect. Dès le début ils parlent de son jeu dur lors de la finale précédente de la coupe des coupes parce qu’il était largué dans le jeu.

        Neeskens, le statut dont il bénéficie en France, c’est un vrai mystère. C’est sans doute le joueur ayant le plus gros delta entre sa réputation et son niveau réel (surtout sa très sale mentalité).

        0
        0
      2. Khiadiatoulin dit :

        Pas uniquement en France Dip, en Espagne idem. Et il y a joué quelque saisons.
        Tu demandes aux vieux qui mataient le foot dans les années 70, ils te parleront plutôt en bien de Neeskens. Il a été apprécié à Barcelone. Faut dire que c’était alors un championnat violent donc il faisait pas tâche dans l’ensemble.

        1
        0
      3. Alexandre dit :

        C’est comme Jésus et ses apôtres : il a été sanctifié. Suurbier a clairement fait son beurre là-dessus (merci Cruyff-Coster, sans qui ses dernières années comme pro……), Neeskens doit à son chef de meute de l’avoir rejoint à Barcelone..et tous deux doivent à cette mythologie d’avoir été épinglés, par des auteurs à succès, comme premiers wing-back-droit et box-to-box de l’Histoire, carrément – ce qui est évidemment du plus haut risible.

        Bref : ça paie d’être fidèle à un ordre mafieux, d’appartenir à son cercle étroit.

        Duquel Neeskens était d’ailleurs l’élément le plus singulier : Krol, Cruyff et Suurbier jouent déjà ensemble alors qu’ils n’ont toujours pas de poils sur le menton, tout tout début 60’s……. Au total, Suurbier et Krol : c’est 20 ans à pourrir la vie de tout qui menaçât le rang et les intérêts du système-Cruyff (van Beveren, Happel en 78, Geels, Lippens…. Vous connaissez désormais ces histoires).

        Mais Neeskens n’arrive dans l’équation que dix ans plus tard, lui. Et se montra donc particulièrement zélé pour intégrer le cercle étroit du patron du football néerlandais.

        Je crois quand même que, des trois, la plus grande crapule resta Suurbier ; hors-catégorie, celui-là…….et dès les équipes de jeunes!

        0
        0
      4. Khiadiatoulin dit :

        Le totem d’immunité de Cruyff à Barcelone, on peut l’interroger. Quand je vois qu’il est quasiment systématiquement inclus dans un onze historique… C’est le Barça, pas le Rayo. Que le titre 74 soit symbolique et tres important dans l’histoire du club, c’est indéniable mais ça paraît peu par rapport à d’autres itinéraires chez les Culés.

        0
        0
      5. Khiadiatoulin dit :

        En étant objectif, Cruyff à Barcelone, c’est la moitié de ce qu’a réalisé Platini à la Juve.

        0
        0
    2. Khiadiatoulin dit :

      Suis pas fan de la personnalité de Platini, homme de pouvoir qui s’est cramé les ailes, mais le gap existant dans les discours entre sa carrière et celle de Cruyff est à relativiser. En club, Cruyff a sa trilogie avec l’Ajax, ça pèse lourd évidemment, mais le passage dans une ligue étrangère est largement à l’avantage de Platini.
      En sélection, Cruyff, c’est surtout 74, et 76 pour être gentil mais il est tres loin d’avoir l’accomplissement d’un Platini en 84. Il est pas encore né celui qui fera un truc pareil… Sans compter 82 et 86 où Platini n’a pas été la star du Tournoi mais a quand même de jolis moments.
      Et sa carrière en France, la Coupe avec Nancy et le dernier titre des Verts est tout à fait respectable.

      Je peux comprendre que l’on mette Cruyff devant mais c’est la disparition de Platini dans les discussions de nos jours que je trouve dommageable. Ils sont vraiment proches, dans des styles bien différents.

      0
      0
      1. bobbyschanno dit :

        Platini n’a pas su cultiver sa légende comme Cruyff. En tout cas, pas aussi bien et pas aussi longtemps. Et puis il fut un entraîneur manqué. Et à la Juve, il n’est qu’un grand joueur dans l’histoire du club. Cruyff est considéré comme le GOAT de l’Ajax et le numéro 2 dans l’histoire du Barça.

        En plus, pour Platini, la fin est en eau de boudin complet… Même en France, désormais, il est persona non grata !

        0
        0
      2. Khiadiatoulin dit :

        C’est bien ça le problème Bobby, Cruyff n’est jamais sur le podium catalan. Il en est même loin. Avant l’éclosion de Messi, je mettrais Kubala.

