L’homme porté sur les épaules par ses coéquipiers et soulevant la première Copa del Rey du Betis est Rogelio, membre éminent du Cerbère à trois têtes verdiblanco. Si Joaquín est le grain de folie et Gordillo le cœur incandescent de l’institution, Rogelio en est la quintessence. Personne ne symbolise mieux que lui ses chemins de traverse, ses chutes vertigineuses jalonnées de quelques trop rares moments de grâce. Cette finale de Copa 1977, magnifiée par le duel de portiers basques entre Esnaola et Iribar, Rogelio l’a vécue du banc. Rien d’étonnant finalement tant il pue le Betis à plein nez. Artiste intermittent oublié des joutes internationales, jovial, fidèle et frondeur, cloué au sol lorque la gloire daigne enfin se pencher sur son sort…
Au cours de ses 16 saisons avec le Betis, Rogelio connaîtra quatre descentes et trois remontées dans l’élite. Un parcours chaotique qui n’entame en rien son aura du côté du Benito Villamarín. Car rien n’est jamais linéaire, ni gravé dans le marbre avec ces deux énergumènes. Pas même sa date de naissance qui oscille entre le 15 avril 1943 selon ses dires et le 2 mai selon l’état civil. Fils de Coria del Río, dans la banlieue de Séville, sorte de Barakaldo du Sud, tant il a produit de talents, Rogelio suit les conseils d’un curé qui le dirige vers le football et intègre les jeunes pousses du Real Betis en 1957. Se faisant les dents aux Tomelloso CF et Ponferradina, clubs du troisième échelon, il touche ses premières rentes et fait ses débuts sous la tunique verdiblanca le 16 septembre 1962 face au Real Madrid, jour où un certain Amancio inaugure son cycle merengue.
Pour les observateurs attentifs, le jeune Rogelio a tout l’arsenal pour prendre la lourde succession du fameux Luis del Sol qui vient de quitter le Real pour la Juventus. Del Sol, autre ancien canterano betico doué mais dans un registre bien différent… Technique et inventif, Rogelio excelle particulièrement sur les phases arrêtées, pied gauche magique, dit d’acajou, qui lui permettra d’inscrire la bagatelle de 10 goles olímpicos dans sa carrière. Il est également un dandy de compétition, ce qui fit dire à son président Benito Villamarín qu’il avait certainement engagé le joueur le moins combatif de l’histoire de Coria del Río, avant que son coéquipier, le défenseur Andreu Bosch, ne prenne sa défense. Un Bosch qui comprit avant tout le monde le joyau à polir et qui transmit à Rogelio le sens des responsabilités et cet amour indéfectible pour le club. Au sein d’un groupe dirigé par le coach Domènec Balmanya, Rogelio prend peu à peu ses marques au contact de caractères forts que sont les Luis Aragonés et Fernando Ansola et monte sur le podium 1964, un exploit inégalé jusqu’à la saison 1994-1995.

