Roquete : entre cages et colonies, trajectoire d’un siècle portugais 2/9, d’espoir à international

Durant le mois nous publions une série en 9 parties sur un joueur né il y a 120 ans au Portugal, Antonio Roquete. Premier gardien de but star du pays mais aussi policier au service de la dictature pendant plus de 20 ans. 2/9 D'espoir à international.

Europe Histoire Portrait

Chapitre 2 : D’espoir à international. (1924-1927)

Au moment où Roquete s’impose comme titulaire dans une équipe évoluant au plus haut niveau lisboète — alors le championnat le plus relevé du pays — le football portugais a déjà parcouru un long chemin. Depuis 1889, date de ses premières pratiques régulières et organisées, le jeu s’est progressivement structuré. Des formes plus spontanées existaient toutefois auparavant, comme un match disputé à Camacha, sur l’île de Madère, en 1875, ou à Cascais en 1888. Comme ailleurs en Europe, le football arrive au Portugal par les liens avec l’Angleterre. Au début du XXᵉ siècle, le sport se démocratise rapidement. Il gagne d’abord les écoles et les milieux populaires et, comme nous l’avons vu dans l’article précédent, la Casa Pia joue un rôle central dans ce développement. C’est aussi l’époque de l’apparition des grands clubs actuels — Benfica, FC Porto, Sporting, Belenenses — ainsi que des premières structures organisatrices, telles que l’Association de Football de Lisbonne et la Ligue Portugaise de Football. Le football devient un spectacle populaire attirant des milliers de spectateurs. La presse met en avant joueurs et exploits, tandis que le fair-play aristocratique des débuts cède progressivement la place à une recherche plus âpre de la victoire, parfois accompagnée de violences.

Après la Première Guerre mondiale, l’expansion s’accélère encore. En 1921, le Portugal crée sa première équipe nationale sous l’impulsion de Cândido de Oliveira, premier capitaine de la Seleção. L’année suivante naît la première compétition nationale, le Championnat du Portugal, qui réunit les champions régionaux ; le FC Porto en est le premier vainqueur face au Sporting. Les années 1920 voient ainsi une véritable massification du football, malgré des infrastructures encore insuffisantes face à l’engouement croissant. C’est aussi une période d’ouverture internationale. Les matchs amicaux, principal moyen pour les clubs de générer des recettes, existent au Portugal depuis 1907. Les premières rencontres opposent surtout des équipes portugaises à des clubs espagnols, mais les échanges se diversifient avant la guerre. Des clubs français — le Club Athlétique du Grand Air Médoc, le Stade Bordelais, le Racing Club de Paris ou le Red Star — se rendent au Portugal, bientôt suivis par des formations britanniques comme les New Crusaders, Ealing FC ou Third Lanark RV. En 1913, une sélection lisboète entreprend même une tournée au Brésil, signe d’une ambition déjà tournée vers l’Atlantique.

Le premier onze du Portugal avec quatre joueurs de Casa Pia plus des anciens comme Ribeiro dos Reis ou Vitor Gonçalves.
Photos issues du premier match de la sélection, le roi d’Espagne et les généraux des deux pays. En 1921

En 1924 par exemple, c’est le FC Cette qui effectue une tournée sur Lisbonne. Avant le début de la nouvelle saison du championnat de Lisbonne, le Casa Pia affronte le club héraultais et s’impose lors d’une rencontre où Roquete se distingue particulièrement, confirmant son ascension parmi les gardiens les plus prometteurs du pays. En effet lors de cette saison 1924-1925, le jeune gardien casapien devient l’une des attractions d’un football portugais encore en pleine structuration. Son club, porté par l’omniprésent Cândido de Oliveira — à la fois joueur, entraîneur et vice-président du CPAC — franchit alors une étape décisive en se dotant de son propre stade. Construit en 1924, le Campo do Restelo[1] peut accueillir environ 13 000 spectateurs. Près de 7 000 personnes assistent à son inauguration lors d’un match face au Benfica, en présence du président de la République, Manuel Teixeira Gomes. Descendu sur la pelouse encore nue aux côtés de Soares et de Câmara Leme, le chef de l’État salue les joueurs, prononce un discours puis baptise officiellement le stade en versant une coupe de champagne sur le sol.

