Depuis une douzaine d’années, la voix si singulière de Fabrice Drouelle[1] – vibrante ou grésillante, on ne sait trop – transporte les auditeurs d’« Affaires sensibles » sur France Inter dans un passé plus ou moins lointain. Quotidiennement et en direct, le journaliste revient sur des faits divers, des intrigues politiques, des success stories, des crises économiques, des scandales écologiques, des luttes sociales, des œuvres controversées et même sur des événements sportifs ayant marqué leur époque[2]. L’émission comprend deux parties : la lecture d’un récit documenté, sourcé, contextualisé, durant lequel s’exprime l’art oratoire de Drouelle, suivie d’un décryptage complémentaire en compagnie d’un expert du thème choisi. Il n’est pas rare de percevoir les sentiments ou l’opinion du journaliste à travers ses questions mais, sauf exceptions, cela ne suffit pas à gâcher le propos et ne justifie en aucun cas une convocation devant les inquisiteurs de la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, ouf ! Disponibles en podcast, les histoires d’« Affaires sensibles » connaissent un succès réel et permettent au grand public de découvrir ou redécouvrir plaisamment des affaires méconnues ou oubliées. Exempt de la surenchère formelle dans laquelle s’est engouffrée un conteur tel que Christophe Hondelatte, le programme jouit d’une excellente presse. Auditeur très occasionnel, j’ai récemment découvert l’existence d’un numéro consacré à Johan Cruyff que je me suis empressé d’écouter. Et comme ce jour-là je disposais d’un peu de temps, j’ai poursuivi avec un épisode plus ancien dédié à Matthias Sindelar.

Dans son propos introductif, Fabrice Drouelle ne fait pas dans la dentelle. Johan Cruyff est « le pionnier du football moderne, qu’il incarne mieux que personne », « le joueur le plus influent de l’histoire du football » et « sous la houlette de Rinus Michels, son entraineur à l’Ajax d’Amsterdam, ils inventent tous les deux le football dit total. » Bang ! Notre ami Alexandre, auteur d’une série d’articles sur les origines du football total aux Pays-Bas, nous aurait-il égarés ? J’ai bien envie d’en rester là mais The Voice promet un moment « positif, agréable, rafraichissant, en un mot comme en cent, festif ! ». Alors, je poursuis.
Le récit nous emmène d’emblée au stade Olympique d’Amsterdam en décembre 1966 à l’occasion du match aller des huitièmes de finale de la Coupe des clubs champions européens opposant l’Ajax à Liverpool. Le texte imagé et riche d’extraits radiophoniques – probablement de la BBC – restitue l’atmosphère et permet de se projeter dans la brume de laquelle surgit le jeune Johan Cruyff. A partir de ce match fondateur, le narrateur expose en 35 minutes environ les grands moments de la carrière du crack néerlandais, jusqu’à son renoncement à la Coupe du monde 1978. Des témoignages issus d’archives rythment la chronique – on entend Johan Cruyff, Rinus Michels, Piet Keizer – et apportent de la chair à l’émission. En résumé, l’articulation des chapitres du mythe Johan Cruyff et leur scénarisation fonctionnent parfaitement.

Alors pourquoi l’écoute attentive du podcast provoque-t-elle un malaise ? D’abord parce que les inexactitudes foisonnent. Arie Haan aurait participé à la rencontre de 1966 contre Liverpool alors qu’il évolue encore en amateur au WVV 1896. L’Ajax championne des Pays-Bas en 1969 ? Il s’agit de Feyenoord. L’idole pop Johnny Rep parmi les vainqueurs de la Coupe des clubs champions européens 1971 ? Il n’est encore jamais apparu en équipe première. Johan Neeskens au Barça lors du 0-5 infligé au Real Madrid en février 1974 ? Il ne rejoint Cruyff et Michels qu’à l’intersaison suivante. Rinus Michels quitte le FC Barcelone pour la sélection nationale en vue de la Coupe du monde 1974 ? Il cumule les deux fonctions. Ces approximations agacent mais peut-on en vouloir à un rédacteur produisant des récits à la chaîne sur des thèmes aussi disparates que la vie de Yoko Ono, la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 ou le dépeceur de Mons ?
