Le supplice débute une demi-heure avant le coup d’envoi de la finale du Mondiale 1990. L’apparition de Diego Maradona sur la pelouse de l’Olimpico provoque un étourdissant concert de sifflets qui ne s’éteint qu’avec la fin de l’échauffement et le retour aux vestiaires d’El Diez. Que Rome soit hostile aux tombeurs de la Nazionale ne surprend personne mais l’ampleur du ressentiment italien vis-à-vis de Maradona déconcerte la plupart des observateurs. Comme l’écrit Massimo Gramellini dans La Stampa, « la plèbe reporte sur le Pibe des fautes qui, dans n’importe quel autre pays, ne seraient que les siennes ». Les hymnes pourraient constituer une trêve protocolaire mais il n’en est rien : les notes argentines sont couvertes par les huées descendues des tribunes. Sidéré par l’affront, Maradona articule à deux reprises « hijos de puta », appuyant chaque syllabe pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur la teneur du propos. Sur le grand écran, ses offenseurs ont pu lire ses mots et attendent désormais la mise à mort du Napolitain. L’exécution capitoline échoit à Guido Buchwald, bourreau teutonique chargé de restaurer l’honneur italique.

On pensait Guido Buchwald maudit avec la Mannschaft tant les obstacles jalonnent sa carrière en sélection. Révélation de la saison 1983-84 avec le VfB Stuttgart vainqueur de la Bundesliga[1], il intègre sur le fil le groupe ouest-allemand venu en France défendre son titre européen. Pas vraiment un cadeau. Harcelé par une presse à sensation engagée dans un grossier lobby en faveur de Franz Beckenbauer, le sélectionneur Jupp Derwall ne tient qu’à un fil, lâché par ses propres joueurs et par Hermann Neuberger, le président de la DFB. Contre le Portugal, en l’absence de Bernd Schuster, blessé, et de Hansi Müller, en échec à l’Inter, il confie le jeu au seul Kalle Rummenigge et tente de se rassurer avec un 4-4-2 au sein duquel il additionne les milieux de devoir, Wolfgang Rolff, Andreas Brehme, Guido Buchwald. Un désastre (0-0). Le retour à un schéma en 4-3-3 contre la Roumanie et la confiance accordée au duo Lothar Matthäus-Norbert Meier condamnent Rolff et Buchwald (victoire 2-1). C’est depuis le banc de touche que Guido observe Antonio Maceda crucifier Harald Schumacher dans le money time d’un RFA-Espagne fatal à la Mannschaft (défaite 0-1 et élimination dès la phase de poule).

La désignation tant attendue du Kaiser à la tête de la sélection ouest-allemande n’augure rien de positif pour Buchwald. Sans doute le perçoit-il encore en épigone de Brehme et Briegel, en moins mobile et moins polyvalent, mal à l’aise dans un schéma en 4-4-2. Snobé durant 18 mois, rappelé au début de l’année 1986, Beckenbauer l’écarte trois jours avant le départ pour le Mexique en compagnie de Frank Mill, Wolfgang Funkel, Heinz Gründel. « Quelques jours auparavant, Horst Köppel, alors entraîneur adjoint, m’avait indiqué que je serais sélectionné pour le Mexique. Mais finalement, Franz a préféré s’appuyer sur le noyau dur du Bayern. »