Roquete bloquant la balle face au Sporting

À peine inauguré, le terrain casapien suscite des polémiques. La presse critique certains défauts architecturaux qui gênent la visibilité, tandis que le Sporting tente auprès de l’AFL d’empêcher l’organisation de matchs dans cette enceinte. Malgré ces tensions, le Casa Pia évoluera au Restelo — avec les Jerónimos et le Tage en toile de fond — jusqu’en 1940. Le climat reste tendu entre le Sporting et le CPAC lorsque les deux clubs s’affrontent le 12 janvier 1925 au Restelo. Le Sporting l’emporte 4-1, mais la rencontre est marquée par un incident en fin de match : après avoir repoussé un tir, Roquete est pressé par Alfredo de Sousa et lui assène un coup de pied alors que l’attaquant s’éloigne déjà. L’arbitre accorde un penalty au Sporting, que Ferreira manque. La « grave incorrection » du gardien est vivement commentée : Ribeiro dos Reis estime qu’il aurait dû être expulsé, tandis que le journal O Atlético évoque des « nerfs ébranlés » chez le Salvaterrense, appelé à mieux se maîtriser face à la défaite. Ce match permet de mettre en avant une caractéristique qui sera importante pour la suite du récit, Antonio Roquete est un homme qui n’a pas peur des coups et surtout qui sait les rendre quand il le faut. La rencontre marque également la fin de la carrière de Cândido de Oliveira, blessé et déjà affaibli physiquement, qui cède le brassard de capitaine à António Lopes. Malgré cet épisode, la presse continue de saluer les qualités de Roquete : il « défend avec brio son but », se montre « très vigilant » et doté de « réflexes remarquables ».

La première équipe de Water Polo de Casa Pia , sans Roquete mais avec Mário da Silva Marques

Parallèlement au football, il poursuit ses activités sportives avec le Casa Pia en water-polo et participe aux principales compétitions nationales de natation. Il effectue également son service militaire au Régiment d’Infanterie n°1 comme 2ᵉ sergent milicien. Cette unité possède une forte tradition sportive : c’est là qu’apparut en 1904 la première équipe de football composée de militaires portugais. Son service l’oblige à quitter temporairement son emploi dans la comptabilité des chemins de fer, qu’il réintègre en février 1926 après sa libération, désormais sergent licencié. Ce statut lui permet d’intégrer la sélection militaire de Lisbonne. Pendant ce temps, le championnat lisboète se développe et adopte une formule à deux poules. Les grands clubs progressent rapidement et le Casa Pia peine davantage à suivre le rythme. Les confrontations avec le FC Porto, dont le gardien hongrois Mihaly Siska est alors considéré comme le meilleur du pays, soulignent l’écart qui se creuse.

Le hongrois du FC Porto Mihaly Siska considéré comme le meilleur gardien évoluant au Portugal.

Les « gansos » restent néanmoins capables d’exploits. Le 13 décembre 1925, environ 15 000 spectateurs assistent au premier match disputé au Stade des Amoreiras, première enceinte fixe construite par le Benfica. Opposé aux « aigles » pour l’ouverture de la seconde phase du championnat, le Casa Pia crée la surprise en s’imposant 3-1. Soutenu par les défenseurs Pinho et Gomes dos Santos, Roquete « défend de façon colossale » et « apporte la plus grande part au triomphe ». Ricardo Ornelas ne tarit pas d’éloges à son égard. En février 1926, après un match nul (2-2) entre le Casa Pia et le Sporting, il écrit : « Roquete — un garçon d’à peine 19 ans — peut être considéré comme un espoir de notre football. Il a beaucoup de volonté, s’entraîne, se prépare comme peu d’autres et est, en plus de cela, un athlète. Sa progression de forme de l’année dernière à cette année fait croire qu’il a l’étoffe d’un grand joueur. » Le journaliste Alberto Freitas souligne lui aussi un gardien « sûr dans les arrêts, rapide dans les sorties et bien placé ».