Ces imprécisions ne sont rien en comparaison du fond de l’histoire qui nous est servie. Sans aucun recul, le narrateur reprend les principales fables qui nourrissent le roman cruyffien et les personnages qui le composent. Ainsi peut-on entendre que dès 1966, « Michels est en train de poser les fondations d’un système révolutionnaire qui s’apprête à prendre le monde par surprise : le football total ». Les signatures de Michels puis de Cruyff au FC Barcelone sont présentées comme des actes politiques, le Barça étant le « rival historique du club de la capitale, le Real Madrid, proche du régime franquiste (…). D’un côté, la tradition et le centralisme, de l’autre, la liberté et le régionalisme ». Le Cruyff turn réalisé en 1974 contre la Suède est une improvisation totale confirmée par le Hollandais volant lui-même dans un fragment d’interview accordé à la BBC. Consternant…
Invité par Fabrice Drouelle, Chérif Ghemmour pouvait-il se dresser contre cette hagiographie ? Journaliste bien connu des lecteurs de Sofoot et auteur de Johan Cruyff, génie pop et despote (Hugo & Cie, 2015), il ne questionne évidemment pas le texte et le discours officiel puisqu’il l’a lui-même adopté. Il se montre toutefois très mesuré, pour ne pas dire critique sur l’homme. Il évoque sa dérive autoritaire, l’exclusion du gardien du PSV van Beveren, ses ambivalences, idole libertaire associée au mouvement Provo d’un côté, footballeur cupide de l’autre… Drouelle change rapidement de sujet, comme s’il lui était pénible de désacraliser un être qu’il a probablement admiré dans sa jeunesse (il est né en 1961).
L’émission s’achève sur l’absence de Cruyff à la Coupe du monde 1978 – que les deux intervenants ne surinterprètent pas, ouf ! – et sur son influence dans l’histoire du football, exposée de manière convaincante par Chérif Ghemmour.
Sans recourir à la polémique ou au contre-discours, il était facile d’éviter les écueils les plus grossiers en pondérant certains points érigés en vérités ou en s’interdisant les clichés les plus éculés. En se contentant de reprendre toute l’imagerie du roman cruyffien rabâchée depuis un demi-siècle sans l’interroger un instant, le journalisme de France Inter ne se grandit pas. L’absence de regard critique sur une thématique aussi futile n’a que peu d’importance mais instille le doute quant à la manière dont sont restitués les faits relatifs à de véritables « Affaires sensibles ».
Note : 1/5
Cette histoire nous rappelle « une fois de plus, et selon l’expression consacrée, à quel point les enjeux du football dépassent les enjeux du sport ». Voilà comment Fabrice Drouelle introduit son émission. En effet, le portrait et le mystère de la mort de Matthias Sindelar servent à embrasser l’ensemble d’une époque, celle de l’entre-deux-guerres et ses avatars, la social-démocratie de Vienne la rouge, l’austrofascisme, l’insurrection de février 1934 et finalement l’Anschluss.
La séquence commence le 3 avril 1938 au Praterstadion, lors du match amical supposé célébrer le rattachement de l’Autriche au Troisième Reich. La rencontre doit s’achever sur un score nul et vierge mais Matthias Sindelar inscrit un but, Karl Sesta un second et, selon l’historien du football et du mouvement ouvrier autrichien Wolfgang Maderthaner, « ils sont allés se pavaner en dansant sous les tribunes VIP qui abritaient les dignitaires nazis (…). C’était un geste impensable, un geste que les nazis n’ont jamais pardonné à Sindelar. » De là à l’assassiner ?
La réponse attendra car avant cela, l’auteur nous propose de nous plonger dans le quartier ouvrier de Favoriten, haut lieu de Vienne la rouge où grandit le jeune immigré morave. Les premiers pas et les moments clés de la carrière sportive du Mozart du football sont mis en perspective avec les soubresauts politiques et sociaux qui agitent Vienne et le défunt Empire dans les années 1920 et 1930. Le podcast ressemble à un abrégé d’histoire autrichienne dans lequel on suit la montée du fascisme et de l’antisémitisme en parallèle de l’ascension d’un Wunderteam dont certains membres sont juifs et/ou sociaux-démocrates. La structuration du récit est particulièrement adaptée au thème abordé et permet de restituer le climat de tension croissant entourant les footballeurs autrichiens, et ce jusqu’au match ayant suivi l’invasion allemande de mars 1938. Pour tout dire, le texte est passionnant et nourrit la curiosité de celles et ceux désirant mieux connaître cette période trouble.