Tout semble sourire pour notre gaucher en pantoufles. Il est irrésistible lors du triomphe au Trophée Ramón de Carranza 1964, se jouant des mastodontes du Boca Juniors de Marzolini et du Benfica d’Eusébio et s’octroie le titre mondial militaire l’année suivante. Las, le décès de Benito Villamarín, après dix ans de présidence fructueuse, sonne le glas des espoirs des Beticos. Rogelio connaît sa première relégation en 1966 que son unique convocation avec la Roja, un amical non officiel face aux Girondins de Bordeaux d’Artigas, en préparation du Mondial 1966, n’atténue pas totalement. Jugé intransférable par sa direction, malgré de belles propositions de la part du Barça ou du Real, Rogelio s’englue dans les bourbiers de la deuxième division, le Betis étant devenu l’équipe ascenseur par excellence. Des années à gâcher son don assurément mais de quoi consolider son prestige auprès de fans qu’il refuse obstinément d’abandonner : « Il y avait des après-midi où, après une défaite, certains joueurs – et je les comprends – quittaient le stade par un chemin détourné pour éviter la foule. Pas moi. Je repartais toujours par où j’étais entré. Et parfois, je m’arrêtais même pour allumer une cigarette. Ce n’était pas agréable, mais je savais que ces mêmes supporters seraient les premiers à me couvrir de baisers les jours de victoire. »
« Rogelio, vétéran imperturbable, plaça le ballon à la perfection, hors de portée du gardien, qui n’avait de toute façon aucune chance face à une frappe aussi héroïque, et le Real Madrid dut ressentir ce que Goliath ressentit lorsque la pierre de la fronde de David lui transperça le front. » Antonio Valencia pour Marca, le 20 novembre 1972
Oui, Rogelio a des faux airs de David tant le désormais capitaine du navire verdiblanco affronte les avaries diverses et variées sans jamais sourciller, dans un Benito Villamarín qui sonne désespérément creux. A nouveau membre de l’élite en 1971, le Betis est au plus mal et cherche l’homme providentiel que ne sera pas Vic Buckingham, considéré trop cher. Le sauveur s’appelle Ferenc Szusza dont Héliopolis se souvient avec émerveillement pour avoir vu son équipe, le Górnik Zabrze, massacrer récemment les rivaux du Sevilla FC de Max Merkel. Le technicien hongrois, surnommé Tito Ferenc par les socios, se fait rapidement adopter et rend légendaire la chambre 606 de l’hôtel María Luisa Park, près du parc des expositions de Séville, lieu d’expérimentations en tout genre pendant cinq longues années. Sa plus belle initiative, faire de Rogelio, enfant de la balle, plus attaché à la forme qu’au fond, un avant-centre carnasier qui sauve le club d’une nouvelle déconvenue de trois buts inespérés de la tête. Un comble pour celui qui affirme à qui veut l’entendre que la tête ne sert qu’à porter un chapeau…

Relégué une troisième fois en 1973 et promu comme de coutume 12 mois plus tard, Rogelio entretient une relation d’amour-haine potache avec Ferenc Szusza qui culmine lors d’une saillie restée célèbre après un exercice physique jugé inutile par l’Andalou. Yo no corro, correr es de cobardes. En résumé, je ne cours pas, courir, c’est pour les lâches… Le Hongrois convoqué en urgence par les autorités de son pays d’origine en 1976 et désormais accompagné des talentueux Julio Cardeñosa et José Ramón Esnaola, Rogelio découvre circonspect les méthodes du technicien Rafael Iriondo, partenaire de danse de Telmo Zarra et Piru Gainza à l’Athletic, avec qui les relations ne seront jamais au beau fixe, sans que la zurda de caoba ne comprenne véritablement pourquoi : « Peut-être qu’Iriondo avait eu des problèmes avec les vétérans dans un club précédent, et que cela a affecté sa relation avec moi. Je l’ignore… »
Complètement ostracisé par le Basque, Rogelio ne joue plus en Liga et c’est fréquemment des tribunes qu’il voit le fantasque Attila Ladinszky et le besogneux Gerrie Mühren conduire le Betis à une superbe cinquième place en championnat. Une spécificité locale lui permet néanmoins de gratter quelques minutes, les étrangers ne sont pas autorisés à jouer en Copa del Rey. Rogelio est pour une fois aligné sur le pelouse lorsque débute la demi-finale aller face à l’Espanyol. Il subit un choc violent, c’est son avant-dernière rencontre avec le club… Gravement blessé face aux Catalans, le stade Vicente Calderón l’accueille sur le banc, en invité de marque anxieux pour la grande finale 1977. Une finale qui tutoie, sans exagération partisane, l’intensité des finales de Coupe de France entre le PSG et les Verts ou Nantes quelques années plus tard… Javí López égalise à deux partout, à quatre minute de la fin des prolongations, quand débute l’interminable séance de tirs au but. Bizcocho, le guerrier insubmersible, vient de réussir la dixième tentative betica quand Iribar le sage, l’icône, l’idole de jeunesse de son rival du jour, Esnaola, s’avance. C’est un échec, les coéquipiers de Rogelio se ruent sur lui afin de le porter en triomphe, le Betis remporte son premier titre depuis la Liga 1935…

Son dernier match sous le maillot du Real Betis, Rogelio le vivra la saison suivante, à Cadix. Le Betis mène alors 5 à 0 lorsque surgissent des tribunes, ces tribunes bariolées de vert et blanc pour l’occasion, d’immenses clameurs exigeant l’entrée immédiate du maestro. Il ne reste plus que dix minutes, Iriondo souscrit aux désirs de la plèbe, le chapitre est définitivement clos. Prisonnier d’une irrégularité chronique, le Betis descend à nouveau quelques mois après… Modèle de fidélité, miroir offrant aux passionnés le reflet le plus sauvage, foutraque et authentique de l’institution, Rogelio a marqué de son empreinte le Betis comme peu. Sa manière de contrôler la sphère, son regard droit devant lui, comme s’il anticipait le futur, ses services millimétrés, une myriade d’anecdotes et de prouesses qui sont le lot des seuls élus. Un élu dont les chutes ont le panache des jouisseurs indécrottables.