Ces appréciations attirent l’attention des sélectionneurs de Lisbonne et du Portugal, alors que Francisco Vieira est malade et hors de forme. Le Conseil technique de l’AFL choisit Cipriano, gardien du Sporting, comme titulaire de la sélection lisboète, Roquete étant son suppléant. Le sélectionneur national Ribeiro dos Reis lui préfère également Cipriano pour le match Portugal–Tchécoslovaquie (1-1) disputé le 24 janvier 1926 à Porto, première rencontre de la Seleção dans la ville. Mais les performances de Cipriano lors des défaites face à Prague (1-4) et Porto (1-2) relancent le débat. De retour au championnat, Roquete brille contre l’União Lisboa : un arrêt spectaculaire suffit, selon la presse, à le classer « immédiatement comme notre meilleur gardien ». Sa progression lui vaut d’être convoqué aux entraînements de la sélection nationale, qui organise deux matchs d’essai face au Belenenses. Ribeiro dos Reis hésite encore entre Roquete, Cipriano et Francisco Vieira pour affronter la France le 18 avril à Toulouse.

Celui qui n’a pas encore vingt ans s’apprête alors à vivre un mois d’avril 1926 sous les projecteurs. Sergent d’infanterie, il est convoqué dans la sélection militaire de Lisbonne dirigée par le capitaine José da Cruz Viegas pour un match à Madrid le 11 avril. Cette rencontre constitue la cinquième confrontation depuis 1921 entre les équipes représentatives des garnisons militaires des deux capitales. L’événement se déroule en présence de la famille royale espagnole et de l’ambassadeur portugais João Carlos de Melo Barreto. Malgré la présence de plusieurs joueurs de premier plan du championnat lisboète — Roquete, Jorge Vieira ou Augusto Silva — les Madrilènes l’emportent 4-2. João Francisco et Domingos Gonçalves inscrivent les buts portugais. Le public madrilène applaudit néanmoins plusieurs arrêts du gardien casapien, auteur selon Ribeiro dos Reis d’une « superbe première apparition à l’étranger ». Après le match, le roi Alphonse XIII vient saluer les joueurs, avant un banquet offert par la fédération espagnole. La prestation de Roquete, considéré comme le meilleur Portugais sur le terrain, lui vaut même des portraits en première page de plusieurs journaux sportifs de Lisbonne.

Les joueurs du match de 1926. Roquete est le gardien « en noir ».

Ribeiro dos Reis et les cinq membres de l’équipe battue également convoqués pour le France–Portugal rejoignirent à Medina del Campo les autres joueurs de la sélection nationale, venus de Lisbonne, avant de se rendre à Toulouse, où la délégation portugaise arriva le 14 avril. Dans les jours précédant le match au Stade Toulousain, les Lusitaniens durent s’adapter à jouer sur des terrains en herbe — encore rares au Portugal — mais le mauvais état du terrain d’entraînement, rempli de « bosses et de creux » propices aux blessures, incita le sélectionneur à limiter les exercices. La présence d’une piscine à Toulouse permit néanmoins à Roquete, l’un des rares membres de la délégation parlant français et « bon nageur en brasse », de montrer ses qualités en natation, selon Ribeiro dos Reis. Vêtus d’un maillot rouge et d’un short bleu, les Portugais entrèrent sur le terrain devant environ 10 000 spectateurs. Roquete, Pinho, Jorge Vieira (capitaine), Raul Figueiredo « Tamanqueiro », Augusto Silva, César de Matos, José Ramos, João dos Santos, Jorge Tavares, Delfim et Fonseca souffrirent de la hauteur de l’herbe et de la supériorité physique des Français. Profitant des erreurs de Pinho et Vieira, ceux-ci menèrent 2-0 à la 40ᵉ minute, avant qu’Augusto Silva ne réduise l’écart juste avant la pause. En seconde période, la France marqua encore deux fois, tandis que João dos Santos fixa le score final à 4-2 à la 86ᵉ minute. Fait singulier, l’équipe française comptait dans ses rangs Alexandre Villaplane, joueur qui, comme Roquete, connaîtrait plus tard un destin sombre.

