Quand « Affaires sensibles » parle de football

Depuis une douzaine d’années, la voix si singulière de Fabrice Drouelle[1] – vibrante ou grésillante, on ne sait trop – transporte les auditeurs d’« Affaires sensibles » sur France Inter dans un passé plus ou moins lointain. Quotidiennement et en direct, le journaliste revient sur des faits divers, des intrigues politiques, des success stories, des crises économiques, des scandales écologiques, des luttes sociales, des œuvres controversées et même sur des événements sportifs ayant marqué leur époque[2]. L’émission comprend deux parties : la lecture d’un récit documenté, sourcé, contextualisé, durant lequel s’exprime l’art oratoire de Drouelle, suivie d’un décryptage complémentaire en compagnie d’un expert du thème choisi. Il n’est pas rare de percevoir les sentiments ou l’opinion du journaliste à travers ses questions mais, sauf exceptions, cela ne suffit pas à gâcher le propos et ne justifie en aucun cas une convocation devant les inquisiteurs de la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, ouf ! Disponibles en podcast, les histoires d’« Affaires sensibles » connaissent un succès réel et permettent au grand public de découvrir ou redécouvrir plaisamment des affaires méconnues ou oubliées. Exempt de la surenchère formelle dans laquelle s’est engouffrée un conteur tel que Christophe Hondelatte, le programme jouit d’une excellente presse. Auditeur très occasionnel, j’ai récemment découvert l’existence d’un numéro consacré à Johan Cruyff que je me suis empressé d’écouter. Et comme ce jour-là je disposais d’un peu de temps, j’ai poursuivi avec un épisode plus ancien dédié à Matthias Sindelar.

Quand un amoureux du catenaccio parle de totaalvoetbal, le drame n’est jamais loin.

Johan Cruyff et le football total : l’art de l’espace, Affaires sensibles du 31 décembre 2025 – Récit documentaire de Guillaume Ballandras, invité Chérif Ghemmour.

Dans son propos introductif, Fabrice Drouelle ne fait pas dans la dentelle. Johan Cruyff est « le pionnier du football moderne, qu’il incarne mieux que personne », « le joueur le plus influent de l’histoire du football » et « sous la houlette de Rinus Michels, son entraineur à l’Ajax d’Amsterdam, ils inventent tous les deux le football dit total. » Bang ! Notre ami Alexandre, auteur d’une série d’articles sur les origines du football total aux Pays-Bas, nous aurait-il égarés ? J’ai bien envie d’en rester là mais The Voice promet un moment « positif, agréable, rafraichissant, en un mot comme en cent, festif ! ». Alors, je poursuis.

Le récit nous emmène d’emblée au stade Olympique d’Amsterdam en décembre 1966 à l’occasion du match aller des huitièmes de finale de la Coupe des clubs champions européens opposant l’Ajax à Liverpool. Le texte imagé et riche d’extraits radiophoniques – probablement de la BBC – restitue l’atmosphère et permet de se projeter dans la brume de laquelle surgit le jeune Johan Cruyff. A partir de ce match fondateur, le narrateur expose en 35 minutes environ les grands moments de la carrière du crack néerlandais, jusqu’à son renoncement à la Coupe du monde 1978. Des témoignages issus d’archives rythment la chronique – on entend Johan Cruyff, Rinus Michels, Piet Keizer – et apportent de la chair à l’émission. En résumé, l’articulation des chapitres du mythe Johan Cruyff et leur scénarisation fonctionnent parfaitement.

L’instant précis où Michels et Cruyff inventent le football total.

Alors pourquoi l’écoute attentive du podcast provoque-t-elle un malaise ? D’abord parce que les inexactitudes foisonnent. Arie Haan aurait participé à la rencontre de 1966 contre Liverpool alors qu’il évolue encore en amateur au WVV 1896. L’Ajax championne des Pays-Bas en 1969 ? Il s’agit de Feyenoord. L’idole pop Johnny Rep parmi les vainqueurs de la Coupe des clubs champions européens 1971 ? Il n’est encore jamais apparu en équipe première. Johan Neeskens au Barça lors du 0-5 infligé au Real Madrid en février 1974 ? Il ne rejoint Cruyff et Michels qu’à l’intersaison suivante. Rinus Michels quitte le FC Barcelone pour la sélection nationale en vue de la Coupe du monde 1974 ? Il cumule les deux fonctions. Ces approximations agacent mais peut-on en vouloir à un rédacteur produisant des récits à la chaîne sur des thèmes aussi disparates que la vie de Yoko Ono, la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 ou le dépeceur de Mons ?

