A l'occasion des cinquante ans de sa mort, survenue le 16 mars 1976, Pinte2Foot revient sur le destin de l'international ajacide Nico Rijnders - et sur l'une des pages les plus sombres et les plus méconnues de l'Histoire du football néerlandais.
« Jusqu’à ce que j’en tombe. »
(Nico Rijnders, quand on lui demanda
combien de temps il voulait jouer au football)
La Hollande, d’accoutumée, renvoie à l’image d’Epinal d’une terre paisible, dressée au cordeau et plantée de moulins et de tulipes, que croqua avec malice le malheureux et troublé Edgar Allan Poe, en sa délicieuse, croquignolesque et subversive nouvelle du « Diable dans le beffroi ».
Ou alors : c’est le progressisme qui l’emporte! Urbanismes délirants de Rotterdam, et libertarismes débridés et coffee-shops d’autant… mais sans bien souvent rien mesurer d’une saine hypocrisie batave qui voit la drogue se consommer, certes… mais si possible au loin! ; et sans qu’en amont sa production ou sa distribution, jamais, n’eussent été d’un peu autorisées…

Bref, et sitôt gratté à la stérile horreur des sympathiques vernis : les zones d’ombre pullulent-elles en bords de Meer, et d’Escaut ou de Waal! Et les zones d’ombre, naturellement, de réclamer leurs résidus d’humanité, tant la nature connaît l’horreur du vide et se veut pragmatique, peu difficile, accommodante de tout – salopards, bites de vautour, sacripants…! – qui sur son ventre usé, toujours, pourra trouver à vouloir s’exercer.
Alors, vous pensez bien : criminalité et football, aux si mercantiles Pays-Bas… L’histoire serait si vieille, ses collusions si vénérables… qu’elles en pourraient jusqu’à vexer les jolies putains d’Amsterdam!
Et le club de Volendam, ainsi, d’avoir longuement été dirigé par un expert en blanchîment d’argent… au plantureux carnet d’adresses duquel, ô surprise : l’illustre Klaas Bruinsma, incontestable parrain de la drogue et qui, contrairement à son pair Frank van Geel (lequel s’y essaierait au PSV… et serait sitôt assassiné), survivrait plus de deux semaines, tout de même, à sa joyeuse et officielle entrée dans la sphère du ballon rond!
Ou plus stupéfiant encore : un club de football de Schiedam, d’être bientôt rebaptisé en « FC Hasj » (« FC… Haschisch »!) – l’essentiel de ses financements, en effet, provenait directement des revenus d’un autre baron de la drogue, l’effroyable Cock Steenbergen!
Mais la drogue ne serait pas la seule source de financement occulte, à laquelle souscriraient nombre de clubs néerlandais ; et ainsi l’AZ 67 et Ajax, dans les années d’immédiate après-guerre, d’avoir notoirement bénéficié des largesses d’ex-collaborateurs et -SS, qu’avaient singulièrement enrichis les temps troublés de l’Occupation…
Et Ajax, club des Juifs donc, ainsi que goûtent du moins à le railler les gros dockers de Feyenoord, ou à s’en gargariser les plus fadas des fanatisés d’Israël… mais engraissé par l’argent volé aux Juifs! – l’Histoire de l’infâmie, décidément, est souvent un cercle sans fin.
Dans ce pays de tous les trafics et de toutes les illusions, et qui deviendrait d’ailleurs leader mondial de la production d’ecstasy, il était dès lors à peu près inévitable que le football, lui aussi, succombât aux plaisirs de l’artifice. Mais si le FC Twente dès les 70’s, et accablé par le décès précoce de quatre de ses joueurs, ne tarderait à être épinglé par la rumeur… ou si le PSV de l’incorrigible Guus Hiddink, victorieux de C1 88, d’éveiller bien vite de lourdes suspicions… : l’Ajax, Michels?… Cruyff… Cruyff??… Allons donc!


Mais retour à Wembley, Finale de C1 1971, entre l’Ajax et le Panathinaikos… Aux racines du mythe!