Bien que le bilan du mixte de l’UPF avant ce déplacement fût modeste — une victoire, un nul et quatre défaites — la presse portugaise se montra déçue par ce revers face à des Français alors jugés « médiocres ». Dans sa double fonction de journaliste et de sélectionneur, Ribeiro dos Reis souligna que « tant que nous n’aurons pas de terrains en herbe, nous serons toujours en désavantage » face aux équipes étrangères. Malgré les erreurs défensives, la mauvaise position des milieux latéraux et le faible nombre de tirs des attaquants, il mit en avant Augusto Silva et surtout Roquete. Malgré une glissade sur le premier but et une hésitation facilitant le quatrième, le gardien du Casa Pia fut considéré comme le meilleur Portugais sur le terrain, et «personne ne peut à juste titre lui attribuer notre échec ». Au retour, les joueurs arrivèrent le 21 avril à la gare du Rossio, à Lisbonne, où peu de personnes les accueillirent. Roquete expliqua la défaite en évoquant le manque d’expérience sur l’herbe : « Le ballon prend une vitesse incroyable sur l’herbe ! ».

Un mois plus tard survint un événement majeur pour Roquete et pour les six millions de Portugais : le coup d’État militaire du 28 mai 1926, qui mit fin à la Première République. Le nouveau président, Óscar Carmona, s’entoura notamment d’António de Oliveira Salazar, nommé- brièvement – ministre des Finances et appelé à marquer durablement l’histoire du pays. Le football, cependant, ne sembla guère perturbé par le changement politique : le 13 juin se disputa à Lisbonne le match civil Lisbonne–Madrid. Cipriano garda les buts du mixte lisboète, vainqueur 2-0, Roquete étant retenu au dernier moment par « ses obligations militaires ».

Photo du coup d’Etat du 28 Mai 1926

Le 3 juillet, la Casa Pia honora Roquete en accrochant son portrait dans la salle d’honneur du club pour célébrer sa récente sélection. Avec l’arrivée de l’été reprenait aussi la saison de natation. Le meilleur nageur du club, Mário da Silva Marques, venait de rejoindre le Sporting, faisant de Roquete le principal représentant du CPAC dans les bassins. Il participa aux sélections pour la rencontre Portugal–Espagne disputée au dock de Belém le 7 août. António de Brito Júnior, Joaquim Marques et Roquete furent qualifiés pour le 200 mètres brasse, remporté par l’Espagnol José Francesch. Les Espagnols, mieux préparés, dominèrent toutes les épreuves individuelles, le relais 4 × 200 mètres nage libre et le match de water-polo. Lors du championnat lisboète de natation, Roquete retrouva Silva Marques désormais sous les couleurs du Sporting. Les nageurs du SCP et du CPAC restèrent au coude-à-coude durant la première moitié de l’épreuve, mais Roquete distança finalement son ancien camarade et remporta le titre lisboète du 200 mètres brasse, recevant la Coupe Álvaro de Lacerda. La victoire fut particulièrement symbolique pour le Casa Pia, compte tenu de la polémique entourant le départ de Marques. Ricardo Ornelas, enthousiaste, aurait célébré ce succès en emmenant son protégé dîner au restaurant Roque Banheiro, à Pedrouços.

Le nageur numéro un des années 20 au Portugal et concurrent principal de Roquete lors des courses de brasse, Mário da Silva Marques. Il participe aux JO de 1924 mais est très loin des meilleurs de l’époque sur 200 m Brasse (L’américain Skelton ou le Belge de Combe)

En 1926, António Roquete, qui n’avait pas encore vingt ans, accumulait déjà les succès : titulaire au Casa Pia, membre des sélections lisboètes, international en football et en natation, champion régional du 200 mètres brasse. La presse relayait largement ses performances et ses critiques se faisaient de plus en plus élogieuses. À la fin de la saison 1925-1926, Roquete était reconnu comme l’un des meilleurs gardiens portugais. Cette notoriété fut renforcée par l’afflux croissant de spectateurs dans les stades de Lisbonne, Porto et d’autres villes. Pour beaucoup d’amateurs, même étrangers au Casa Pia, un joueur talentueux comme Roquete incarnait l’un des premiers « héros » du football portugais. Lui-même comprit sans doute qu’il avait acquis un nouveau statut social et envisagea d’utiliser le football pour améliorer sa situation économique.

