
« Le Celtic n’a pas perdu
Contre Feyenoord.
J’ai perdu contre Happel. »
(Jock Stein, 06/05/1970, Milan)
Tandis qu’à Ajax Michels poursuivait l’impitoyable liquidation du vieux logiciel technique et subversif, jugé par trop « bohème » et indépendant, et qu’y allait grandissant l’influence d’un mortifère médecin du sport, c’est à une bien étrange passation de pouvoir que, soixante kilomètres plus bas, s’était patiemment attelé un génial manager rotterdamois…
Cruellement éventé par le quotidien De Tijd le 29 mars 1969, à l’heure même où seul le FC Twente parvenait encore à suivre le rythme impulsé au Feyenoord par sa tiède créature Ben Peeters, c’est en fait vingt jours plus tôt qu’avait pris forme le projet fou de Guus Brox, quand fraîchement éliminé de la Coupe, et critiqué par voie de presse par le Président d’ADO pour une excentricité de plus, l’entraîneur à succès Ernst Happel avait aussitôt rendu sa démission.

L’Autrichien, à dire vrai, avait déjà été le premier choix de Guus Brox en 1967, quand s’était agi de trouver un successeur à l’indélicat et indésirable Kment, mais il avait alors été impossible de convaincre ADO de renoncer aux services de ce curieux bonhomme, qui en une poignée d’années avait transformé ce club moribond et fauché en un habitué des finales de Coupe, non moins qu’en un candidat sérieux aux sésames européens. Sauf que cette fois, c’était le club de La Haye, lassé de ses excès (et manifestement porté à bout par ses dernières provocations), qui offrait son génial Autrichien sur un plateau d’argent… L’ADO avait-il eu le choix? A la trêve hivernale, attablé devant son café à Vienne, le facétieux Autrichien avait écrit à Guus Brox : « L’avenir : Feyenoord ? Cordialement, Ernst Happel. »
Le bloc

Si ingérable fût-il, et quand bien même le football néerlandais mettrait du temps encore à comprendre ses vues footballistiques, Happel était un homme charismatique, et que les joueurs respectaient. Soit très précisément ces vertus même dont la nature avait dramatiquement omis de doter l’efficace mais effacé Ben Peeters, qu’à la stupéfaction de tous Brox avait arraché deux ans plus tôt à l’académie des jeunes. Une promotion stupéfiante, faute à l’époque d’avoir pu signer Happel. Mais bien que le succès avait été au rendez-vous, et que Peeters fût particulièrement aimé et estimé de ses joueurs, ceux-ci ne parvenaient décidément pas à voir en lui l’étoffe d’un grand leader, au regard de ses difficultés chroniques à prendre des décisions fermes voire douloureuses lorsque la situation l’exigeait.
Pour autant, quand Peeters et ses hommes eurent appris ces détails par voie de presse, la veille de la réception des redoutables poils à gratter du Go Ahead, et alors même que leur Feyenoord luttait encore sur les deux fronts domestiques, le brave homme comprit fort heureusement que la relation construite avec ses joueurs était devenue si forte, qu’ils y trouveraient une motivation de plus pour lui dire adieu sur une note positive – c’est-à-dire avec un titre et, si possible, en y ajoutant le gain de la Coupe. Et de fait, premier acte de ce qui seraient les plus beaux adieux de l’Histoire du football néerlandais : c’est grevés d’un 4-0 qui pût être plus encore salé, que les Eagles de Deventer rejoindraient le lendemain leur lointaine cambrousse…
Tandis que les joueurs de Feyenoord s’employaient à soigner la sortie de leur entraîneur, nimbé bientôt d’un sensationnel doublé coupe-championnat, Happel occupait pour sa part les trois mois le séparant de sa prise de pouvoir en examinant ce qui pouvait encore être amélioré, de ce groupe solidaire et talentueux construit par Peeters, et de ce logiciel très parcellairement inspiré de ce qu’il avait abouti à La Haye.
Moins préoccupé de muscle et d’agressivité, qu’il ne l’était de justesse et d’intelligence tactique, et troublé déjà par le jeu statique des fiables mais frigides internationaux Veldhoen et Haak, c’est avec gourmandise que l’Autrichien avait suivi les déboires à Ajax du trop bavard van Duivenbode, désormais placé sur une voie de garage… Si bien que le paria ajacide d’être, dès le 7 juin et avant même le médian autrichien Franz Hasil (qu’Ernst Happel avait repéré parmi les équipes de jeunes du Rapid, et qu’il ferait bientôt venir de Schalke pour une bouchée de pain), le principal et premier transfert, acquis pour le tiers de sa valeur, d’un Feyenoord progressivement déterminé à faire mieux qu’Ajax sur la scène continentale.

Et cependant, plus que l’éprouvé van Duivenbode, c’est bel et bien Hasil qui serait la pièce manquante du puzzle. Perçu par Happel comme une version méliorée de son meneur haguois Lex Schoenmaker (qui bientôt rejoindrait, lui aussi, Feyenoord pour le challenger), il serait prestement entraîné par son compatriote à multiplier les permutations avec l’avant-centre Kindvall, comme lui vif et tonique, et désormais libéré du système compartimenté de Ben Peeters.
Compensant ses montées, ou celles plus bas d’Israel et de Romeijn, l’ultra-complet et très dévoué Wim Jansen, fils spirituel de Ben Peeters et homme à tout faire de l’équipe, apportait pour sa part une contribution défensive exceptionnelle au milieu du terrain, tandis que van Hanegem, fort toujours de son activité mais déchargé soudain de ses tâches offensives au profit de Hasil, couvrait à gauche les montées de van Duivenbode tout en restant en permanence menaçant par la qualité de son jeu long.