L’heure de Guido Buchwald arrive enfin et il entame l’Euro 1988 organisé en RFA dans la peau d’un défenseur titulaire au sein d’un schéma en 5-3-2 ou 3-5-2 selon les phases de jeu. En ouverture contre l’Italie, Buchwald étouffe Roberto Mancini alors que Jürgen Kohler impose un corps à corps brûlant à Gianluca Vialli. A la pause, Beckenbauer inverse les positions des deux cerbères affectés à la surveillance des gemelli del gol. Funeste initiative car Mancini ouvre le score sur une action où Kohler oublie un instant le fuoriclasse de la Sampdoria (score final 1-1, égalisation de Brehme). Le mauvais sort rattrape Buchwald dès la seconde rencontre face au Danemark. Blessé au front et à l’aine dans un contact aérien avec Flemming Povlsen, il sort après une demi-heure et doit renoncer à la suite du tournoi (élimination de la RFA en demi-finale face aux Pays-Bas, 1-2).
Milieu ou défenseur, quel est le poste préférentiel de Buchwald ? Personne ne tranche véritablement le débat même si c’est dans l’entrejeu que sa santé débordante s’exprime le mieux. Il y témoigne d’une maîtrise technique étonnante pour un joueur aussi corpulent dont la vitesse et la coordination ne sont pas les qualités premières. En position de numéro 6 la plupart du temps avec le VfB, il s’occupe également de l’avant-centre adverse dans des défenses à cinq. C’est le cas lors de la finale de Coupe d’Allemagne 1986 perdue 5-2 contre le Bayern – au cours de laquelle Dieter Hoeness reste muet – ou contre le Napoli en finale aller de Coupe de l’UEFA 1989. Une déconvenue supplémentaire pour Buchwald. Averti lors de la courte défaite du VfB au San Paolo (1-2), il ne peut disputer le match retour et observe Diego Maradona soulever le trophée dans le Neckarstadion.

Alors que le mur de Berlin vient de tomber et que le processus de réunification n’est encore qu’un rêve, la RFA arrache péniblement sa qualification pour le Mondiale 1990[2]. Au moment d’établir la liste, le Kaiser n’hésite plus à propos de Guido Buchwald, le seul des quatre bannis de 1986 à conjurer le sort. A son propos, il se montrera particulièrement élogieux par la suite. « Je repense à Guido Buchwald et à ce jour de 1986 où je l’ai laissé à la maison (…) Il ne s’est pas effondré après avoir été écarté de l’équipe. Quatre ans plus tard, il fut mon meilleur joueur lors de notre conquête du titre de champion du monde en 1990. Il était le pilier de la défense et toujours à l’origine des attaques. »
Voilà, le ton est donné à propos de la Coupe du monde de Buchwald. Dans le 3-5-2 de Beckenbauer, Klaus Augenthaler occupe le rôle de libero entouré du duo Kohler-Buchwald, ce dernier ayant un rôle spécifique à la relance. La Mannschaft franchit sans encombre le premier tour, soutenue par des hordes d’Allemands ayant déferlé sur Milan dans un remake pacifique des invasions lombardes. Elle retrouve l’ennemi néerlandais dès les huitièmes de finale. Cette opposition constitue la première masterclass de Buchwald durant ce Mondiale, une rencontre brûlante au cours de laquelle Frank Rijkaard craque le premier. Exclu en compagnie de Rudi Völler après une vingtaine de minutes, les Pays-Bas perdent une pièce maîtresse, l’équivalent de Buchwald côté allemand. La RFA domine mais van Breukelen veille, notamment sur une volée de Guido. C’est ce même Guido qui débloque la situation en début de seconde période. Il profite de l’apathie offensive des Bataves pour se projeter sur l’aile gauche, effectue un double passement de jambes devant Aron Winter et centre du pied gauche en déséquilibre comme s’il voulait prouver que son surnom, Diego, n’était pas usurpé. Son ex-équipier du VfB Jürgen Klinsmann surgit devant van Aerle et ouvre le score (victoire allemande 2-1).