Ces imprécisions ne sont rien en comparaison du fond de l’histoire qui nous est servie. Sans aucun recul, le narrateur reprend les principales fables qui nourrissent le roman cruyffien et les personnages qui le composent. Ainsi peut-on entendre que dès 1966, « Michels est en train de poser les fondations d’un système révolutionnaire qui s’apprête à prendre le monde par surprise : le football total ». Les signatures de Michels puis de Cruyff au FC Barcelone sont présentées comme des actes politiques, le Barça étant le « rival historique du club de la capitale, le Real Madrid, proche du régime franquiste (…). D’un côté, la tradition et le centralisme, de l’autre, la liberté et le régionalisme ». Le Cruyff turn réalisé en 1974 contre la Suède est une improvisation totale confirmée par le Hollandais volant lui-même dans un fragment d’interview accordé à la BBC. Consternant…

Invité par Fabrice Drouelle, Chérif Ghemmour pouvait-il se dresser contre cette hagiographie ? Journaliste bien connu des lecteurs de Sofoot et auteur de Johan Cruyff, génie pop et despote (Hugo & Cie, 2015), il ne questionne évidemment pas le texte et le discours officiel puisqu’il l’a lui-même adopté. Il se montre toutefois très mesuré, pour ne pas dire critique sur l’homme. Il évoque sa dérive autoritaire, l’exclusion du gardien du PSV van Beveren, ses ambivalences, idole libertaire associée au mouvement Provo d’un côté, footballeur cupide de l’autre… Drouelle change rapidement de sujet, comme s’il lui était pénible de désacraliser un être qu’il a probablement admiré dans sa jeunesse (il est né en 1961). 

L’émission s’achève sur l’absence de Cruyff à la Coupe du monde 1978 – que les deux intervenants ne surinterprètent pas, ouf ! – et sur son influence dans l’histoire du football, exposée de manière convaincante par Chérif Ghemmour.

Sans recourir à la polémique ou au contre-discours, il était facile d’éviter les écueils les plus grossiers en pondérant certains points érigés en vérités ou en s’interdisant les clichés les plus éculés. En se contentant de reprendre toute l’imagerie du roman cruyffien rabâchée depuis un demi-siècle sans l’interroger un instant, le journalisme de France Inter ne se grandit pas. L’absence de regard critique sur une thématique aussi futile n’a que peu d’importance mais instille le doute quant à la manière dont sont restitués les faits relatifs à de véritables « Affaires sensibles ».

Note : 1/5

Matthias Sindelar : le footballeur qui a défié les nazis, Affaires sensibles du 21 juin 2024 – Récit documentaire de Bettina Lioret – Invité Olivier Margot.

Cette histoire nous rappelle « une fois de plus, et selon l’expression consacrée, à quel point les enjeux du football dépassent les enjeux du sport ». Voilà comment Fabrice Drouelle introduit son émission. En effet, le portrait et le mystère de la mort de Matthias Sindelar servent à embrasser l’ensemble d’une époque, celle de l’entre-deux-guerres et ses avatars, la social-démocratie de Vienne la rouge, l’austrofascisme, l’insurrection de février 1934 et finalement l’Anschluss.

La séquence commence le 3 avril 1938 au Praterstadion, lors du match amical supposé célébrer le rattachement de l’Autriche au Troisième Reich. La rencontre doit s’achever sur un score nul et vierge mais Matthias Sindelar inscrit un but, Karl Sesta un second et, selon l’historien du football et du mouvement ouvrier autrichien Wolfgang Maderthaner, « ils sont allés se pavaner en dansant sous les tribunes VIP qui abritaient les dignitaires nazis (…). C’était un geste impensable, un geste que les nazis n’ont jamais pardonné à Sindelar. » De là à l’assassiner ?