Le 31 août 1926, un violent tremblement de terre détruisit une grande partie de l’île de Faial, dans l’archipel des Açores. Le club de la Casa Pia et Roquete ouvrirent leur saison le 26 septembre par une journée de solidarité organisée par l’AFL appelée « Dia do Faial ». Mais le 17 octobre, pour l’ouverture du championnat, Roquete était absent. Il était parti pour Madère, sans prévenir son club, afin de jouer au football à Funchal pour l’União Futebol Clube, aujourd’hui União da Madeira. Fonctionnaire à la comptabilité de la Companhia dos Caminhos-de-Ferro Portugueses, Roquete gagnait alors entre 400 et 450 escudos par mois, une somme insuffisante pour ses besoins. La direction du Casa Pia lui accorda une pension provisoire de 240 escudos et promit de lui trouver un nouvel emploi, promesse qui ne se concrétisa pas. Au début de 1926, il avait déjà envisagé de rejoindre le Clube Desportivo Nacional de Madère, mais interrompit les négociations lorsqu’une sélection en équipe nationale devint probable.

Peu après, il rencontra au régiment d’Infanterie n°1 le premier sergent José Crispiniano de Freitas, originaire de Madère, qui servit d’intermédiaire avec l’União. Le club révéla plus tard avoir reçu une proposition de Roquete pour garder ses buts en échange d’une prime de 500 escudos et d’un transfert au régiment d’Infanterie n°27, basé sur l’île. Bien que la Casa Pia ait tenté de le retenir en améliorant son statut, Roquete resta en contact avec Mário de Macedo, représentant lisboète de l’União, et accepta finalement l’offre d’emploi que lui proposa l’ancien président du club, Augusto Elmano Vieira : un poste dans son cabinet d’avocat à Funchal, payé 900 escudos par mois. Le 16 octobre, Roquete démissionna des chemins de fer et embarqua sur l’Alondra. Il arriva deux jours plus tard à Funchal, où il s’installa dans une pension et se présenta à Elmano Vieira.

La Maritimo champion en 1926

Le football madérien connaissait alors une période d’essor, symbolisée par la victoire récente du Marítimo dans le Championnat du Portugal 1925-1926. L’arrivée d’un « joueur magnifique » comme Roquete enthousiasma les membres et supporters de l’União, qui espéraient trouver en lui l’homme capable de rivaliser avec le Marítimo. Déjà intégré à son nouveau club, il déclara dans une interview :
« Cela faisait un moment que je m’ennuyais sur le continent. Je voulais voyager, changer d’air, et comme j’avais toujours entendu dire beaucoup de bien de Madère, voilà pourquoi je suis ici. » L’inscription d’António Fernandes Roquete à l’União fut rapidement officialisée par l’Association de football de Funchal. L’international portugais devait remplacer João Mota dans les buts pour disputer le Bronze Associação. Sa présence fit sensation sur l’île et attira une foule de jeunes devant le siège du club lors de son premier entraînement — au point que Roquete, agacé par cet engouement, refusa un temps de sortir pour répondre aux sollicitations.

