Hourra l’Oural (épisode 2)

Europe Histoire

« Mais la jeunesse que nous sommes
marche avec l’étoile à son front
non dans le ciel des anciens hommes
mais sur la terre sans patrons »
Louis Aragon, Hourra l’Oural, 1934.

Au début des années 1930, le sport travailliste français vivotait péniblement. Si la semaine de six jours – accordée en 1906 – et la journée de huit heures – votée en 1919 – avaient accru le temps libre des ouvriers et des employés, ceux-ci se tournaient surtout vers le sport « bourgeois ». Ainsi, en 1934, la FST communiste ne comptait que 12 000 adhérents et l’USSGT socialiste à peine 6 000.

Cependant, l’année 1934 marqua précisément un tournant pour le sport ouvrier en France. La veille de Noël, les délégués de la FST et de l’USSGT décidèrent de s’unir et de créer la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Ce faisant, ils s’intégraient dans la dynamique unitaire qui animait communistes et socialistes depuis le début de l’année et qui prit – après le ralliement des radicaux l’année suivante – le nom de Front populaire.

Le discours changea aussi, dans le but d’élargir l’audience de la FSGT au-delà du mouvement ouvrier et du socialisme, et ainsi devenir une fédération de masse qui pèserait sur le sport français. Ce fut un succès, puisque dès 1936 la FSGT pouvait se targuer de compter 40 000 licenciés. Trois ans plus tard, à la veille du second conflit mondial, elle dépassait la barre symbolique des 100 000 adhérents.

La création de la FSGT – tout comme la dynamique de Front populaire dans son ensemble – fut notamment le résultat d’une volonté initiée aux plus hauts niveaux de l’URSS et du Komintern : après de nombreuses années d’opposition quasi-systématique, les communistes devaient sortir de leur isolement et proposer aux partis politiques siégeant à la gauche de l’hémicycle une union en vue de conquérir le pouvoir. Ce fut une réussite – franche mais brève (le Front populaire disparut à la fin de l’année 1938) – qui impacta la vision de l’URSS en France et eut d’importantes répercussions sportives tant en France qu’en URSS.

Le Front populaire des sportifs

« Notre objectif principal est la lutte contre le fascisme et la guerre, nous voulons aller plus loin, devenir plus forts, et être les champions de l’unité internationale. »
Georges Marrane, président de la FSGT, 24 décembre 1934.

Actée en 1928, la tactique « classe contre classe » avait été un échec patent, renforçant l’isolement diplomatique de l’URSS et le sectarisme des partis communistes européens. Très vite, Staline changea donc son fusil d’épaule. Il trouva d’autant plus écho en France que la victoire du Cartel des gauches aux élections législatives de 1932 avait ramené Herriot à la présidence du Conseil. Toujours ouvert à la discussion avec les Soviétiques, le chef du parti radical conduisit à leur terme les négociations entamées en 1931 et qui aboutirent à la conclusion d’un traité franco-soviétique de non-agression le 29 novembre 1932.

Les événements du début de l’année 1934 accélérèrent ce mouvement d’ouverture, et favorisèrent singulièrement les relations internationales et les circulations sportives entre la France et l’URSS. D’une part, en effet, l’Allemagne et la Pologne signèrent un pacte de non-agression le 26 janvier 1934. Celui-ci pouvant menacer aussi bien la France que l’URSS, les deux puissances précipitèrent leur rapprochement et Louis Barthou, ministre français des Affaires étrangères, évoqua publiquement un projet d’alliance franco-soviétique dès la fin du mois de mai. D’autre part, l’émeute du 6 février à Paris fut interprétée par les partis de gauche comme une tentative de coup de force fasciste et conduisit les socialistes à accepter la main tendue par les communistes : ils signèrent un pacte d’unité d’action le 27 juillet.

Le sport ouvrier dans l’entre-deux-guerres : vers l’unité.

Ce revirement des communistes, qui abandonnèrent la logique « classe contre classe » pour passer à celle du « front populaire antifasciste », fut évidemment dicté par le Komintern et donc par Staline. Cette nouvelle doctrine trouva une traduction dans le monde sportif avec le rapprochement entre l’IRS et l’ISOS, qui ne s’opposèrent donc pas à ce que les membres de l’USSGT participassent au « Rassemblement international des sportifs contre le fascisme et la guerre » organisé par la FST à Paris du 11 au 15 août.

Ce grand rassemblement sportif symbolisait la nouvelle cohésion du mouvement ouvrier en France. Aux quatre coins de Paris et ses banlieues, parfois devant 20 000 spectateurs, 3 000 participants – dont 1 200 étrangers issus de 18 pays – rivalisèrent dans de nombreuses disciplines sportives : athlétisme, cyclisme, basketball, natation, tennis, volleyball… Mais le clou du spectacle fut la « Coupe du monde de football ouvrier », réponse à la Coupe du monde de la FIFA qui s’était achevée deux mois plus tôt en une apothéose du sport fasciste à Rome.

