L’Amérique centrale, étroite bande de terre reliant deux colossales zones géographiques, est également un terroir footballistique, malgré la multitude de petites nations qui la composent.
Le Costa Rica de Keylor Navas, le Salvador d’El Magico Gonzalez, le Honduras de Carlos Pavon, le Guatemala de Carlos Ruiz et plus récemment le Panama de Luis Tejada…sont autant de poids lourds à l’échelle locale, qui ne boxent pas dans la même catégorie que les modestes Bélize et Nicaragua.
Ces dernières années cependant, les Nicaraguayens endossent un costume d’outsider et de poil à gratter, en lieu et place de celui de victime expiatoire. Revenons ensemble sur une progression qui mérite l’analyse.

Le baseball plus que le football
L’histoire d’un pays est souvent jalonnée d’influences extérieures plus ou moins prégnantes et celle des États-Unis est non négligeable dans son rapport au football. Le baseball (ou béisból en espagnol) est le sport numéro un au Nicaragua, héritage d’une importation de l’occupation américaine de plus de vingt ans, de 1912 à 1933, lors de la « Guerre des Bananes ». Ce conflit a concerné plusieurs Etats d’Amérique latine subissant différentes formes d’occupation de l’armée US sous couvert de différends d’intérêts et commerciaux.
Le Traité Bryan-Chamorro, signé en 1914, octroie un statut de quasi-protectorat du Nicaragua vis-à-vis des États-Unis. À cette époque, tout ce qui provient de l’Oncle Sam est perçu comment moderne, prestigieux, valorisant. Les marines américains sont les premiers à introduire le baseball sur le sol nicaraguayen. Ils y construisent notamment des terrains improvisés pour organiser des activités sportives et affronter des équipes locales tout juste naissantes. Le soccer n’est que très peu joué aux Etats-Unis, et par conséquent, non répandu chez les Piñoleros.
Ce n’est qu’en 1931 que la Fédération du Nicaragua du football (FENIFUT) voit le jour, tentant tant bien que mal de structurer le football local. En réalité, elle reste inactive pendant des décennies, le climat n’étant pas propice à son développement. En effet, la culture sportive est complètement dominée par le baseball : peu de terrains de football, aucune structure professionnelle… À cela s’ajoute une instabilité politique chronique en grande partie due à la dictature de la famille Somoza ; de 1936 à 1979, le pouvoir militaire et politique fut une affaire familiale : se succèdent consécutivement le père Anastasio, le fils aîné Luis et le benjamin Anastasio Jr.

Ci-dessus le père Anastasio Somoza Garcia
Une sélection sans visibilité internationale
L’adhésion à la FIFA date de 1950 mais, fait exceptionnel, la sélection ne s’inscrit jamais aux éliminatoires de la Coupe du monde et, ce, pendant plus de quarante ans. Elle dispute seulement plusieurs éditions de la Coupe CCCF, compétition défunte qui rassemblait des équipes d’Amérique centrale et des Caraïbes. En six participations (sur dix éditions), le bilan est cataclysmique : 28 matchs disputés pour 2 victoires et 26 défaites, 28 buts inscrits pour 157 (!) encaissés.
En 1961, le Nicaragua devient membre de la CONCACAF, nouvellement créée ; là aussi les matchs sont sporadiques, bien que les Piñoleros parviennent à se qualifier deux fois au championnat de la CONCACAF (l’ancêtre de la Gold Cup), ils n’obtiennent aucune victoire.
Le football local est alors marginal comparé à ses voisins en plein développement : budgets dérisoires, pas de ligue nationale structurée, très peu de compétitions officielles organisées (seulement des tournois et ligues amicales), aucun processus de formation des jeunes… Tout cela conduit les meilleurs athlètes à se tourner vers le baseball. À titre de comparaison, le Honduras et le Salvador professionnalisent leur football dans les années 60-70, le Costa Rica modernise son football dès les années 50 tandis que le Guatemala l’a déjà structuré localement depuis les années 40.
La Azúl y Blanco (autre surnom de la sélection) est alors une nation microscopique footballistiquement parlant, enchaînant les défaites sur des scores fleuves face à des voisins largement plus forts qui se qualifient alors pour plusieurs coupes du monde : Salvador en 1970 et 1982, Honduras en 1982, Costa Rica en 1990… Il n’y a que le Bélize, petit pays largement moins peuplé que le Nicaragua, qui « rivalise » avec ce dernier.
Années 90 : timide sortie de l’obscurité
En 1992, la FENIFUT décide enfin d’inscrire la sélection pour les éliminatoires d’une Coupe du monde : celle de 1994 disputée aux États-Unis. L’expérience s’avère peu concluante (10-1 en cumulé face au Salvador). Les Nicaraguayens ont tout de même mis le pied à l’étrier. Cependant, l’organisation des matchs internationaux est encore assez irrégulière, avec des années blanches – 1994 et 1998 – où aucun match n’est disputé. Au pays, les premiers sponsors et partenariats apparaissent, la plupart étant de petites entreprises locales de boissons (Flor de Cana) et de banques publiques (BANPRO et BDF). Il est cependant bien difficile d’établir avec exactitude les autres entreprises partenaires ; la documentation historique est limitée pour un petit pays comme le Nicaragua, les archives fédérales, très pauvres, sans média spécialisé pour couvrir l’univers du ballon rond, qui plus est, à une époque sans internet.
L’équipe nationale enchaîne alors les matchs et surtout les défaites, ne faisant clairement pas le poids face à des pays qui possèdent des dizaines d’années d’avance. Il faut attendre les années 2000 pour entrevoir le bout du tunnel avec l’apparition des premiers partenariats institutionnalisés.
Grâce à la semi-professionnalisation en cours du championnat, des entreprises comme Coca-Cola et Movistar (télécommunications) lancent les premières campagnes de communication autour de la Primera Division de Nicaragua. Deux clubs tirent alors leur épingle du jeu : le Real Esteli et le Diriangén FC, qui sont les équipes les plus titrées du pays avec respectivement 21 et 33 titres de champions.
L’UNCAF, qui regroupe les sélections d’Amérique centrale, organise de 1991 à 2017 la Copa Centroaméricana, tournoi biennal qui permet au Nicaragua de se confronter plus régulièrement à ses voisins, bien que les résultats restent très modestes. Des joueurs comme Samuel Wilson et Émilio Palacios émergent localement, devenant les premières têtes de pont du foot nicaraguayen. Mais le meilleur est encore à venir…