La réponse attendra car avant cela, l’auteur nous propose de nous plonger dans le quartier ouvrier de Favoriten, haut lieu de Vienne la rouge où grandit le jeune immigré morave. Les premiers pas et les moments clés de la carrière sportive du Mozart du football sont mis en perspective avec les soubresauts politiques et sociaux qui agitent Vienne et le défunt Empire dans les années 1920 et 1930. Le podcast ressemble à un abrégé d’histoire autrichienne dans lequel on suit la montée du fascisme et de l’antisémitisme en parallèle de l’ascension d’un Wunderteam dont certains membres sont juifs et/ou sociaux-démocrates. La structuration du récit est particulièrement adaptée au thème abordé et permet de restituer le climat de tension croissant entourant les footballeurs autrichiens, et ce jusqu’au match ayant suivi l’invasion allemande de mars 1938. Pour tout dire, le texte est passionnant et nourrit la curiosité de celles et ceux désirant mieux connaître cette période trouble.

Matthias Sindelar, 35 ans, anticipe alors sa fin de carrière pour ne pas se fondre dans l’équipe d’Allemagne. Il accepte toutefois de participer à un match à Berlin entre l’Austria et le Hertha le 26 décembre 1938 (victoire des Viennois) afin d’humilier les nazis, une réponse aux violences faites aux Juifs à Vienne. La parole est affirmative, catégorique. Voilà le hic. Le conditionnel devrait être de mise puisque ce ne sont que des suppositions de l’auteur. Très réussi jusqu’alors, l’épisode bascule dans l’à peu près et dans l’arbitraire. Quand Sindelar et sa compagne sont retrouvés sur leur lit de mort en janvier 1939, la thèse officielle évoque une intoxication au monoxyde de carbone. Les proches du footballeur n’y croient pas et penchent pour un assassinat maquillé en accident par les nazis alors que l’historien Wolfgang Maderthaner privilégie un suicide. Bref, on ne sait pas. Sauf l’homme de radio qui écarte deux des trois scénarios, « si la thèse de l’accident semble peu probable, celle du suicide l’est encore moins ». Sur quoi s’appuie-t-il ? Probablement sur les propos d’Egon Ullrich, dirigeant de l’Austria ayant déclaré après-guerre que les éléments criminels avaient été détruits par « un grand type, un nazi, mais un gars sympa » afin que Sindelar bénéficie de funérailles nationales[3].

Le témoin appelé à éclairer en direct les auditeurs est Olivier Margot, ancien rédacteur en chef de L’Equipe et auteur d’un roman intitulé L’homme qui n’est jamais mort (JC Lattès, 2020) dont bobbyschanno fit la recension ici même. The Voice ne cache pas que le récit du jour est largement inspiré par le livre de Margot. Or il ne s’agit pas du travail d’un historien mais celui d’un journaliste, romancier, transi d’admiration pour son personnage principal, « un héros absolu qui savait où il allait », « un homme d’une qualité… on n’a pas conscience de ce qu’il a fait », « un personnage inouï. » Sur la fois de rencontres et de recherches, Olivier Margot fait de Sindelar un militant social-démocrate, un pacifiste engagé, un opposant au nazisme à la conscience politique exacerbée, ce qui lui valut sans aucun doute d’être assassiné. Sur le plan sportif, le propos n’est pas plus nuancé : le Wunderteam aurait dû être champion du monde en 1934, Margot choisissant d’ignorer le déclin déjà largement amorcé de l’Autriche pour s’attarder sur la violence des Italiens[4]. Tout cela satisfait parfaitement Fabrice Drouelle à qui il ne vient pas l’idée de challenger son invité. Mieux encore, l’animateur entame un monologue digne du café du commerce en comparant le comportement de l’Italie vis-à-vis de Sindelar à celui de la RFA en 1954 à l’encontre de Puskás[5]« on va lui casser la jambe, on va être tranquille. » Drouelle n’a pas affaire à un ingrat puisque Margot, ému, s’exclame en fin de programme « je vous trouve remarquable, parce que c’est quand même une situation très complexe », « merci à vous, c’était magnifique. »

Dans L’Œil du tigre, une autre émission de France Inter ayant évoqué le destin tragique de Sindelar[6], Olivier Margot avait face à lui sinon un contradicteur, du moins un modérateur. L’historien Paul Dietschy lui avait opposé la fragilité de ses thèses, l’absence de preuves, les ambigüités de Sindelar lui-même pouvant interroger sur la profondeur de son engagement… Dans « Affaires sensibles », aucun objecteur : Olivier Margot et son complice Fabrice Drouelle nous imposent une vision idéalisée du Mozart du football, confondant ce que nous savons de sa vie et ce qu’on aimerait qu’elle fût.  