Malgré l’attente suscitée par son arrivée, la prestation de Roquete lors de l’entraînement au Campo de S. Martinho déçut les supporters de l’União. Un journal local jugea même exagérée la réputation du gardien, « présenté comme merveilleux alors qu’il est simplement bon ». Le 22 octobre, à peine quatre jours après son arrivée à Funchal, Roquete surprit Elmano Vieira et les dirigeants du club en demandant l’autorisation de se rendre à Lisbonne, prétextant la nostalgie de sa mère qu’il souhaitait ensuite amener à Madère. Bien que sceptiques, les responsables acceptèrent après que le « sergent licencié de l’armée » eut signé un document s’engageant à revenir dans les dix jours, garantissant son « honneur personnel » et sa « dignité militaire ». Le lendemain, Roquete demanda au président Aires Filipe de Freitas et à d’autres dirigeants de l’argent pour financer le voyage vers le continent et le transport futur de sa mère. Il embarqua ensuite sur le vapeur Lima à destination de Lisbonne, un départ alors considéré comme temporaire.

Une fois revenu dans la capitale, l’avenir du jeune athlète parut incertain. Le journal Os Sports, dirigé par Cândido de Oliveira, écrivit qu’entre un départ définitif pour l’União da Madeira et un retour au Casa Pia, le destin de Roquete « restait un mystère… pour nous — et peut-être même pour lui ». De son côté, Silvestre Rosmaninho, secrétaire du CPAC, déclara que la direction du club ne se préoccupait pas de son retour « sauf si des motifs importants effaçaient l’impression de rancune » laissée par son départ. Pendant ce temps, Armando Elias gardait les buts des « oies » lors d’un match contre Carcavelinhos (3-3). Lors de la réunion du 28 octobre, la direction du Casa Pia examina la situation créée par l’absence de Roquete, qualifiée de « gravissime » dans une lettre du président Raul Vieira. Le gardien présenta finalement ses excuses, jugées suffisantes pour être réintégré dans l’équipe. Le 31 octobre, lors du match contre le Vitória de Setúbal (défaite 1-0), il réapparut dans les cages du Casa Pia. Pendant plusieurs semaines, le club ne donna aucune explication officielle à la polémique que la presse désignait déjà comme le « cas António Roquete ».

Son retour provoqua la colère de la presse de Funchal, qui rappela les propos du joueur évoquant une simple « cure d’air » à Madère. Elmano Vieira publia une lettre déclarant nul le contrat signé le 6 octobre, accusant Roquete de « manifeste incapacité morale » et annonçant avoir engagé une procédure pour escroquerie au tribunal de Funchal. La direction du Casa Pia répondit par la voix de Rosmaninho, accusant Vieira d’avoir tenté de transformer le joueur « d’amateur en professionnel déguisé » en lui promettant un emploi fictif. La polémique se poursuivit dans la presse. Dans deux lettres envoyées le 27 novembre aux journaux lisboètes, Elmano Vieira et le secrétaire de l’União da Madeira, Vasco Honório Gonçalves de Andrade, accusèrent Roquete d’avoir escroqué le club en demandant de l’argent — 3 000 escudos selon eux, 1 800 selon la direction du Casa Pia — sans intention de respecter ses engagements. Bien qu’il ne se soit apparemment jamais présenté devant le tribunal de Funchal, l’image de Roquete à Madère fut durablement ternie. Lors du carnaval suivant, le magazine Eco dos Sports publia même un photomontage le représentant en torero avec la légende : « Le fameux espada António Roquete, engagé pour une série de corridas à Funchal… s’il ose y remettre les pieds. »

Cette polémique doit être replacée dans le débat sur l’amateurisme et le professionnalisme qui traversait le football portugais dans les années 1920. Le développement du sport et les recettes issues des billets incitaient les clubs à rivaliser pour attirer les meilleurs joueurs, mais la législation de l’Union Portugaise de Football interdisait le professionnalisme. Les clubs contournaient néanmoins ces règles en offrant des emplois ou des compensations financières aux joueurs — un système connu sous le nom de « professionnalisme déguisé ». Le cas Roquete illustre ce phénomène. Pour jouer à l’União, le gardien exigea un emploi bien rémunéré, garanti par Elmano Vieira. Rosmaninho affirma que cet emploi n’était qu’une façade destinée à masquer une relation financière avec le club. Des années plus tard, lorsque le professionnalisme fut légalisé, Roquete nia généralement avoir été payé pour jouer, affirmant n’avoir reçu que des remboursements de tramway, quelques indemnités pour les repas et de modestes primes lors des matchs internationaux. Ce manque de revenu pour les « vedettes » du foot portugais sera central dans les choix futurs de Roquete.