Matthias Sindelar, 35 ans, anticipe alors sa fin de carrière pour ne pas se fondre dans l’équipe d’Allemagne. Il accepte toutefois de participer à un match à Berlin entre l’Austria et le Hertha le 26 décembre 1938 (victoire des Viennois) afin d’humilier les nazis, une réponse aux violences faites aux Juifs à Vienne. La parole est affirmative, catégorique. Voilà le hic. Le conditionnel devrait être de mise puisque ce ne sont que des suppositions de l’auteur. Très réussi jusqu’alors, l’épisode bascule dans l’à peu près et dans l’arbitraire. Quand Sindelar et sa compagne sont retrouvés sur leur lit de mort en janvier 1939, la thèse officielle évoque une intoxication au monoxyde de carbone. Les proches du footballeur n’y croient pas et penchent pour un assassinat maquillé en accident par les nazis alors que l’historien Wolfgang Maderthaner privilégie un suicide. Bref, on ne sait pas. Sauf l’homme de radio qui écarte deux des trois scénarios, « si la thèse de l’accident semble peu probable, celle du suicide l’est encore moins ». Sur quoi s’appuie-t-il ? Probablement sur les propos d’Egon Ullrich, dirigeant de l’Austria ayant déclaré après-guerre que les éléments criminels avaient été détruits par « un grand type, un nazi, mais un gars sympa » afin que Sindelar bénéficie de funérailles nationales[3].
Le témoin appelé à éclairer en direct les auditeurs est Olivier Margot, ancien rédacteur en chef de L’Equipe et auteur d’un roman intitulé L’homme qui n’est jamais mort (JC Lattès, 2020) dont bobbyschanno fit la recension ici même. The Voice ne cache pas que le récit du jour est largement inspiré par le livre de Margot. Or il ne s’agit pas du travail d’un historien mais celui d’un journaliste, romancier, transi d’admiration pour son personnage principal, « un héros absolu qui savait où il allait », « un homme d’une qualité… on n’a pas conscience de ce qu’il a fait », « un personnage inouï. » Sur la foi de rencontres et de recherches, Olivier Margot fait de Sindelar un militant social-démocrate, un pacifiste engagé, un opposant au nazisme à la conscience politique exacerbée, ce qui lui valut sans aucun doute d’être assassiné. Sur le plan sportif, le propos n’est pas plus nuancé : le Wunderteam aurait dû être champion du monde en 1934, Margot choisissant d’ignorer le déclin déjà largement amorcé de l’Autriche pour s’attarder sur la violence des Italiens[4]. Tout cela satisfait parfaitement Fabrice Drouelle à qui il ne vient pas l’idée de challenger son invité. Mieux encore, l’animateur entame un monologue digne du café du commerce en comparant le comportement de l’Italie vis-à-vis de Sindelar à celui de la RFA en 1954 à l’encontre de Puskás[5], « on va lui casser la jambe, on va être tranquille. » Drouelle n’a pas affaire à un ingrat puisque Margot, ému, s’exclame en fin de programme « je vous trouve remarquable, parce que c’est quand même une situation très complexe », « merci à vous, c’était magnifique. »
Dans L’Œil du tigre, une autre émission de France Inter ayant évoqué le destin tragique de Sindelar[6], Olivier Margot avait face à lui sinon un contradicteur, du moins un modérateur. L’historien Paul Dietschy lui avait opposé la fragilité de ses thèses, l’absence de preuves, les ambigüités de Sindelar lui-même pouvant interroger sur la profondeur de son engagement… Dans « Affaires sensibles », aucun objecteur : Olivier Margot et son complice Fabrice Drouelle nous imposent une vision idéalisée du Mozart du football, confondant ce que nous savons de sa vie et ce qu’on aimerait qu’elle fût.
Note : 2,5/5
[1] The Voice est le surnom de Fabrice Drouelle.
[2] Il existe un podcast sur la Coupe du monde 1934 en Italie par exemple ou sur Rino Della Negra, footballeur résistant. Mais aussi sur la démocratie corinthiane, le match RFA-RDA de 1974, France-Algérie 2001, Justin Fashanu…
[3] Le suicide et l’assassinat ne permettaient pas de bénéficier de funérailles nationales selon Egon Ullrich.
[4] Difficilement victorieuse de la France puis de la Hongrie à l’issue d’une boucherie où elle ne se comporta pas en enfant de chœur, l’Autriche s’incline 0-1 contre l’Italie puis 2-3 contre l’Allemagne dans le match pour la 4e place.