        0
        0
      3. bobbyschanno dit :

        Je suis d’accord. Le passage de Cruyff au Barça est moyennasse de chez moyennasse, individuellement et collectivement. Mais je crois que pour beaucoup, après Messi incontournable, Cruyff apparaît comme le deuxième symbole du Barça. Il y a tout le côté « catalanisme » qui va avec…

        0
        0
  6. bobbyschanno dit :

    C’est un très, très grand article, qui mérite toute notre attention.
    Gros travail abattu par Verano, mille grazie !

    Il y a un récit systématiquement convergent dans les années 20-30, des deux côtés de l’Atlantique : la figure de l’entraîneur impose son autorité (sinon son autoritarisme) à des joueurs récalcitrants nostalgiques de leur liberté passée… C’est beaucoup trop « congruent » pour ne pas être suspect !

    En somme, la professionnalisation qui se met en place presque partout dans l’entre-deux-guerres conduit à des métaphores entrepreneuriales : le président de club en devient le patron, l’entraîneur le contremaître et les joueurs les salariés (contraints d’obéir). Il y a de ça, assurément, du point de vue des idées. Mais du point de vue pratique, pas sûr que cela se passa si rapidement, ni exactement comme annoncé. Le discours semble trop bien coller aux faits…

    Bref. Une intuition.

    Ademir, quand même, ce menton en galoche… N’avait-il pas quelques accointances génétiques avec les Habsbourg ?

    0
    0
    1. Verano82 dit :

      Pour ce qui est du Brésil, je vois une concordance de facteurs dans un même espace-temps.
      Tout d’abord, l’arrivée du professionnalisme qui renforce l’exigence. A partir du moment où tu vis officiellement de ton métier, tu te prépares mieux, tu passes plus de temps à l’entrainement.
      Il se trouve que cela survient durant la présidence de Getúlio Vargas, un régime autoritaire qui, parmi ses actions, insiste sur l’importance de l’éducation physique. De nombreux coachs suivent le programme de l’école nationale d’éducation physique et des sports (je crois que c’est son nom), créée dans les années 1930. C’est le cas de Gentil, de Zezé Moreira et d’autres encore, Ondino ayant été formé à Montevideo. Dans un régime dictatorial, la figure du chef s’impose naturellement et le coach l’incarne au quotidien.
      La presse sportive quotidienne apparaît dans ces années-là à Rio : le Jornal dos Sports en 1931, O Globo Sportivo en 1938. Il faut trouver tous les jours des sujets et des personnages pour leurs lecteurs. Thème relativement nouveau, ils s’intéressent aux méthodes d’entrainement et font émerger la figure du coach en parallèle de celles des joueurs et des dirigeants (cf. article sur Ondino où dès 1934, alors qu’il est à Montevideo, la presse carioca enquête sur ses méthodes). Il manquait un échelon, il se crée, promu par les journaux. Il n’y a qu’à lire Mário Filho et son rôle dans la promotion des tactiques, apanage de l’entraineur. Alors bien sûr, il y a des rebellions, comme les joueurs de Bonsucesso en 1932, Fausto en 1937 et d’autres mais la Coupe du monde 1938 leur donne tort.
      En France, le comportement de l’équipe et la direction d’Adhemar Pimenta militent pour ce virage vers le coach omniscient. Brillante individuellement, la Seleção revient au Brésil avec l’image d’une équipe indisciplinée, tactiquement, et dans la vie de groupe.
      Dans ces conditions, comment l’entraineur n’aurait-il pas pu surmonter « la dictature » des joueurs ?

      0
      0
      1. bobbyschanno dit :

        C’est bien ça le problème : les pouvoirs médiatique et politique montrent que cela s’est fait naturellement, évidemment. Je crois difficilement à un changement si soudain et si évident : frictions, temps long, etc.

        En France, même époque, il y a le même discours.

        Ça n’enlève rien à la réalité décrite au long des articles de cette superbe série.

        0
        0
      2. Verano82 dit :

        Tu trouves qu’une mutation sur une dizaine d’années c’est soudain ?
        Sachant que dans le cas présent, c’est local : Rio uniquement, et même pas tous les clubs, ni même tous les entraîneurs.

        0
        0
      3. bobbyschanno dit :

        C’est-à-dire que je trouve le discours trop clair.