Dans la presse sportive, deux camps s’opposaient. Les « puritains » défendaient l’amateurisme et condamnaient toute rémunération, tandis que les « libéraux » considéraient la professionnalisation comme une évolution naturelle d’un sport devenu spectacle. Cândido de Oliveira, dans Os Sports, utilisa l’affaire pour plaider en faveur du professionnalisme, présentant Roquete comme une « victime de l’amateurisme ». À l’inverse, Neves Reis, directeur de O Sport de Lisboa, critiqua le comportement de l’União et d’Elmano Vieira, accusé d’avoir tenté l’athlète avec des offres financières avantageuses. Malgré la polémique, Roquete poursuivit sa carrière comme si l’épisode madérien avait été rapidement oublié. Les résultats du Casa Pia restaient toutefois médiocres. L’équipe, pourtant composée de joueurs de qualité comme Pinho, Roquete, Pereira da Silva et Domingos Gonçalves, manquait de cohésion et d’entraînements réguliers. Pour remédier à cette situation, le club engagea l’ancien joueur et grand nom du fooball portugais des années 20, Artur José Pereira comme entraîneur, moyennant 800 escudos par mois.

Parallèlement, les entraînements de sélection pour le prochain match de l’équipe nationale contre la Hongrie commencèrent en novembre. Roquete était considéré comme le titulaire probable, avec Manuel de Sousa « Casoto », gardien du Boavista, comme remplaçant. Cependant, lors d’un match d’entraînement contre ce même Boavista le 19 décembre, Casoto se montra plus convaincant, ce qui sema le doute parmi les sélectionneurs. Le 24 décembre, deux jours avant le Portugal-Hongrie au stade d’Ameal, le Conseil technique décida finalement de titulariser le gardien portuense — un choix également destiné à répondre aux critiques sur la domination des joueurs lisboètes dans la sélection. Lors de ce huitième match international du Portugal, la Seleção marqua pour la première fois trois buts dans une rencontre mais concéda également trois réalisations. La performance de Casoto fut critiquée par certains observateurs, dont Ricardo Ornelas, qui évoqua les tensions entourant le choix du gardien. Dans la presse portuense, d’autres journalistes défendirent au contraire le joueur et dénoncèrent les partisans de Roquete.

La rivalité entre Lisbonne et Porto fut ravivée quelques semaines plus tard lorsque la sélection lisboète écrasa celle de Porto 6-1 le 9 janvier 1927. Roquete gardait les buts de l’équipe de Lisbonne. Pourtant, dans le championnat régional, ses performances commencèrent à décliner : sorties hésitantes, manque de sérénité et difficultés à capter le ballon furent observés lors des défaites contre le Sporting, Carcavelinhos, Vitória de Setúbal et Benfica. Même Ricardo Ornelas, l’un de ses plus fidèles défenseurs, écrivit que le gardien « avait continué à baisser, à tel point qu’il n’avait presque plus de valeur ». Cette baisse de forme entraîna son exclusion de l’équipe nationale. La réception des Français, initialement prévue pour le 13 février, fut reportée en raison de l’instabilité politique causée par un soulèvement militaire contre la dictature instaurée l’année précédente. La rencontre Portugal-France eut finalement lieu le 16 mars au Estádio do Lumiar à Lisbonne, c’est Artur Augusto qui garde les buts portugais et le jeune Pepe qui brille lors d’une victoire historique 4-0. Match qui restera pendant 34 ans, la victoire la plus large de l’équipe nationale portugaise.

