Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 4/9 Des lendemains difficiles
Chapitre 4 : Des lendemains difficiles, 1929-1931
Après cette année riche en événements marquants, le 27 janvier 1929, un match eut lieu à l’Estádio de Lumiar, organisé par la fédération entre les « probables » convoqués pour la sélection nationale et l’équipe argentine du Club Sportivo Barracas, alors en tournée européenne. La rencontre, assez pauvre en spectateurs, se conclut par la victoire du club argentin (3–2). Contrairement à ce qui avait été annoncé quelques jours plus tôt, António Roquete n’occupa pas les cages portugaises, laissées à Cipriano. Son absence inattendue suscita de nombreuses interrogations dans le stade. En réalité, Roquete se trouvait alors à Porto, où il fut reconnu parmi la foule qui suivait la rencontre via le tableau électronique du Diário de Notícias. Le footballeur s’était rendu dans la ville du Nord pour des « devoirs professionnels », mais sa présence généra immédiatement des rumeurs le donnant comme nouveau joueur du Sport Comércio e Salgueiros, de l’Académico Futebol Clube ou d’autres équipes de Porto et de sa banlieue. Roquete resta quelques jours à Porto et aurait reçu des propositions de plusieurs clubs locaux pour disputer un ou plusieurs matchs dans la « ville invaincue », propositions qu’il refusa en raison de sa fidélité déclarée au CPAC.
Les informations disponibles sur l’activité professionnelle de Roquete entre 1926 et 1931 sont rares. Nous avons déjà évoqué les matchs disputés pour l’équipe de football de la banque Correia Leite. Ce voyage dans le nord du Portugal semble avoir eu pour but une recherche d’emploi. En effet, tout porte à croire qu’un « ami personnel » du Casapiano « lui procura un emploi » dans la PIP, la police créée en août 1928 pour assurer la surveillance des frontières portugaises. Durant son séjour dans le Minho, le sportif joua au moins une fois pour un club local, le Sport Clube Valenciano. Roquete entra sur le terrain en tête de l’équipe du SCV, recevant les salutations du public venu des deux côtés de la frontière luso-espagnole pour voir le meilleur gardien portugais.
António Roquete revint défendre les cages casapiennes dès le 10 mars, lors d’un match entre le CPAC et l’União Lisboa (1–1). Roquete ne resta qu’un peu plus d’un mois hors de la capitale et aurait quitté la PIP peu après, puisque, en juillet 1929, au moment de son départ pour une nouvelle tournée sportive à l’étranger, sa profession fut indiquée comme « employé de commerce » dans les documents officiels concernant les participants. Cette même année, le nouveau président du CPAC, Joaquim Almada, prit la responsabilité de lui obtenir un nouvel emploi afin d’assurer sa continuité au club, de sorte que la première expérience d’António comme fonctionnaire de police au service de la Dictature militaire fut brève et demeure entourée de nombreux doutes.
Malgré plusieurs semaines d’éloignement du football de haut niveau, Roquete fut convoqué pour le match Espagne–Portugal, à disputer à Séville le 17 mars, ainsi que pour France–Portugal la semaine suivante. Privée de Jorge Vieira et José Manuel Martins, retirés volontairement du football (le premier rejouera encore pour le Sporting), et avec Augusto Silva et Raul Figueiredo hors de forme, l’équipe nationale perdit 3–0 lors d’un match d’entraînement face à la sélection de Lisbonne, laquelle voyagerait également pour affronter son homologue sévillane. Interrogé par un journaliste sur le bateau qui transportait le groupe lusitanien, Roquete déclara croire à un bon résultat pour le Portugal : « Il a confiance en ses collègues, mais a surtout beaucoup confiance en lui-même. » Le mentor Cândido de Oliveira avait démissionné de son poste de sélectionneur national à la fin de 1928 ; ce furent donc Salazar Carreira, Mário de Castro et Ribeiro dos Reis qui dirigèrent la délégation lors du voyage en Espagne et en France.