Ayant rempli différentes fonctions au sein du Betis par la suite, Rogelio s’est éteint le 21 mars 2019, dans sa ville de naissance, Coria del Río. Laissant derrière lui l’image d’une personnalité affable, amoureuse de la vie, en éternelle recherche de convivialité et de singularité, même sous la grisaille la plus tenace. Une façon de penser ce jeu qui nous réunit aujourd’hui qu’il décrivit en 1966 avec ces mots : « J’ai toujours porté le numéro onze. Je suis gaucher et plus à l’aise de ce côté. Mais je préfère jouer milieu de terrain. Je suis plus performant à ce poste. Je me fatigue plus vite mentalement à attendre une passe sur mon aile qu’à participer à l’élaboration du jeu. J’apprécie l’initiative, distribuer le ballon et surtout soutenir mes coéquipiers. Bien sûr, je ne suis pas un ailier de formation. Mais mon jeu en retrait, en plus de faciliter la tâche de mes coéquipiers en désorganisant la défense et en me projetant vers l’avant, leurs permet aussi de jouer et d’initier les attaques plus efficacement. Del Sol faisait cela lorsqu’il jouait au Betis. Il portait le numéro onze et évoluait néanmoins au poste de milieu de terrain. Gento et Collar sont d’excellents ailiers, certainement les meilleurs mais ce n’est pas un style qui me convient. »

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Je l’attendais depuis longtemps ce portrait de la part de notre rédacteur bético. Rogelio et les corners directs. La légende prétend qu’au début des 70es, dans un match d’avant-saison contre les Bosniens de Tuzla, il écœure le gardien adverse, ce dernier demandant à être remplacé après avoir encaissé un gol olimpico.
T’es certainement la seule personne en Hexagone à attendre ce texte. Haha Ce sera ma contribution en tant que betico. Un seul podium depuis 1964, en 95, ça fait pas beaucoup. Me souviens bien de cette saison 95. Ça faisait 3 ans que j’avais été contaminé, le Betis venait de remonter, Gordillo jouait sa dernière saison… Paco Jaro, qui avait été longtemps la doublure de Buyo au Real, Rios le boucher basque, Cañas, le cousin d’un copain, Alexis et la comète Cuellar. Un Cuellar qui connaîtra quelques sélections, avant de se perdre au Barça. Mon premier grand souvenir avec ce club.
Tu connais de beaux moments depuis quelques années avec Pellegrini et quelques joueurs sympas à regarder, Fekir, Lo Celso, Fornals, Antony, Isco… j’aimerais bien que l’Espanyol dispose de ce type de joueurs.
Ah oui, on est dans une très belle période et vu le tirage au sort de la Ligue Europa, Pana et éventuellement un quart contre Braga ou Ferencvaros, on peut espérer un dernier carré.
Et puis, tu te doutes bien que c’est Rogelio qui a inspiré le nom de la série. Même si Gallego avait pour lui un passage sur le banc à un moment plus important pour l’Espagne. Pour le dernier larron, la rencontre vécue sur le banc n’aura pas cette portée historique mais elle symbolisera sa relation avec la sélection.
Au début, je me demandais d’où venait le titre. J’ai compris en lisant le portrait du jour.