Sur les ailes, mais bien moins excentrés que ne l’étaient à Ajax Swart et Keizer, ou que ne l’avaient été Aarts et Heijnen à l’ADO, figuraient le très efficace dribbleur et centreur Henk Wery et l’icône locale Coen Moulijn, considéré à juste titre comme l’un des plus grands joueurs de l’Histoire du football néerlandais, et qui, quoique connu surtout pour sa vitesse et ses rares capacités d’élimination, était plus encore redouté pour la qualité de ses feintes et sa propension léthale à rentrer dans le jeu.
La défense enfin, grâce à la pratique non plus seulement de la ligne, mais désormais aussi du piège du hors-jeu (Cf. en rouge), évoluerait quant à elle de dix à vingt mètres plus haut que celle d’Ajax – ce qui, couplé au repositionnement plus bas et même aux décrochages de Kindvall, non moins qu’au jeu moins excentré de Moulijn et de Wery, renforçait la cohésion et la compacité d’une équipe qui, défensivement comme offensivement, évoluerait verticalement sur l’échiquier comme un bloc monolithique de 40 mètres maximum de profondeur, qui montait ou descendait au gré des circonstances (Cf. en bleu). L’un dans l’autre, et finalisant un processus qu’avait peut-être entrepris Helenio Herrera : la notion de bloc-équipe était née.
(à suivre…)

Twente, c’est plutôt pas mal dans les années 70. Une finale d’UEFA. Avec Théo Pahlplatz. Lui, je l’aime bien alors que je ne connais quasiment rien de sa carrière. Haha
Sans conteste l’un des 5 grands clubs NL des 70’s, mais à quel prix sanitaire, ça.. S’il y eut un club NL plus hardcore qu’Ajax dans ces années-là, en matière de doping : Twente.
Mouljin, la première fois que j’ai lu ce nom, c’était sur un bouquin anglais, édité en français, qui recensait les plus gros cracks. J’avais jamais rien sur lui en France mais les Anglais le tenaient apparemment en haute estime.
Ah j’adore, le genre de joueurs que, personnellement, je rêverais d’avoir dans mon équipe : joueur-frisson comme disent les jeunes, battant, toujours présent dans les gros matchs..et il se débrouillait pas mal du tout comme wing-back!
Il est systématiquement oublié quand d’aucuns ne peuvent s’empêcher de répéter encore et toujours les mêmes tops-tchic-tchac-tchouc, alors que.. Un grand!
Je parle de Haak, « frigide ».. De fait, il se portait très peu vers l’avant. Par contre : le joueur était particulièrement doué, ambidextre.., techniquement c’était très accompli.
Je reparlerai certainement en détails de lui, l’an prochain probablement. Mais pas pour ses années rotterdamoises.
Mansveld, je ne sais plus si j’en ai mis des vidéos : super joueur!!
Pas les occasions de signer ailleurs qui manquèrent, euphémisme..mais il préféra rester à La Haye, sans quoi on parlerait certainement beaucoup plus de lui à l’international aujourd’hui.
J’invite dès à présent à comparer d’une part les blocs-équipes respectifs de l’ADO (encore fort compartimenté) en 68 puis de Feyenoord (infiniment plus fluide et protéiforme!) dès la fin de l’été 69……….et de l’autre le 4-2-4 tout pété et sans consistance de Michels en finale de C1 69 (c’était dans la partie précédente, je crois??) – auquel d’ailleurs il s’agrippa encore à l’hiver 70!!!
A ce propos, Haak…………. Ah ben voilà un super exemple!
Sur l’article consacré à Argentino Juniors, « Sacha-Modolo-et-Matteo-Trentin » (pourquoi faire simple 😉 ) se demandait quel autre club avait connu son âge d’or dans la foulée et grâce à la vente de son joyau………
Ben l’ADO La Haye post-Haak : c’est ça! Star incontestable du club, vendu pour une somme énorme à Feyenoord……………..grâce à quoi Happel put, en mobilisant bonne moitié de cet argent, apporter à l’équipe les apports et retouches qui, en sus de ses vues tactiques avant-gardistes, feraient durablement franchir à ce club de 1 à 2 échelons.
Parmi ces transferts décisifs : l’ailier..gauche! Kees Aarts, qui venait de malmener l’ADO la saison précédente, et qui fut le grand transfert de Happel à La Haye dans ces années-là.
A la revoyure, désolé mais j’ai fait ça à la bourre (compliqué de concilier vie pro, privée..et écriture), je relève des interversions dans le schéma de jeu de l’ADO, mea culpa :
1) Heijnen devrait porter le 7 (il le porte d’ailleurs sur la première photo) et jouer à droite..
2) Aarts positionné à gauche..
3) Le porteur du 6 doit être De Zoete.
La dynamique par contre est correcte. Avec un Schoenmaker plupart du temps repositionné milieu-droit à la perte du cuir, ce qui lui permettait de rentrer plus aisément dans le jeu à sa récupération.