Après le prestige atteint à Amsterdam, les événements du match au Campo Heliópolis constituèrent une dure humiliation pour les titulaires portugais — Roquete, Carlos Alves, Martinho de Oliveira, Raul Figueiredo, Augusto Silva (capitaine), Manuel Gonçalves (« Varela »), Valdemar Mota, Jorge Tavares, Vítor Silva, Pepe et Alfredo Ramos. Après un but contre son camp de Martinho de Oliveira dès la première minute, Roquete encaissa cinq buts avant la fin de la mi-temps, qui se conclut sur un score de 5–0. Les Portugais inquiétèrent Zamora en seconde période, mais, en ratant un penalty puis en tombant au sol en larmes, Pepe illustra la désorientation de l’équipe visiteuse, « un groupe sans cohésion ni cohérence ». Le résultat de Séville constitua la plus lourde défaite infligée au Portugal depuis 1921. Zamora se dit déçu par la performance de l’adversaire, en particulier par la « grande indécision » montrée par Roquete, gardien pour qui il avait beaucoup de respect et avec qui il avait partagé les années précédentes ses techniques d’entrainement, notamment avec des balles de tennis. En réalité, Roquete ne fut pas l’un des pires Portugais sur le terrain et effectua de bonnes parades en seconde période, après 45 minutes durant lesquelles, nerveux, « il semblait une ombre de lui-même » et ne quittait pas sa ligne. Plus tard, Roquete considéra la déroute de Séville comme le plus grand chagrin qu’il ait connu dans le sport (« Ah ! Comme j’ai souffert ! ») et estima que la sélection espagnole de 1929 fut la meilleure équipe qu’il affronta de toute sa carrière.

Le 24 mars, l’équipe mixte de la FPFA se présenta au stade de Colombes pour le quatrième affrontement luso-français. Les sélectionneurs portugais tinrent compte de l’expérience de Séville en opérant plusieurs changements dans le onze titulaire, ce qui améliora la qualité du jeu. Augusto Silva réalisa à nouveau une performance de haut niveau, tandis que Roquete, hué par les supporters portugais à Séville, obtint sa « réhabilitation » dans la ville où son père était né. Le travail défensif efficace ne fut cependant pas suffisant pour empêcher la victoire française, construite grâce à des buts inscrits aux 49e et 79e minutes. Dans la presse lisboète, le diagnostic sur l’état de la sélection nationale oscilla entre la tolérance de Os Sports et l’acidité de O Sport de Lisboa, pour qui « le football au Portugal meurt ! », en raison de l’absence de préparation athlétique des joueurs. Les journaux français mirent de nouveau en avant Roquete, tant par sa présence sur plusieurs photographies du match que par les éloges adressés à la prestation du joueur de Salvaterra, également mise en avant dans un nouveau moyen de diffusion du football : le cinéma (le match ayant été filmé).


Après les engagements internationaux, le Casa Pia reprend la compétition. En Coupe du Portugal, le club s’impose aisément (5-0) face à l’Estrela de Portalegre, mais connaît ensuite une série difficile en championnat de Lisbonne : défaite contre Carcavelinhos (4-1), puis lourde correction face au Belenenses (8-0), la plus sévère de son histoire à ce stade. Roquete n’est pas tenu pour responsable de ce revers, dû autant à la supériorité adverse qu’aux défaillances défensives, notamment celles de Gustavo Teixeira. Le Casa Pia s’incline encore face au Benfica (4-3) avant de conclure sur une victoire contre Palhavã (4-1). Lors de la saison 1928-1929, l’équipe du Restelo termine de nouveau à la sixième place du championnat de Lisbonne et subit également une élimination sévère en compétition nationale (5-0 contre le Lusitano de Vila Real de Santo António). Parallèlement, Roquete participe à plusieurs rencontres interurbaines et militaires : Lisbonne s’incline face à Madrid (3-2 après prolongation) le 5 mai, cédant définitivement la Coupe de la garnison militaire, puis bat Porto (4-3) quelques semaines plus tard.