Les footballeurs soviétiques affirmèrent leur suprématie en disposant, tour à tour, de la Suisse (11-0), de l’Alsace (15-0) et de la Norvège (3-0). Si L’Humanité rendit évidemment largement compte de la manifestation, la presse « bourgeoise » montra aussi de l’intérêt. Ainsi Georges Briquet nota que « le football russe vaut surtout par sa solide construction et par la rapidité des passes », autrement dit sa « brillante technique ». De son côté, le journaliste de L’Auto affirma que cette équipe d’URSS était « une formation capable de tenir tête aux meilleurs équipes nationales européennes. » Bref, les Soviétiques impressionnèrent. Et c’était bien leur objectif.

Intégrer l’URSS dans le concert sportif des nations ?

« Pour le rapprochement franco-soviétique, les footballeurs de Moscou ont fait plus en une heure et demie sur le stade que les diplomates en plusieurs années dans le secret des chancelleries. »
Robert Perrier, L’Auto, 2 janvier 1936.

Les années 1930 marquèrent le début d’une évolution majeure dans la conception soviétique du sport : s’éloignant des valeurs avant tout récréatives et hygiénistes du sport ouvrier, le Conseil suprême de la culture physique de l’URSS mit de plus en plus l’accent sur la production de champions sportifs capables de rivaliser avec les professionnels des pays occidentaux.

L’équipe ainsi envoyée à la « Coupe du monde de football ouvrier » était formée de joueurs de grande valeur, comme les frères Starostin du Spartak Moscou, ou le fameux ailier gauche Ilyin du Dynamo Moscou. Il n’était en effet pas seulement question de figurer ; il fallait gagner pour démontrer la supériorité de la société socialiste. En URSS, comme dans les pays capitalistes, le sport devenait donc un facteur de prestige national. Le développement de la diplomatie culturelle soviétique, dont les circulations sportives faisaient partie, alla de pair avec l’évolution de sa politique extérieure : il fallait s’ouvrir à l’Ouest afin de juguler le danger allemand.

Le Miroir des sports du 14 août 1934.

Jamais auparavant, la vision de l’URSS en France ne fut si positive que pendant la période 1932-1936. L’amélioration du regard porté par les Français sur cet Orient mystérieux était notamment le résultat d’une propagande soviétique massive : la réussite du modèle socialiste s’imposa alors, tandis que l’URSS cessa d’incarner un monstre agressif pour devenir le cœur battant de la lutte antifasciste et du pacifisme. Le philosoviétisme était à la mode, tout comme le voyage en URSS auquel de nombreux intellectuels français se soumirent : André Gide, André Malraux, Paul Nizan, Louis Aragon, Romain Rolland…

Bref, l’URSS semblait rentrer dans le rang – comme en témoignait également son adhésion à la SDN le 17 septembre 1934 – et ne plus s’afficher comme le centre de la subversion mondiale. C’était une puissance avec laquelle il fallait compter, une puissance avec laquelle la France poursuivit donc son rapprochement en signant, le 2 mai 1935, un traité d’assistance mutuelle.

Parallèlement, comme d’habitude, le sport suivit la diplomatie. Les Soviétiques n’entendaient plus se contenter de rencontrer des sportifs ouvriers, mais ils souhaitaient affronter les meilleurs sportifs des sociétés capitalistes. La FIFA accorda alors à titre exceptionnel des dérogations afin que les équipes soviétiques puissent rencontrer des clubs des fédérations nationales qui lui étaient affiliées. C’est ainsi que purent se concrétiser les deux premiers matchs de football entre des formations professionnelles françaises et des équipes d’URSS.

Le 29 août 1935, devant 20 000 spectateurs massés dans son stade de Saint-Ouen, le Red Star Olympique rencontra une sélection d’Ukraine qui pouvait notamment s’appuyer sur la présence des frères Fomin du Dynamo Kharkiv. La performance des Soviétiques, vainqueurs 6 buts à 1, impressionna les observateurs français. A telle enseigne que l’ambitieux président du Racing Club de Paris, Jean-Bernard Lévy, souhaita à son tour inviter une équipe soviétique.

Organisée au Parc des Princes le 1er janvier 1936, cette rencontre fut un événement sportif majeur. Près de 40 000 spectateurs se massèrent dans l’enceinte parisienne, tandis que dans les rangs des officiels on dénombrait notamment François Piétri, ministre français de la Marine, et un représentant de l’ambassadeur de l’URSS à Paris.

Le Racing – qui venait de tenir tête à Arsenal (2-2) pour leur traditionnel match du 11 novembre, et qui s’apprêtait à réaliser le doublé coupe-championnat en fin de saison – arracha finalement la victoire face à une sélection de Moscou (2-1) dont six des onze joueurs faisaient partie du groupe qui avait remporté un an et demi plus tôt la « Coupe du monde de football ouvrier ». Une fois encore, les Soviétiques impressionnèrent par leur jeu patient et appliqué – « scientifique », disait-on à l’époque ; « technique », dirions-nous aujourd’hui. A vouloir comparer leur style et leur valeur aux autres équipes nationales, le journaliste Maurice Pefferkorn les situa quelque part entre les brillants Tchécoslovaques et les prometteurs Yougoslaves.