[5] Victime d’une entorse à la cheville lors de la victoire 8-3 de la Hongrie sur la RFA au premier tour, Puskás dispute et perd la finale en étant diminué.
[6] Sindelar, le footballeur autrichien qui refusa de porter le maillot du Troisième Reich, 9 février 2020.
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« L’absence de regard critique sur une thématique aussi futile n’a que peu d’importance mais instille le doute quant à la manière dont sont restitués les faits relatifs à de véritables « Affaires sensibles ». »
Ah, ça………….
Il y a comme ça l’un ou l’autre sujets que j’ai la faiblesse de bien connaître, et les footballs belge et NL post-45 en sont parmi d’autres.
Or quand je vois le fatras de conneries qu’on en raconte, et du NL tant fantasmé en particulier………………………éh bien je trouve à douter raisonnablement de pas mal de choses qui en d’autres domaines font autorité, oui. Il y a tant d’illusions, dans tant de domaines.. C’est la caverne de Platon.
Né en 61? Tout est dit.. Ils auront fait beaucoup de dégâts, ces faiseurs d’opinion qui tiennent le crachoir depuis 40 ans, mais dont la pensée/conscience-football s’est arrêtée aux mythes constitutifs de leur enfance. Le reste, le succès de ces mystificatiions, est affaire de simplismes et de « belles » histoires…………qui bien au contraire masquent souvent des médiocrités pas piquées des vers, dont le cas Sindelar n’est d’ailleurs avare non plus.
NB : Pour que Ghemmour passe pour modéré, il faut le faire!
Aurais-je eu la même écoute critique si je ne t’avais lu auparavant ? La réponse est dans la question… Détecter les inexactitudes est une chose, remettre en question une histoire martelée durant des années en est une autre. Dans le cas présent, il est plus facile d’identifier les micro-erreurs que le vent sur lequel est bâtie la trame entière. Donc je fais le malin mais je me serais sans doute laissé berner si je n’avais pas eu accès à tes démonstrations.
À propos de Sindelar, je trouve que c’est encore plus impardonnable de la part des auteurs de l’émission. Il existe beaucoup de littérature qui interroge la vie et la mort de Sindelar. Choisir Margot comme invité relève du choix idéologique ou de la paresse puisqu’il livre un récit clé en main avec son roman.
De Cruyff, c’est bien simple : le moindre élément constitutif de son mythe est mensonger ; tout en est faux.
Ils ont invoqué le « turn »? Voici, once again, la réponse que je puis y apporter :
https://www.pinte2foot.com/article/usurpations-3-4-cheval-de-frise
A nano-décharge de ces convenus tissus de conneries, dont ce Monsieur parmi tant d’autres aura été incapable de faire l’économie, je vois toutefois un point car je suis gentil : Michels et le « foot total »………………………………… Ah il en avait le projet, ou tout du moins parla-t-il explicitement de « foot total » dans une interview dont ces olibrius n’ont jamais entendu parler, il est vrai inconnue de tous et datée de 1965.. ==> Il faut concéder cela à Michels, même si là encore ce cuistre reprenait à son compte une vieille idée.
Problème : l’expression est vieille, le précède de plusieurs années………..mais pas autant que l’idée, euphémisme…. Et quant à son aboutissement, le « foot-total » proposé par Michels pendant des années, c’est à dire jusqu’au choc induit par celui pour le coup véritablement de Happel, ne valait au fond ni plus ni moins que celui développé par votre Paul Baron à la fin des..40’s, ou à Waregem dans les 50’s par le Gantois Chaves d’Aguilar : un « tourbillon » des plus classiques, qui n’allait pas plus loin qu’à des permutations d’entre avants, bref…………….bref la légende dont tu as gratifiée cette photo de Michels et de Cruyff m’a beaucoup fait rire, je t’en remercie……………..et j’espère que ce Monsieur n’aborde effectivement pas des sujets par trop sérieux – mais le football en est déjà un, l’air de rien..
Tu peux m’en dire plus sur ce Chaves d’Aguilar ? J’étais tombé sur lui, en regardant les listes d’internationaux belges. Origine portugaise, j’imagine.