Dans le sillage du succès de la tournée du Sporting au Brésil en 1928, une nouvelle expédition est organisée en 1929, cette fois avec le Vitória de Setúbal. Le voyage est financé et coordonné par l’homme d’affaires Fernando Braga de Sousa. Outre les onze joueurs du Vitória, embarquent sur le paquebot Ceylan, le 17 juillet, les footballeurs António Roquete, Gustavo Teixeira, Carlos Alves ains que l’inévitable Candido de Oliveira. Au total ce sont 24 personnes qui partent pour ce voyage[1]. Avant le départ déjà, la fédération s’inquiète d’un financement privé potentiellement contraire aux règlements, mais le Vitória assure que Sousa agit en tant que représentant du club.

La traversée vers le Brésil, entamée le 17 juillet à bord du Ceylan, est marquée par des entraînements quotidiens sur le bateau, une vie sociale animée — chants, jeux, flirt — et un épisode dramatique avec le suicide du capitaine du navire, enterré à Dakar. Lors de la brève escale dans la ville africaine, la délégation est impressionnée par la grande taille du chef des porteurs locaux (« Roquete se plaça à côté de lui et paraissait un nain ! »). À leur arrivée à Rio le 1er août, les joueurs sont chaleureusement accueillis par des émigrants portugais et des sportifs locaux et s’entraînent notamment sur les installations du Vasco da Gama, tandis que des photos de Roquete et d’autres joueurs sont publiées dans la presse carioca. À São Paulo, le Vitória concède un nul face à la faible équipe de la Portuguesa, suscitant les critiques des Brésiliens quant au niveau des joueurs portugais, mais aussi les inquiétudes de la communauté portugaise en vue des prochains matchs. Symbole des différences de développement entre les deux pays, le soir, les membres de la tournée assistent à une séance de cinéma et voient pour la première fois un film sonore.


Mais quelques jours plus tard, face à la prestigieuse sélection paulista, qui avait récemment battu des clubs européens de passage au Brésil, comme le champion d’Italie Bologne, les Portugais arrachent un match nul héroïque, célébré comme une victoire par les émigrants, qui envahissent le terrain dans un enthousiasme débordant. Pris de court par ce résultat, les dirigeants de l’APEA (Associação Paulista de Esportes Atléticos) proposent un match revanche, que les responsables portugais de la délégation refusent, craignant le climat tendu créé à São Paulo, susceptible de provoquer des incidents sur et hors du terrain, ainsi que les conséquences sportives d’une éventuelle défaite. Suite à ce refus, la fédération brésilienne annule plusieurs rencontres prévues, notamment celle contre Santos, plongeant la tournée dans la confusion. Des matchs sont improvisés et la délégation doit faire face à des tensions croissantes. De retour à Rio, les résultats restent décevants (défaites contre la sélection carioca, América ou encore à Belo Horizonte), malgré quelques prestations honorables et un accueil souvent chaleureux du public. La fin de tournée est marquée par de nouvelles polémiques. En effet en disputant des matchs contre des clubs dissidents[2] à São Paulo, le Vitória s’expose aux critiques et à des sanctions potentielles. Parallèlement, des tensions internes éclatent : l’entraîneur Arthur John accuse certains joueurs, dont Roquete, d’indiscipline et d’arrogance. Ces propos provoquent une confrontation directe avec Roquete et Carlos Alves dans les locaux d’un journal, finalement désamorcée.