Le Miroir des sports du 7 janvier 1936 rend compte de la foule qui s’était pressée au Parc des Princes pour assister à la rencontre entre le Racing et la sélection moscovite. Dans son résumé, Gabriel Hanot désavoue ses confrères Maurice Pefferkorn et Marcel Rossini : le jeu des Soviétiques est direct, incomparable avec celui des Tchécoslovaques.

Néanmoins, lors de son séjour à Paris, la délégation soviétique ne s’était pas contentée de soigner son image auprès du public. Avant le match, le vice-président du Conseil suprême de la Culture physique Karsenko en profita pour rencontrer Jules Rimet, président de la FIFA – ce qui fit spéculer la presse sur une prochaine adhésion de l’URSS à la FIFA. Puis, après le match, les Soviétiques discutèrent avec l’entraîneur du Racing Kimpton afin qu’il leur expliqua la tactique moderne du WM. Mais surtout, la défaite convainquit les Soviétiques de la nécessité de restructurer leurs compétitions de football et d’organiser à partir du printemps 1936 un championnat et une coupe de l’URSS.

Un match retour avait été prévu, en URSS, mais il fut victime de la dégradation des relations franco-soviétiques et il n’eut jamais lieu. En effet, difficilement ratifié à la Chambre puis au Sénat à la fin de l’hiver 1936, le traité d’assistance mutuelle ne fut jamais assorti d’une convention militaire. Puis, l’URSS se replia à nouveau sur elle-même et mit en œuvre des violences politiques sur son sol et en Espagne qui participèrent à brouiller son image.

En France, la victoire du Front populaire et la poussée communiste firent craindre – de l’extrême-droite jusqu’à certaines franges de la gauche – l’importation du modèle soviétique. A mesure que progressait l’anticommunisme, l’image de l’URSS manipulant la France et la poussant à la guerre contre l’Allemagne se généralisa de plus en plus. De plus, affaiblie par les purges staliniennes, l’armée soviétique ne semblait plus suffisamment fiable et puissante. Bref, l’éloignement était croissant et l’absence de l’URSS à la conférence de Munich finit de convaincre les dirigeants soviétiques qu’ils ne pouvaient plus compter sur les démocraties occidentales. En dépit des derniers efforts français pour sauver ce qui pouvait encore l’être au mois d’août 1939, l’URSS conclut finalement un traité de non-agression avec l’Allemagne le 23 août.

Conclusion

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS reprit les efforts qu’elle avait entrepris dans les années 1930 pour intégrer le concert sportif des nations. Abandonnant le contre-modèle du sport ouvrier qu’elle avait soutenu pendant près de 20 ans, elle avait en effet dissous l’IRS au printemps 1937. L’URSS intégra la FIFA en 1946, le CIO en 1951, et elle participa à ses premiers Jeux olympiques à Helsinki. La compétition entre les modèles de société capitaliste et socialiste se fit désormais selon les termes du sport « bourgeois », en tout premier lieu celui de la performance.

Au final, si de par sa plasticité et son caractère universel transcendant les barrières sociales, ethniques ou de genre, le sport apparaît comme un véhicule efficace de la propagande, on pourra néanmoins s’interroger sur les effets politiques réels des performances sportives. Jamais, tout au long de l’entre-deux-guerres, le sport ne guida la diplomatie, jamais il ne changea à lui tout seul les perceptions, les imaginaires et les représentations des uns et des autres. Le sport fut un symbole, une vitrine, jamais un catalyseur.

Littérature

– Pierre Arnaud et James Riordan, dir., Sport et relations internationales (1900-1941), L’Harmattan, 1998.
– Jean-Pierre Azéma, 1940 l’année noire, Fayard, 2010.
– Paul Boulland, « France-URSS 1926 : un match très politique », theconversation.com, 16 janvier 2018.
– Sophie Cœuré, La grande lueur à l’Est (les Français et l’Union soviétique, 1917-1939), CNRS éditions, 1999.
– Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018.
– Péter Csillag, « Népsport : Párizs vad Nomádja », nemzetisport.hu, 22 janvier 2026.
– Yannick Deschamps, La diplomatie sportive entre la France et l’URSS des années 1920 à l’année 1991, thèse de doctorat en histoire contemporaine, Université de Strasbourg, 2020.
– Paul Dietschy, Histoire du football, Perrin, 2014.
– Sylvain Dufraisse, Les héros du sport (une histoire des champions soviétiques, années 1930-années 1980), Champ Vallon, 2019.
– André Gounot, Les mouvements sportifs ouvriers en Europe (1893-1939), Presses universitaires de Strasbourg, 2016.
– Fred Kupferman, Au pays des Soviets (le voyage français en Union soviétique, 1917-1939), Gallimard, 1979.
– Nicolas Ksiss, La FSGT, du sport rouge au sport populaire, La ville brûle, 2014.
– Adrien Morvan, « Retour sur le premier championnat d’URSS, aux origines du football soviétique », footballski.fr, 25 mai 2015.

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