Note : 2,5/5


[1] The Voice est le surnom de Fabrice Drouelle.

[2] Il existe un podcast sur la Coupe du monde 1934 en Italie par exemple ou sur Rino Della Negra, footballeur résistant. Mais aussi sur la démocratie corinthiane, le match RFA-RDA de 1974, France-Algérie 2001, Justin Fashanu…

[3] Le suicide et l’assassinat ne permettaient pas de bénéficier de funérailles nationales selon Egon Ullrich.

[4] Difficilement victorieuse de la France puis de la Hongrie à l’issue d’une boucherie où elle ne se comporta pas en enfant de chœur, l’Autriche s’incline 0-1 contre l’Italie puis 2-3 contre l’Allemagne dans le match pour la 4e place.

[5] Victime d’une entorse à la cheville lors de la victoire 8-3 de la Hongrie sur la RFA au premier tour, Puskás dispute et perd la finale en étant diminué.

[6] Sindelar, le footballeur autrichien qui refusa de porter le maillot du Troisième Reich, 9 février 2020.

2 réflexions sur « Quand « Affaires sensibles » parle de football »

  1. « L’absence de regard critique sur une thématique aussi futile n’a que peu d’importance mais instille le doute quant à la manière dont sont restitués les faits relatifs à de véritables « Affaires sensibles ». »

    Ah, ça………….

    Il y a comme ça l’un ou l’autre sujets que j’ai la faiblesse de bien connaître, et les footballs belge et NL post-45 en sont parmi d’autres.

    Or quand je vois le fatras de conneries qu’on en raconte, et du NL tant fantasmé en particulier………………………éh bien je trouve à douter raisonnablement de pas mal de choses qui en d’autres domaines font autorité, oui. Il y a tant d’illusions, dans tant de domaines.. C’est la caverne de Platon.

    Né en 61? Tout est dit.. Ils auront fait beaucoup de dégâts, ces faiseurs d’opinion qui tiennent le crachoir depuis 40 ans, mais dont la pensée/conscience-football s’est arrêtée aux mythes constitutifs de leur enfance. Le reste, le succès de ces mystificatiions, est affaire de simplismes et de « belles » histoires…………qui bien au contraire masquent souvent des médiocrités pas piquées des vers, dont le cas Sindelar n’est d’ailleurs avare non plus.

    NB : Pour que Ghemmour passe pour modéré, il faut le faire!

    0
    0
  2. De Cruyff, c’est bien simple : le moindre élément constitutif de son mythe est mensonger ; tout en est faux.

    Ils ont invoqué le « turn »? Voici, once again, la réponse que je puis y apporter :

    https://www.pinte2foot.com/article/usurpations-3-4-cheval-de-frise

    A nano-décharge de ces convenus tissus de conneries, dont ce Monsieur parmi tant d’autres aura été incapable de faire l’économie, je vois toutefois un point car je suis gentil : Michels et le « foot total »………………………………… Ah il en avait le projet, ou tout du moins parla-t-il explicitement de « foot total » dans une interview dont ces olibrius n’ont jamais entendu parler, il est vrai inconnue de tous et datée de 1965.. ==> Il faut concéder cela à Michels, même si là encore ce cuistre reprenait à son compte une vieille idée.

    Problème : l’expression est vieille, le précède de plusieurs années………..mais pas autant que l’idée, euphémisme…. Et quant à son aboutissement, le « foot-total » proposé par Michels pendant des années, c’est à dire jusqu’au choc induit par celui pour le coup véritablement de Happel, ne valait au fond ni plus ni moins que celui développé par votre Paul Baron à la fin des..40’s, ou à Waregem dans les 50’s par le Gantois Chaves d’Aguilar : un « tourbillon » des plus classiques, qui n’allait pas plus loin qu’à des permutations d’entre avants, bref…………….bref la légende dont tu as gratifiée cette photo de Michels et de Cruyff m’a beaucoup fait rire, je t’en remercie……………..et j’espère que ce Monsieur n’aborde effectivement pas des sujets par trop sérieux – mais le football en est déjà un, l’air de rien..

    0
    0

Laisser un commentaire