Ci-dessus Émilio Palacios
Années 2010 : la bascule définitive
En 2009, 42 ans après leur dernière participation, le Nicaragua se qualifie enfin pour une « Copa de Oro ». Même si l’aventure tourne court (trois défaites, aucun but marqué), il s’agit d’un d’un moment symbolique.
Dans le même temps, la FENIFUT investit durablement dans le championnat local : structuration des clubs, stabilisation des contrats, signatures d’accords avec des équipmentiers dont la réputation n’est plus à faire, comme Nike ou encore Joma, réelle formation des jeunes…
Des entraîneurs et sélectionneurs étrangers à l’instar du Costaricien Henry Duarte ou du Chilien Marco Antonio Figueroa sont recrutés. Les progrès tactiques et physiques sont énormes, le retard est rattrapé pas à pas.
En tête d’affiche des joueurs, on retrouve le talentueux Juan Barrera, véritable leader au pays qui arrivera à s’exporter en Autriche et au Guatemala. Il est, à ce jour, et de loin, le meilleur buteur des Piñoleros (26 buts).
Juan Barrera
Des hommes tels que Josué Quijano, Jaime Moreno ou le Norvégo-Nicaraguayen Matias Moldskred permettent une internationalisation d’un football encore méconnu à l’échelle planétaire.
Les résultats du rectangle vert sont sans appel : une 92ème place au classement FIFA en 2015 (meilleur classement historique), deux participations de suite aux Gold Cup en 2017 et 2019, une autre, acquise sur le terrain en 2023 (pourtant annulée administrativement – pour cause de joueur inéligible-), des victoires face au Honduras, au Panama, à Trinité-et-Tobago ou au Salvador et des défaites qui ne sont plus des scores fleuves.
Très récemment, lors des éliminatoires de la Coupe du monde 2026, les Piñoleros sont parvenus pour la première fois de leur histoire jusqu’au dernier tour de qualification, réussissant à obtenir quatre points contre la H et les Ticos, deux géants à l’échelle locale. Idée impensable il y a encore vingt ans !
Jusqu’où iront-ils ? La question est légitime car la colonne vertébrale constituée entre autre par Barrera, Quijano et Bonilla a largement dépassé la trentaine. La relève est assurée, incarnée par Ariel Arauz, évoluant au Costa Rica.
Certes, les Nicaraguayens ne font pas encore partie des cadors de la CONCACAF. Leur travail et leur patience acharnés leur ont permis de ne plus être le souffre-douleur d’un continent. Prochain objectif : obtenir – enfin – une première victoire en Gold Cup. Nada es imposible para los Piñoleros.
Pig pour Pintedefoot !