Après son aventure madérienne, Roquete dut également trouver un nouvel emploi pour pouvoir continuer à jouer au Casa Pia. Il entra à la banque Correia Leite, dont l’équipe participait au championnat interbancaire. Progressivement, il retrouva « sa forme d’antan ». En mars 1927, ses performances contribuèrent à deux victoires du Casa Pia qui permirent au club de quitter la dernière place du championnat. Son retour en forme lui permit de regagner la confiance des sélectionneurs. Il fut d’abord appelé dans l’équipe militaire de Lisbonne victorieuse à Madrid (2-1), puis par Cândido de Oliveira pour le match Italie-Portugal disputé le 17 avril à Turin. Les Italiens s’imposèrent 3-1 malgré la résistance de la défense portugaise, Cambalacho marquant le but d’honneur. Ricardo Ornelas relativisa la défaite en rappelant que le Portugal ne possédait pas encore « la classe nécessaire pour ce genre de match ». Un autre match international eut lieu le 29 mai à Madrid contre l’équipe B de l’Espagne, qui battit le Portugal 2-0. Malgré la défaite, Roquete fut salué par le journal La Voz, qui le qualifia d’« excellent gardien ».

L’équipe portugaise humiliée par les remplaçants espagnols en 1927 avec Roquete comme gardien de but.

Pendant ce temps, le Casa Pia traversait une période difficile. En réalité, ce qui avait initialement été des points forts du CPAC — accès au vivier de joueurs de la Casa Pia, droit exclusif des anciens élèves de la CPL à représenter le club et base de soutien avec identité distincte des autres clubs — devint des points faibles, limitant le recrutement de nouveaux athlètes et supporters. Les ressources limitées des « oies », souvent confrontées à de graves problèmes financiers, les empêchaient de rivaliser avec d’autres équipes de la capitale. Les départs étaient souvent compensés par l’arrivée de jeunes issus de la Casa Pia, dont l’inexpérience pesait sur les résultats. La saison 1927-1928 s’ouvrit dans un contexte encore plus délicat après le suicide de Domingos Gonçalves en août 1927 et l’abandon du football par Pinho. Des rumeurs évoquèrent même un possible départ de Roquete vers le Sporting, mais le gardien resta finalement au Restelo et devint capitaine d’une équipe en reconstruction.

Cipriano, gardien sur Sporting et principal concurrent (et souvent remplaçant) de Roquete à partir de 1927

Les difficultés financières poussèrent le président Cândido de Oliveira à se séparer de l’entraîneur Artur José Pereira et à prendre lui-même en charge, avec l’aide d’Ornelas, la préparation de l’équipe. Les équipements furent également modifiés : maillot blanc à l’emblème central, short bleu clair et chaussettes rouges, tandis que Roquete conservait un maillot noir. Lors de la première journée du championnat de Lisbonne, le Casa Pia battit l’Império 3-1 au Campo Grande. Les jeunes joueurs se montrèrent prometteurs mais manquaient encore d’expérience. Dans plusieurs rencontres suivantes, malgré les défaites contre le Sporting et Benfica, Roquete confirma son retour en forme et s’imposa comme la figure principale de l’équipe. La presse contribua à sa popularité en publiant régulièrement des photographies de ses arrêts et des portraits du gardien, dont l’un fit la couverture de Eco dos Sports. À l’approche d’un nouveau match international contre l’Espagne, les sélectionneurs décidèrent initialement de titulariser Roquete, avec Cipriano comme remplaçant. Mais après la lourde défaite du Casa Pia contre le FC Porto (6-0) lors d’un match amical, au cours duquel le gardien se montra nerveux et inattentif, la décision fut révisée. Cependant cette fin de 1927 n’allait pas empêcher Roquete de vivre la meilleure année de toute sa carrière, celle qui fera de lui le meilleur gardien de but portugais de la première moitié du siècle mais aussi celle qui verra un homme revenir au pouvoir pour y rester 40 ans, Salazar.


[1] Ne pas confondre avec le Estadio de Restelo, stade du Belenenses.

Photo mise en avant: l’équipe portugaise pour sa première victoire 1-0 contre l’Italie de Baloncieri en 1925, entrainée par Ribeiro dos Reis et avec le défenseur Antonio Pinho deux casapianos évoqués dans le récit. On trouve déjà des piliers de la sélection de 1928 comme Augusto Silva, le capitaine Jorge Vieira ou Cesar de Matos.

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