        0
        0
      4. Verano82 dit :

        Il est clair a posteriori, comme souvent. En 1932, avec Bonsucesso, personne ne parle de WM. Et pourtant dans la presse de l’époque, tu as bien la référence au milieu central repositionné plus bas. De même, dans le papier sur Ondino, je précise bien que le 4-2-4 n’est jamais évoqué dans la presse au moment où il semble apparaître concrètement. C’est dans les années 50 que ce schéma est évoqué, quand Francisco ens systématise l’usage. Bref, c’est après coup qu’on peut reconstituer les chemins qui ont conduit à ces mutations ayant connu le succès. Et il est probable que la petite histoire aura relégué aux oubliettes les essais infructueux de certains.

        0
        0
    2. Alexandre dit :

      « Il y a un récit systématiquement convergent dans les années 20-30, des deux côtés de l’Atlantique : la figure de l’entraîneur impose son autorité (sinon son autoritarisme) à des joueurs récalcitrants nostalgiques de leur liberté passée… »

      ==> Attention à ne pas trop embrasser, Cf. le cas anglais par exemple (pas des moindres)! Certes ils eurent un Chapman..mais c’est un arbre qui cache la forêt car, si l’on veut raisonner comme cela : jusqu’aux 1950’s c’est la figure du joueur qui prime en Angleterre, dont médiatiquement et pas d’un peu..et c’est patent tant en clubs qu’avec la sélection, sur les plans de la tactique, de la préparation physique.. : le joueur y reste très longuement autonome, souverain..et même bien souvent dépositaire des innovations!

      D’ailleurs, les grands noms qui en ressortent systématiquement sont assez parlants : c’est aux….Pays-Bas que Jack Reynolds dispensera son savoir d’un ordre « continental ».. George Raynor encadre de grandes formations….continentales, clubs (Juve, Lazio..) comme nations (sa Suède, c’est une puissance de tout premier ordre), mais en Angleterre il fut toujours comme cantonné à la périphérie..

      ..et le pompon qui est peut-être Jimmy Hogan : pompon car c’est par l’absurde, des années plus tard et indirectement, qu’il parvint enfin, par sa….Mitteleuropa interposée, à imposer l’efficience de ses idées dans son propre pays.

      Bref : des penseurs, l’Angleterre en produisait, et de tout premier ordre……….mais son conservatisme (parmi lesquels éléments : le poids précisément des joueurs, auxquels la narrative réserve la part du prince) était peu propice à des vues tactiques où le libre arbitre du joueur fût subordonné, où ils ne fussent plus guère que les exécutants d’un plan imposé verticalement.

      Et il fallut le psychodrame de 53 pour qu’y soit enfin possible de tourner la page : Cullis, Rowe.. Le pivot est là, mais même après, les joueurs restèrent longtemps sacrés.

      Comme bien souvent et sur ce point : le cas belge est analogue de l’anglais……………..à la liberté de gagner de l’argent près..

      0
      0
      1. Alexandre dit :

        Et dans le récit, ça se traduit comment? Ben les Anglais parleront de « Plan Revie » (NB : je ne jurerais qu’il en fut l’instigateur, mais le fait narratif est là : qui se rappelle de son entraîneur à City?) ; ou en Belgique toutes les années 50 de naviguer journalistiquement d’entre « Plan Coppens » (où la dynamique offensive du jeu procédât des fulgurances d’un soliste, chargé de semer du chaos dans le dispositif adverse) et « Plan Mermans » (d’inspiration continentale : collectivisé et systémique, avec centre-avant en décrochage et mouvements coordonnés), que la presse tenait d’ailleurs globalement pour incompatibles……tout en prêtant à ces deux figures du jeu d’incarner cette controverse d’entre anciens et modernes : il fallait choisir non pas entre l’Angleterre ou la Hongrie, mais entre Coppens ou Mermans.

        Parler d’un « Plan Coppens » au mitan des 50’s, c’est comme si, pour 86 et pour l’éternité, l’on avait parlé d’un « Plan Maradona ». Et ce fut possible car la figure omnisciente et puissante de l’entraîneur ne s’était alors encore imposée parmi les médias – du moins pas partout dans les 50’s.

        0
        0
      2. bobbyschanno dit :

        Oui, mais le récit consacre justement Chapman, « inventeur du WM et de tant d’autres choses »… Déjà à l’époque, c’est patent. Les entraîneurs sont mis à l’honneur.

        0
        0
      3. Alexandre dit :

        Le propre d’une narrative, c’est de créer un récit binaire qui satisfasse à un besoin. Et ce ne serait ni la première, ni la dernière fois que ça survient, pour le meilleur et pour le pire……………mais alors, question : sous la plume de qui?? Que Chapman réponde à un besoin chez certains, c’est-à-dire ceux-là pour qui était opportun d’enfermer les joueurs dans un cadre fonctionnaliste, n’est pas mon problème.