Les joueurs dénoncent également des promesses financières non tenues. Des primes promises avant le départ ne sont pas versées, ou seulement partiellement, malgré les fonds disponibles. Les relations entre dirigeants et joueurs se dégradent fortement, allant jusqu’à des disputes violentes entre organisateurs. Roquete lui-même menace de quitter la tournée prématurément, sans succès. Dans ce climat tendu, la fin du voyage se déroule dans la frustration. Roquete et ses coéquipiers quittent le Brésil le 15 septembre à bord du Cuyabá. De retour à Lisbonne le 3 octobre, ils sont accueillis sans enthousiasme, signe du discrédit qui entoure désormais la tournée. Entre-temps, les polémiques parvenues au Portugal poussent la direction du Vitória à publier un communiqué officiel niant toute responsabilité dans les incidents survenus. Ceux-ci font en effet l’objet d’une enquête de la Fédération. Il apparaît notamment que les rencontres disputées à São Paulo contre des clubs non reconnus avaient été explicitement déconseillées, voire interdites, par les autorités brésiliennes, ce qui conduit les instances portugaises à intervenir tardivement pour tenter de les faire annuler.

La première décision tombe rapidement : le Vitória de Setúbal est sanctionné d’une lourde amende, tandis qu’une procédure est ouverte pour déterminer les responsabilités de chacun. O Sport de Lisboa, dirigé par Cosme Damião, s’intéresse particulièrement à l’affaire, qu’il considère comme une preuve de l’existence de professionnalisme dans le football portugais. Selon le journal, les dirigeants du Vitória connaissaient parfaitement les conditions dans lesquelles se déroulerait la tournée dirigée par Braga de Sousa, qui devait verser 5 000 escudos par match joué ainsi que d’autres frais, tandis que Roquete, Carlos Alves et le joueur de Setúbal Joaquim Ferreira avaient mené la lutte des footballeurs pour obtenir des primes et indemnités journalières plus élevées. Signe de ces irrégularités, Braga de Sousa aurait menacé de retourner seul au Portugal, l’homme d’affaires ayant les passeports des joueurs en sa possession. En réponse, les athlètes envahirent sa chambre et gardèrent Alberto de Sousa sous surveillance jusqu’à ce que son fils restitue les documents et qu’ils obtiennent la somme réclamée.
Au terme de l’enquête, la Fédération suspend le Vitória de Setúbal ainsi que les joueurs ayant participé à la tournée, en application des règlements interdisant toute forme de rémunération assimilable à du professionnalisme. Cette décision a des conséquences immédiates : privés de plusieurs titulaires, les clubs concernés sont affaiblis, et les joueurs sanctionnés sont écartés de la sélection nationale. Sans Roquete ni Gustavo Teixeira, le Casa Pia est écrasé par Benfica (6-0). Les joueurs sanctionnés ne sont pas convoqués pour le match Italie–Portugal, disputé le 1er décembre au stade San Siro, à Milan, où une équipe portugaise, ne comptant que quatre participants aux Jeux d’Amsterdam, est battue 6-1 et où Carlos Silva, de l’União Lisboa, remplace Roquete dans les buts.
La levée de la suspension des joueurs est soumise au vote sans que les dirigeants de la ligue lisboète aient la possibilité d’intervenir ; furieux, ils quittent la réunion avant son terme. Ainsi, seuls dix-neuf délégués, dont sept liés au CPAC (Cândido et Ricardo Ornelas, entre autres), approuvent la levée de l’interdiction faite à Roquete et aux autres joueurs un peu plus de deux semaines auparavant. Le congrès marque le début d’un conflit entre l’AFL et la FPFA, qui se prolongera durant deux années, au détriment du football portugais. L’épisode laisse des traces durables et met en lumière les contradictions d’un football portugais encore officiellement amateur, mais déjà traversé par des enjeux économiques croissants.