Et cadet de quelques semaines du dieu Johan, Reinier Johannes Maria Rijnders, dit « Nico », d’y balayer comme de coutume, avec l’énergie débridée qui le caractérise, le moindre pouce carré du sacro-saint gazon londonien… Ajax l’a acheté deux ans plus tôt aux Go Ahead Eagles de Deventer, pour la coquette somme de 400.000 florins, et Ajax ne l’a jamais regretté : auteur de 4 buts en 53 rencontres disputées, repris en Elftal dès ses 21 ans, le demi-récupérateur est rapidement devenu l’un des cadres du cercle amstellodamois, qu’il honore d’ailleurs ce soir encore de son indéfectible pugnacité…
« Nico péchait autant par la taille, qu’il ne brillait par sa vitesse et son activité », en dirait plus tard son frère, Jan… « Il avait tout mis en oeuvre pour pouvoir lutter efficacement dans le monde du football, à l’exercice duquel nous nous livrions tous deux quotidiennement… D’ailleurs, c’est bien simple : en matière d’engagement, on pourrait aujourd’hui le rapprocher d’un joueur comme Nigel De Jong, lequel non plus n’hésite jamais, en dépit d’un format modeste, à aller se bagarrer sur les ballons aériens »…
Et que s’est-il dès lors d’autant produit, à la mi-temps de ce premier triomphe continental… car pourquoi diable « Nico », excellent une fois de plus (et d’ailleurs bien près de marquer!), serait-il prié par « le Général » de quitter la pelouse, sitôt consommées ses 45 premières minutes d’infatigable, et d’irréprochable petit guerrier?
Et surtout, surtout : pourquoi ne le verrait-on plus jamais sous les couleurs d’Ajax? Pourquoi ce transfert précipité vers Bruges, dès les derniers feux de la saison 1970-1971? En somme, pourquoi diable cet empressement, à se débarrasser de l’accomodant Nico : garçon sans histoire, décisif à l’été 1970 du poussif accouchement du football-total ajacide, et qu’appuyait la jeunesse d’un rugueux mais réel talent?
Ainsi que l’expliquerait le soigneur Salo Muller, réputé pour son intégrité et son humanisme, « Nico était un jeune homme très calme dans la vie, aux antipodes du chien fou qu’il donnait à voir sur les terrains… Là : il se faisait dur, cassant… et courait d’un coin à l’autre comme s’il disposa de trois poumons. (…) Alors certes était-il heureux à l’Ajax ; mais partir à Bruges, au fond, n’était pas pour lui déplaire, car les Flandriens lui offraient d’y gagner plus confortablement sa vie qu’au pays »…
A compter de son départ, Haan monterait d’un cran sur l’échiquier amstellodamois, tandis que le munichois Blankenburg viendrait combler en défense le vide fortuit y-laissé par Haan… et l’Ajax de remporter 2 C1 de plus, sous la direction du franco-magyar Stefan Kovacs!… mais l’aventure belge de Nico, bien au contraire, tournerait-elle combien plus court pour sa part…
Après une première saison brugeoise d’excellente facture, Rijnders s’écroulerait en effet soudain, à l’automne 1972, au cours d’une rencontre livrée à domicile contre les Wallons du FC Liège… Arrêt cardiaque, et Nico de ne devoir qu’aux excellents soins du docteur D’Hooghe, employé d’un FC Bruges dont il serait plus tard dirigeant (puis patron européen de la « lutte » anti-dopage), de revenir par miracle à la vie…
Dans la foulée, des examens approfondis mettraient à nu une grave insuffisance cardiaque, que les pragmatiques dirigeants ajacides avaient bien pris soin, 18 mois plus tôt à Wembley, de dissimuler tant au joueur qu’à leurs homologues brugeois – car eussent-ils rendu public le mal dont souffrait Rijnders, et les Ajacides n’auraient jamais rien revu, des 400.000 florins jadis investis sur lui…
En définitive, et quand bien même le prix de Nico avait singulièrement été revu à la baisse : les Brugeois étaient donc les dindons d’une farce sordide, au terme de laquelle Rijnders avait deux fois manqué de perdre la vie, et se trouvait désormais interdit de toute compétition par l’ordre belge des médecins… « Mais ce n’est pas grave », répondrait l’affable Rijnders, à l’empathique Muller qui encore s’inquiétait pour lui, « Puisque c’est ainsi : je serai entraîneur! »
Nico, cependant, ne serait jamais entraîneur… quand bien même quitté par son épouse, sitôt que ses magasins de sport eurent tous fait faillite, puis d’autant sombré dans la boisson, il survivrait encore à un troisième puis même à un quatrième arrêt cardiaque, survenu cette fois lors du carnaval de Deventer… Mais désormais résigné, et ne faisant plus mystère, auprès de ses confidents Henk Houwaert et Gerrie Mühren, qu’il envisageait désormais la possibilité de « ne jamais dépasser les 27 années de vie », son coeur ne tarderait hélas à le lâcher, pour de bon, le 16 mars 1976…
Reinier Johannes Maria Rijnders, dit « Nico », avait 28 ans… Et si son destin serait comme de coutume soigneusement étouffé par l’Ajax, avant d’être ressuscité en Hollande par les travaux de l’historien Gerrit Valk, les Brugeois au moins de veiller à ce que persiste, aujourd’hui encore sur la côte belge, son nom à l’enseigne de l’une de ses pimpantes mais déshéritées boutiques…
A décharge du cercle ajacide, les journalistes Marcel Goedhart (« Marcel… Bon-coeur »!) et Bas Schinkel affirmeraient, dans le cadre de l’émission Andere tijden, que la mort de Rijnders était complètement imprévisible ; quand, pour sa part, le cardiologue belge qui l’examina évoquerait une malformation cardiaque, contre laquelle n’existait alors aucun remède…
Et cependant, le frère de Nico garderait une dent dure contre les dirigeants amstellodamois, « coupables de l’avoir vendu alors qu’ils auraient dû mettre un terme à sa carrière, puisqu’il leur appartenait de le protéger contre lui-même » – et qu’ils n’ignoraient manifestement rien, depuis l’opaque mi-temps de Wembley 1971, des problèmes cardiaques de l’infortuné Rijnders.