        S’il y a bien un truc à pointer dans le football anglais, et qui fait sa grande différenciation (parmi d’autres traits de caractère) : c’est le pouvoir singulier, et singulièrement durable, du joueur pour tout qui concerne la pelouse, le jeu et sa préparation.

        Jusqu’aux années 60, il n’y eut pas un footballeur anglais entré en contact avec le football enrégimenté qui avait cours dans le Calcio (depuis Pozzo et les Danubiens, disons), qui ne se plaignît du caractère intrusif de l’encadrement qui faisait autorité sur le continent. Intrusif sur la préparation, sur la liberté/créativité accordées sur pelouse, sur la vie privée même………..sur tout, en fait! Jusqu’aux 60’s au moins : le joueur en Angleterre est essentiellement autonome, co-acteur du jeu produit, responsable de sa préparation…………en un mot : responsabilisé, traité en adulte..et non pas infantilisé ou réduit à un rouage comme sous tant d’autres (pas toutes) latitudes.

        Jusqu’aux 50’s au moins c’est à un joueur, et non aux dizaine de coachs passés sur les bancs, qu’on doit le leitmotiv (sens wagnérien) majeur du jeu anglais : Matthews.

        Et il faut probablement attendre Shankly pour que, enfin (quoique.. – moi, je suis d’avis que le jeu appartient aux joueurs, éh..), la narrative accordât enfin aux entraîneurs de prendre durablement le pas sur les joueurs ; même aux Wolves, qui firent rien moins que remettre le foot anglais sur de bons rails, le disruptif penseur du jeu Cullis passait médiatiquement (et est d’ailleurs resté) au second plan derrière Wright, auquel restait tout naturellement pour l’époque d’assumer la fonction de leader du groupe.

        J’insiste : je vise la pelouse, l’opérationnel diraient des militaires. Cadre dans lequel ce furent durablement les joueurs qui firent le jeu et l’ajustèrent. Aussi je ne vois décidément pas mieux que « arbre qui cache la forêt » pour situer Chapman dans la dynamique alors du jeu anglais, il n’est en soi représentatif de rien……….sinon d’un mouvement qui n’alla guère plus loin, les rapports de force restèrent globalement ce qu’ils avaient été.

        Et il n’est décidément pas anodin que tout autre Brit’ qui s’essaya alors, jusqu’au début des 50’s disons, à restreindre le pouvoir créatif et tactique des joueurs..fut circonscrit à des footballs périphériques ; en Angleterre il fallait un électrochoc pour que ce fût possible..et même après 50 et 53, ce prit encore un temps certain avant de se généraliser.

        Et il n’y a pas que l’Angleterre………………………….. Je parlais de « plans Coppens/Mermans » pour la Belgique, controverse tactique qu’alimentaient les principaux intéressés, les médias n’avaient qu’à se pencher et rapporter leurs débats car, là aussi, ce sont les joueurs qui faisaient et défaisaient le jeu.

        Mais il y eut les Pays-Bas aussi, autre football resté longtemps libéral sur le plan opérationnel. Et où ce furent longtemps les stars Lenstra et Wilkes qui s’opposèrent publiquement sur la marché opérationnelle à suivre.

        Evidemment, si les archives consultées procèdent de sphères du jeu où le dogme de l’entraîneur-roi s’était déjà imposé : le regard sera différent, ça………… Je peux comprendre, entendre, qu’en Italie ou Danubie le manager dominât les débats, ça oui. Mais en Angleterre et dans les sphères sous durable influence anglaise : c’était loin d’être le cas dans les 50’s, 60’s même..

        0
        0
  7. bobbyschanno dit :

    Même dans la presse, à l’époque, la figure autoritaire de l’entraîneur… C’est une espèce de topos. On a l’impression qu’avant l’émergence de cette figure les joueurs branlaient rien. C’est ça que l’interroge. Pas pour autant que ça n’a rien changé, hein !
    Bref, je divague.

    0
    0
    1. Verano82 dit :

      Dans le cas présent, si tu regardes les coachs dont on parle : Gentil, sous-officier dans la Marine, Flávio, militaire, Zezé, forces de sécurité. Tu m’étonnes qu’ils étaient autoritaires !

      Et ce n’est pas un raz de marée en faveur des coachs. Les joueurs ont leurs défenseurs. Si O Globo Sportivo soutient mordicus le rôle de l’entraîneur, c’est longtemps très clivé dans le Jornal dos Sports, parfois très dur envers Kürschner et Viera. Bref, c’est la réécriture simplifiée qui donne cette impression, sur le moment, c’est bien plus ambigu et complexe.