Dans ce contexte tendu, Roquete apparaît comme une figure de premier plan : au-delà de ses qualités sportives, il s’impose comme un leader, capable de défendre ses intérêts et ceux de ses coéquipiers. Malgré les turbulences, son retour sur les terrains se fait rapidement sentir. Avec lui, le Casa Pia retrouve de la stabilité, et ses performances lui permettent de réintégrer la sélection nationale au début de l’année 1930. L’équipe nationale portugaise restait sur une année 1929 catastrophique, avec 3 défaites dont deux très lourdes en Espagne et Italie. Dès les premiers jours de l’année, il s’entraîne avec la sélection en vue de la réception de la Tchécoslovaquie, programmée pour le 12 janvier. Pendant les 90 minutes du match, « le but de Roquete est infranchissable. Le “diable” d’Amsterdam réapparaît dans l’équipe nationale, dans toute la vigueur de ses facultés extraordinaires ». Valdemar Mota voit le gardien tchécoslovaque arrêter son penalty, mais Pepe marque à la 48ᵉ minute l’unique but de la rencontre. Le gardien portugais se déclare « immensément » satisfait du triomphe et affirme n’avoir jamais vu une équipe « jouer avec autant d’âme que la nôtre ».
Avant le Portugal–France du 23 février, disputé à Porto, les sélectionnés sont réunis en stage à Vizela. Signe du changement de dimension pris par le football, Roquete et d’autres athlètes y sont photographiés pour une publicité de la boisson Ovomaltine. À l’Ameal, la sélection portugaise est loin de réaliser un bon match, à l’exception de l’irréprochable Carlos Alves. Malgré cela, Pepe marque deux fois et assure le score final (2-0), tandis que Roquete, peu brillant cet après-midi-là, est applaudi lorsqu’il arrache le ballon à un attaquant français déjà isolé.

De son côté, le CPAC entame l’année 1930 de manière contrastée, alternant défaites lourdes et résultats encourageants. Progressivement, l’équipe montre toutefois des signes de nette amélioration : sous le capitanat de Gustavo Teixeira, les « noirs » retrouvent de la compétitivité, enchaînent plusieurs succès importants et obtiennent un nul face au Benfica. Ces performances leur permettent de terminer à une honorable quatrième place du championnat de Lisbonne, en progrès par rapport aux saisons précédentes. En Coupe du Portugal, le parcours débute de façon convaincante avant de s’interrompre face au Benfica dans un contexte polémique : après une décision arbitrale contestée en fin de match retour, les joueurs du Casa Pia quittent le terrain avant le coup de sifflet final. Toutefois, malgré des résultats convenables la saison est perturbée par des tensions internes, des changements d’encadrement et des problèmes de discipline, révélateurs d’un certain désordre au sein du club. Un bon exemple en est le conflit entre Ornelas et Gustavo Teixeira, meilleur joueur de champ du club, qui allait rejoindre le Benfica. Parallèlement au football, la Casa Pia s’implique dans les compétitions de natation, profitant du ralliement du club à une nouvelle fédération. Roquete s’y illustre ponctuellement, notamment lors de démonstrations en brasse qui attirent l’attention du public. Il participe également à des rencontres de water-polo, confirmant sa polyvalence sportive. Cette période coïncide avec une réorganisation de la natation portugaise, aboutissant à la création d’une nouvelle fédération en 1930.

Contrairement à l’habitude, la FPFA accepte d’organiser un match de la sélection nationale en fin de saison, le 8 juin. Anvers accueille le premier duel entre les équipes du Portugal et de la Belgique. À la suite d’une convocation sans joueurs du Belenenses — qui avaient demandé à être dispensés —, Roquete, membre le plus capé du groupe (treize sélections), devient le nouveau capitaine du onze portugais. Une blessure oblige Gustavo Teixeira, qui fait ses débuts en sélection, à quitter le terrain à la 60ᵉ minute. Bien que le Portugal mène alors grâce à un but d’Armando Martins, l’absence de cadres tels que Pepe et Augusto Silva, l’infériorité numérique et la fatigue des Portugais facilitent la remontée belge, scellée par le score final de 2-1. Comme lors des matchs précédents, la sélection portugaise livre une prestation médiocre ; Carlos Alves est le meilleur des Lusitaniens et Roquete se montre « à la hauteur de son nom ». Un évènement tragique va avoir lieu à la suite de ce match, en effet le milieu du Sporting Francisco de Serra e Moura, présent lors du match d’Anvers, meurt quelques jours plus tard d’une septicémie. Ses funérailles réunissent de nombreux dirigeants et footballeurs, parmi lesquels Roquete. Les Portugais auront leur revanche contre les Belges l’année suivante, le 31 mai 1931, en battant une sélection proche de son niveau grâce à deux buts dans les dernières minutes du match.