Rogelio ne se considérait pas comme un ailier gauche, c’est mentionné dans l’article, et il est vrai qu’il dénotait parmi les joueurs de couloir espagnols des 60es, Paco Gento, Enrique Collar ou Manolín Bueno, des petits gabarits, très rapides. Rogelio était un artiste, intermittent du spectacle, en un mot, différent.
Fernando Ansola, le plus grand buteur du Betis des années 60 et un buteur régulier à Valence et la Real. Il doit bien être à 130, 140 buts en Liga. Le Basque était connu pour jeu très physique: « Quand Ansola percute un poteau, ce sont les charpentiers qui accourent plutôt que les brancardiers. »
Aragones, c’est vraiment au Betis qu’il prend son envol, avant d’exploser avec l’Atletico. Un mec qui aurait sa place dans une liste de 23 pour l’institution. Il reviendra entraîner le club en deux occasions mais sans succès.
Ferenc Szusza, j’en avais déjà parlé récemment dans mon texte sur Ferenc Bene. Très grand buteur de l’Ujpest.
Et cette finale de Copa 77, c’est vraiment une belle finale. Y a de la couleur, des rebondissements. C’est la première édition qui adopte l’appellation de Copa del Rey.
Est-ce qu’on pourrait comparer Rogelio à Mario Corso ? Doués mais intermittents, ni purs attaquants, ni milieux, ni ailiers gauches, ni axiaux…
Corso n’est-il pas un peu plus travailleur que Rogelio ? En tout cas, c’est l’image, peut-être fausse que j’en ai. Mais sur le positionnement, oui, il y a des similitudes. Il était plutôt doué sur coup franc Corso, non ?
Avec HH, il fallait travailler un peu mais ce n’était pas le plus acharné, à l’inverse de Domenghini côté droit ! Il se dit que Mario était le joueur préféré de madame Moratti et que sa longévité à l’Inter ne tient qu’à elle, sinon Helenio l’aurait viré.
Après, je place Rogelio sur le podium, derrière les intouchables Gordillo et Joaquín mais d’autres choisiront Cardeñosa, ce qui peut s’entendre et me va tout à fait. Cardeñosa était également un splendide gaucher. Il a quelques sélections, même si sa maladresse face au Brésil entache un Mondial 78 très correct, et il est de la Coupe 77 et des belles saisons des années 80. En compagnie de Gordillo, Calderon ou Poli Rincon. Mais il n’est pas un canterano et Rogelio a pour lui ses montagnes russes. Ça c’est le Betis tout craché.
Tu le mets où Finidi dans l’histoire du Betis ?
PS : hey Khia, j’ai l’impression que t’as écrit l’article pour moi 😉
Non non, pour moi aussi. Ca m’intrigue! Mais j’attends que ma smala aille se coucher pour lire au calme.
Ben c’est un peu le cas, non ? Haha
Finidi est l’un des meilleurs joueurs étrangers du Betis, aucun doute. Au niveau d’un Jarni, Marcos Asunçao ou Gabi Calderón. D’ailleurs Calderón, c’est bien un mec dont j’ai réévalué le niveau en piochant dans les archives. L’ayant découvert gamin au PSG et à Caen, il m’avait jamais impressionné. D’ailleurs sa sélection pour le Mondial 90 me paraissait bizarre. Mais elle ne vient pas de rien. Il a vraiment été très bon au Betis.
Barakaldo?
Salut Alex. Barakaldo est une ville relativement grosse qui fait partie de l’agglomération de Bilbao. Ville d’ouvriers. Et en foot, son club qui évolue actuellement en 3ème division mais qui a eu des années en d2, a formé des mecs de la trempe de Bata, Iñaki Sáez, Manu Sarabia, Dani dont on parlera bientôt qui a joué en prêt avant de rejoindre l’équipe A de l’Athletic. Comme Venancio.
Miguel Jones, le futur très bon joueur de l’Atletico, né en Guinée Équatoriale mais ayant grandi au Pays Basque.
Zarra, Gorostiza, Iriondo sont venus finir leur carrière à Barakaldo. Comme le défenseur Luis María Echeberría. Un terroir important du foot basque.
Pour moi, c’est vraiment terra incognita, ce bazar…
Merci, Jefe !