      0
      0
      1. bobbyschanno dit :

        Oui, oui, bien sûr, je ne remets pas en cause la réalité des faits, mais tu me connais : je m’intéresse toujours plus au récit, à la manière dont on raconte les faits, qu’aux faits eux-mêmes.

        La manière dont la figure de l’entraîneur s’impose aux joueurs est intéressante : je parlais de métaphore entrepreneuriale, avec le rôle du contremaître imposant sa férule aux joueurs fainéants, apportant de nouvelles méthodes permettant de gagner en efficacité (à l’époque du taylorisme et du fordisme, d’une espèce d’organisation « scientifique », qui se veut rationnelle, du travail, c’est un topos classique).

        Mais l’entraîneur est aussi souvent montré comme une espèce de prêtre, de professeur un peu étrange, dispensant des formules magiques que seuls les initiés peuvent comprendre. Il ne parle pas latin et ne s’enferme pas dans le choeur pour prêcher, mais c’est tout comme… Il parle « taquetique » !

        C’est tout ce récit qui me trouble, ces manières systématiques de présenter les entraîneurs « révolutionnaires », des gars un peu loufoques, hors du commun (des mortels).

        0
        0
  8. bobbyschanno dit :

    En somme, les choses sont ce qu’elles sont, mais ce qui m’intéresse c’est comment on les perçoit et les raconte.

    0
    0
  9. Alexandre dit :

    Tout relu, en prenant mon temps!

    Pas du luxe : je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, quoique – me semble que Jonathan Wilson l’évoque dans sa Pyramide Inversée??

    Je suis une buse en foots sudams, mais Cardoso est-il si (re)connu que ça, sur son continent?

    « Jogo do Bicho »??

    Pas des plus inintéressante, c’est quand même l’idée que la tactique se fût imposée au Brésil par l’entremise d’un matelot voire machiniste noir. Je n’avais pas besoin de cela pour m’imaginer que la contribution des descendants d’esclaves pût bien évidemment dépasser celle d’un jeu plus inspiré, virginal, artisanal, ludique ou que sais-je encore………..mais que l’ordre (!) tactique (!!) fût précisément imposé par un « petit noir » : voilà qui a de quoi perturber pas mal de certitudes, doit paraître contre-intuitif pour beaucoup après tant de décennies de formatages raciaux, selon lesquels la cérébralité serait l’apanage du blanc, et le chaos celui du noir………………..

    Je me fous comme de l’an 40 (même si je les comprends – je ferais peut-être pareil si j’étais concerné) des formes d’activisme à l’oeuvre dans bien des contre-Histoires. Mais rien que principiellement (tu ne tombes d’ailleurs pas dans le travers contre-racialiste, bravo), c’est toujours bon à prendre et à reprendre, ce genre de grains de sable dans certaines matrices, bref encore un article qui ne peut pas faire de tort, et merci donc!

    0
    0
  10. Alexandre dit :

    A ce propos, y a-t-il un équivalent brésilien à ces mouvements black-xy qui font chroniquement l’actualité aux USA?

    Pas la même société, ok..mais de la violence et de l’inégalité structurelles quand même, institutionnelles.., bref : y existe-t-il aussi des espèces de « lobbies »? Des groupes de défense? Rien que sur le plan mémoriel, déjà?

    De loin, ça ne donne pas l’impression d’être aussi épidermique qu’aux Etats-Unis, mais?

    0
    0
    1. Verano82 dit :

      Oui, il existe le Mouvement noir unifié, né dans les 70es. Je le cite je crois dans le portait de Reinaldo ou de Júnior, je ne sais plus trop.

      À propos de Gentil, oui, Wilson le cite sans entrer dans les détails. Son nom revient souvent dans des papiers mais il n’y a jamais de détail sur son système, ni d’explication sur les raisons qui le conduisent à l’abandonner. Et ses portraits sont souvent misérabilistes, le génie noir qui n’a pas eu les éloges qu’il méritait à cause de sa couleur de peau, ce qui est un putain de raccourci.
      Donc le type m’intéressait et je voulais connaître quels étaient les éléments probants permettant de lui attribuer la paternité de ce WM brésilien . J’ai d’abord trouvé l’article de Filho de 1945 qui se souvient du match America -Bonsucesso de 1932. Puis suis allé voir le CR de ce match qui apporte la quasi preuve de l’utilisation du WM et que personne ne mentionne nulle part, dans aucun article ou bouquin.

      0
      0

Laisser un commentaire