Le conflit entre l’AFL et la FPFA, amorcé lors du congrès fédératif de décembre 1929, s’aggrave l’année suivante. L’association de la capitale décide, lors de l’assemblée générale du 1ᵉʳ août 1930, d’interdire les matchs entre ses affiliés et les clubs des districts de Faro, Porto et Setúbal, ainsi que de refuser de céder des joueurs à la sélection nationale. Cette dernière décision provoque de vives critiques dans la presse. Interrogé sur la question, Roquete déclare que l’AFL devrait laisser à ses joueurs la liberté de choisir de représenter le pays. À titre personnel, il affirme qu’il se conformera à la décision prise par les dirigeants du CPAC. D’autres internationaux font des déclarations similaires, appelant à un accord. Cependant, lors du Portugal–Espagne du 30 novembre, disputé à l’Ameal, un « match monotone et sans couleur » remporté par les visiteurs (0-1), Carlos Alves — alors en instance de départ du Carcavelinhos — est le seul Lisboète présent en sélection. Lors du Portugal–Italie (0-2) du 12 avril 1931, de nouveau à Porto, le Benfica brise le blocus en cédant deux joueurs à l’équipe nationale. Le SLB et le CPAC défient également l’AFL en participant au Championnat du Portugal 1930-1931, un acte de rébellion qui conduit à la suspension des deux clubs pour un an. Dans cette compétition nationale, le Casa Pia commence par éliminer le Sport Progresso de Porto, avant d’être battu par le FC Porto, tant à Porto qu’au Restelo.
Ainsi, après les moments forts vécus en 1928 et les espoirs suscités par cette progression, le football portugais connaît, au cours des années suivantes, une phase d’instabilité marquée par des polémiques et des conflits internes, dont le point culminant est la « lutte de pouvoir » entre l’AFL et la FPFA, génératrice de préjudices sportifs et financiers pour la discipline. L’amateurisme persistant, qui relègue dans la clandestinité les paiements versés à plusieurs athlètes, contribue au maintien du retard portugais par rapport au reste de l’Europe footballistique.
Parallèlement aux difficultés rencontrées par le football portugais, Salazar, arrivé au pouvoir en 1928, poursuit sa conquête de l’État. Professeur universitaire à l’intellect redoutable, il s’impose comme le seul capable de sauver le Portugal du chaos créé par le coup d’État de 1926. Bien plus qu’un technicien apolitique, Salazar possède un projet à long terme visant à transformer la situation issue du 28 Mai en un régime d’un type nouveau, s’affirmant progressivement comme le chef informel des courants les plus à droite de la dictature. Toutefois, pour conquérir pleinement le pouvoir, il doit, outre la confiance de Carmona — qui la lui accorde —, écarter les officiers républicains conservateurs alors prédominants dans les fonctions militaires et gouvernementales. Ce processus d’ascension, marqué par une phase de confrontation ouverte (1928-1930) puis, après les premières victoires, par une stratégie de négociation avec la droite républicaine (1930-1932), connaît des avancées et des reculs, mais conduit finalement au triomphe salazariste. Le durcissement du régime bénéficie, entre-temps, des menaces internes liées aux tentatives de coup d’État « Reviralho »[3] et des menaces externes, dues à l’instauration de la République espagnole en avril 1931, qui constitue un soutien important pour les exilés portugais et qui sera la cause principale de l’augmentation des moyens alloués à la police aux frontières.