Tandis que s’étiolait peu à peu la figure de l’âpre et miséreux demi-défensif, trente ans encore s’écouleraient avant que cet exclusif jugement moral se doublât enfin de considérations plus systémiques, quand le 12 avril 2006 l’insoupçonnable soigneur Salo Muller confierait, parmi les pages de Mijn Ajax, qu’« il était certes évident que l’organisme de Nico Rijnders ne fonctionnait pas tout-à-fait normalement (…) »
« Et cependant le doute subsiste, bien évidemment, quant à l’implication et au poids du Docteur John Rolink, dans cette affaire bien triste… mais pour ma part, le dopage ne doit pas être exclu… et certainement pas si l’on se rappelle ce qui deviendrait, en dépit de ses manifestes problèmes physiques, la plus grande qualité footballistique de Nico : le volume de jeu… »







Physiothérapeute à l’Ajax de 1959 à 1972, le nez immuablement chaussé d’une invraisemblable paire de lunettes noires… Workaholic notoire et impénitent, chéri des publics pour ses courses folles (comme Cruyff il courait le 100 mètres en moins de 11 secondes… et précédait donc souvent les soigneurs des équipes adverses) en direction de tout joueur tombé sur les champs de bataille, dont il devint le confident attitré…
Orphelin de ses deux parents, déportés puis assassinés à Auschwitz durant la guerre, et profondément épris de son « cluppie » (son « petit club »), dont il ignora longtemps l’origine des fonds d’après-guerre : Salo Muller fut sans doute l’un des pionniers mondiaux de la physiothérapie sportive moderne, à une époque où celle-ci n’en était encore qu’à ses premiers balbutiements, et où « il fallait se battre avec la direction pour obtenir une trousse de premiers soins, rien qu’un peu de paraffine, une bande chauffante voire une simple table de massage »…
Ainsi que l’illustre aussi sa biographie, l’éminent soigneur se doublait par ailleurs d’un subtil psychologue qui la veille d’une rencontre internationale, et pour toute réponse apportée aux exigences de « résultat » sollicitées par l’ajacide Sjaak Swart, lui prodiguerait un grand verre mêlé d’aspirine en ajoutant : « Voilà, Sjaak : j’ai un truc formidable pour toi!… Avale-moi ça, et je te jure que tu disputeras une rencontre fantastique! »… Au repos, Swart approcherait Salo Muller, pour mieux lui glisser à l’oreille : « Salo, aurais-tu encore un peu de ta potion pour moi?… Je me sens VRAIMENT dans une forme fantastique! »…
Quoique éhonteusement sous-payé par ses dirigeants, qui entendaient bien user jusqu’à la corde de l’indéfectible amour de Muller pour son « cluppie », ce n’est pourtant pas l’argent qui l’éloignerait pour de bon d’Ajax, en 1972… mais bien plutôt des divergences éthiques avec celui qui, à compter du mitan des années 60, deviendrait progressivement, avec Cruyff, Coster et van Praag, le véritable patron de l’Ajax : le Docteur John Rolink.
Dans l’ouvrage précité, non moins que dans les moult interviews qu’il aura daigné accorder, les souvenirs de Muller abondent toutefois tant, à faire état de pratiques ajacides qui relevassent alors d’un dopage organisé, qu’il serait impossible d’ici tout en détailler – depuis les programmes d’administration de produits dopants, aux interminables listes de produits interdits… Aussi nous limiterons-nous pour l’essentiel aux confidences rapportées de Barry Hulshoff, de Johnny Rep ou de l’infortuné Nico Rijnders, qui tous s’inquiéteraient un jour, par voie de presse ou auprès du si protecteur, scrupuleux et paternaliste Salo Muller, de la nature exacte des pilules que leur prodiguait quotidiennement l’inquiétant Docteur Rolink…



(…à suivre…)