Au tour suivant, la Tchécoslovaquie ne représente pas un obstacle aussi coriace qu’on pouvait l’imaginer après sa démonstration contre le Costa Rica. Face à un adversaire recroquevillé sur son but, réduit à dix après 70 minutes de jeu à la suite de l’exclusion de Ľubomír Moravčík par Helmut Kohl – homonyme autrichien du chancelier allemand – et dont le bomber Tomáš Skuhravý est neutralisé par Kohler, l’Allemagne s’impose sans que le score ne reflète son écrasante domination (1-0, pénalty de Matthäus). La frilosité tchécoslovaque libère Buchwald de ses obligations défensives et lui permet de crever l’écran, tête dans le guidon, pétulant et conquérant comme un Prussien en campagne. Il aurait pu (dû ?) ouvrir le score sur deux actions : une demi-volée détournée du poing par Jan Stejskal et dans la foulée, une tête surpuissante déviée courageusement par Ivan Hašek. En demi-finale, affecté au marquage du très fuyant Peter Beardsley, ses marges de manœuvre sont moindres. Non impliqué dans le vent de panique ayant conduit à l’égalisation de Gary Lineker (1-1), il réalise une prestation solide qui aurait pu être magnifiée si sa frappe n’avait pas échoué sur le poteau du vieux Peter Shilton dans les ultimes instants de la prolongation. Non concerné par les tirs au but, il observe depuis le rond central l’échec de Chris Waddle synonyme de qualification allemande pour la finale.
Appelé à contenir les initiatives de Maradona à Rome, Guido Buchwald cogite. « La veille au soir je me suis interrogé. Comment puis-je l’étouffer ? Que puis-je faire ? La meilleure manière de procéder était de limiter ses contacts avec le ballon. Cela signifiait couper les lignes de passe vers lui, agir sans le ballon et se comporter comme un chasseur pour le traquer et l’emmener là où je voulais qu’il soit. » Buchwald s’autorise quelques incursions dans le camp argentin, comme à la 10e minute et ce centre à destination de Völler, mais le danger que représente Maradona réduit ses prises d’intervalle. A chaque toucher de balle, El Pibe entend les sifflets de l’Olimpico et sent le souffle du molosse allemand sur sa nuque.


Le spectacle que proposent les deux équipes fascine par sa laideur et son indécision. Le temps défile et l’odieux public craint un nouveau hold-up argentin, comme face à la Seleção en huitièmes de finale. Mais au contraire des Brésiliens, les Allemands sont faits d’airain. Jamais Buchwald ne laisse Diego reprendre son souffle, il l’asphyxie à petit feu, le harcèle sans relâche, le tenaille parfois aux chevilles. « Au fur et à mesure que le match avançait, je percevais à son attitude qu’il était de plus en plus résigné. » Oui, mais la bête argentine respire encore. Amoindrie par les suspensions, amputée de son chef de défense Oscar Ruggeri, réduite à 10 après l’exclusion ridicule de Pedro Monzón et accablée par l’épuisement de Maradona, l’animal trébuche enfin. Fallait-il que l’arbitre sonne l’hallali après cette faute incertaine de Néstor Sensini dans la surface de réparation ? Débats infinis pour âmes sensibles. Buchwald, paré du trophée de Maradona, laisse le soin à Andreas Brehme de donner le coup de grâce qui achève l’Argentine.
La plèbe pourrait se satisfaire des larmes amères de Diego Maradona, vaincu par un nouveau Pacte d’acier italo-allemand, à peine moins belliqueux que l’original[3]. Ce n’est pas le cas. Les quolibets accompagnent la sortie des vaincus alors que les joueurs de la Mannschaft fêtent leur sacre dans cette arène germanophile. Immense tout au long de la compétition, Guido Buchwald savoure sa revanche et souffle à son sélectionneur, « Franz, si tu m’avais emmené avec toi en 1986, nous serions devenus champions du monde deux fois de suite. »

[1] Professionnel depuis 1979 avec les Kickers de Stuttgart, il est champion de RFA dès sa première saison avec le VfB. Il conquiert une seconde Bundesliga en 1992.
[2] Seconde de son groupe derrière les Pays-Bas, la RFA se qualifie en qualité de meilleur deuxième grâce à une difficile victoire contre le Pays de Galle.
[3] L’Italie et l’Allemagne signent en 1939 une alliance militaire appelée Pacte d’acier.