La lutte pour le contrôle de la dictature s’étend également à la police politique. En 1929, le remplacement d’Ernesto Pestana Lopes par José Baleizão do Passo marque un tournant en faveur des secteurs les plus autoritaires. Sous son influence, la Police d’Informations renforce sa réputation de brutalité, avant d’être dissoute en 1931 dans un contexte d’ouverture politique avortée. Cette réforme reste toutefois largement formelle : malgré son intégration à la police de sécurité publique, l’appareil répressif continue de fonctionner avec les mêmes structures et personnels.
Parallèlement, le régime réorganise la Police Internationale Portugaise afin de renforcer le contrôle des frontières et de lutter contre les opposants. Le décret de 1931 élargit ses missions, qui incluent désormais la surveillance des étrangers, la répression du communisme et la coopération internationale contre diverses formes de criminalité. Placée sous l’autorité directe du ministère de l’Intérieur, cette police, bien que de taille réduite, dispose de pouvoirs étendus, notamment en matière d’expulsion. Le titulaire du portefeuille de l’Intérieur à l’époque, le colonel Lopes Mateus, nomme directeur de la PIP le capitaine Agostinho Lourenço, officier issu de la PSP, dont provient également son adjoint, le lieutenant José Catela. Lourenço deviendra une figure centrale de l’histoire du Portugal et, après Cândido de Oliveira, un second mentor pour le gardien de but.

Cette partie est primordiale pour comprendre pourquoi le foot portugais n’a jamais décollé après ses beaux Jeux olympiques. Des conflits entre fédérations, un professionnalisme qui n’arrive pas et aussi un changement de régime avec l’arrivée de Salazar qui prouvera qu’il est un adepte de l’immobilisme. Dans ce contexte où le football portugais semble condamné à l’amateurisme, António Roquete évalue la précarité des revenus qu’il peut tirer du football — situation déjà perceptible lors de la tournée brésilienne du VFC — et, malgré son jeune âge (25 ans en 1931), choisit de se tourner définitivement vers une activité offrant une plus grande stabilité professionnelle et financière.
[1] En plus des noms cités deux autres joueurs, Liberto dos Santos et Raul Figueiredo, l’entraîneur-massothérapeute du VFC Arthur John , le médecin et criminologue Rodolfo Xavier da Silva — qui se rend au Brésil pour un voyage d’étude et que la direction du Vitória a invité comme représentant officiel du club —, les peintres Alberto de Sousa (père de Braga de Sousa, qui peindra les athlètes en aquarelles), Sousa Gomes, le sportsman António de Carvalho, Fernando Braga de Sousa, ainsi que le vice-président du club setubalense, António Veloso, qui avait réglé avec l’homme d’affaires les détails de la tournée.
[2] Lorsque la tournée semble s’approcher de sa fin, le VFC fait match nul à São Paulo contre le Paulistano (1-1), le 7 septembre, et, seulement un jour plus tard, affronte à Santos l’Associação Atlética Portuguesa locale, victorieuse 4-0 lors d’une rencontre disputée devant plus de 20 000 spectateurs. Les joueurs de Setúbal étaient interdits de jouer dans l’État de São Paulo par l’APEA, dont le Paulistano et l’Associação Atlética s’étaient séparés en 1925 pour intégrer un organisme dissident, la Liga dos Amadores de Football (LAF). Roquete ne jouera pas ces matchs de peur de faire sanctionner son club.
[3] désigne l’ensemble des mouvements politiques pro-insurrectionnels issus directement ou indirectement de l’action politique développée par l’opposition républicaine, démocratique et libérale face à la dictature militaire et à l’Estado Novo au Portugal entre 1926 et 1940.