Suis tombé sur un truc le concernant ce dimanche lors d’une bourse de collectionneurs, une rareté qui réclame donc d’être partagée, bref : il ressortira à l’occasion d’un vieux projet, l’an prochain ou dans deux ans.
De mémoire, Alex en parlait en commentaires du texte sur Lemberechts.
A mon avis c’est un descendant de la vague d’immigrée juifs post reconquista. Une origine lointaine.
Rui Costa
La Reconquista j’en doute ; elle s’acheva en 1249 au Portugal et l’institution de l’Inquisition ne date pas d’avant 1536, même si les premières persécutions liées au mariage avec les Rois Catholiques, démarrent dès 1497.
Les Sépharades portugais avaient en général tendance à avoir des noms de famille quelque peu différents ou déformés (Nunes qui devient Nonis etc.) à force d’être coupés du pays. Ce n’est pas le cas ici.
Fils de diplomates, de marchands, ou tout simplement précoce immigration précoce d’un aïeul ?
J’ai cru comprendre qu’il y avait deux branches : une noble et l’autre non (possiblement car le titre fut vendu?? J’ai vu ça jadis avec un camarade de classe, c’est tout à fait possible).
Celle du footballeur serait celle restée aristocratique, mais les cousins issus de l’autre branche (pas la moins intéressante) sont désormais roturiers.
Au-delà du footballeur, réputé particulièrement élégant et éduqué (son fairplay le poussa à réclamer l’expulsion..de l’un de ses équipiers!!, coupable d’un mauvais geste), c’est une famille, je vise les deux branches confondues, dont il y a des choses vraiment étonnantes à dire – et dont la belgitude semble remonter à plusieurs siècles, sans que quiconque parvienne à trancher. Bref je compte bien y revenir un jour.
Chérif Ghemmour n’est pas si obtus que ça. Il est assez nuancé quant au foot total.
je viens de lui poser la question sur Insta et voici sa réponse: (je ne peux cc la cap ecran)
« Bonjour. J’ai entendu vos récentes interventions sur Affaires sensibles et Aliotalk et je voulais vous remercier de nous faire partager vos connaissances du foot dit total. Néanmoins, ne pensez vous pas que Michels s’est inspiré de Happel? En effet, la proposition tactique de Michels avec l’Ajax est très différente en 69 et 71. Entre temps le Feyenoord d’Happel gagne en 70 la C1. Qu’en pensez vous? »
« Absolument ! La victoire du Feyenoord en C1 1970 a très très certainement inspiré Rinus Michels : il est en effet passé du 4-2-4 à un 4-3-3 adopté par Ernst Happel. Avec un milieu plus densifié (Mühren, Haan, Neeskens), l’Ajax est enfin devenue la machine de guerre qu’on a connu à partir de 1971. »
Bravo Belo ! Dans l’émission de Drouelle, Chérif est bien moins catégorique que l’auteur du récit et Drouelle lui-même. Je crois même qu’il cite Feyenoord champion d’Europe.
Le truc, c’est qu’il est loin, mais alors vraiment très loin d’avoir toujours été aussi nuancé – et encore est-ce sans doute parce que tu l’as au préalable aiguillé.
Voici par exemple ce qu’il affirmait il y a une dizaine d’année :
« (Le football total) est une création collective de Johan et de son coach Rinus Michels dans les années 60. Il faut associer à ce concept révolutionnaire, l’héritage du « beau jeu » de l’Ajax apporté par deux coachs anglais qui ont précédé Michels, Jack Reynolds et Vic Buckingham. Rinus s’est inspiré d’eux. Enfin, il faut aussi associer les autres joueurs majeurs de l’Ajax qui ont « bonifié » aussi le Football Total : les défenseurs Vasovic et Blankenburg (libéros), Suurbier et Krol (latéraux), les milieux Neeskens, Haan et Mühren, et les attaquants Keizer, Swart et Van Dijk. Johan était le maître à jouer, le leader, mais il savait que sans coéquipiers intelligents et dévoués eux aussi au Football Total, l’Ajax n’aurait pas été le club extraordinaire qu’il a été. »
Pas un mot pour Feyenoord ou Happel. Et parmi sa production, ceci est infiniment plus la règle que l’exception.
A dire vrai, c’est même la première fois que je le lis ou l’entends parler de la sorte – l’intercession du Saint-Esprit, sans doute.
Le propos coutumier de Ghemmour :
« C’est lui [Cruyff] qui a donné naissance, à l’aide de son coach, au concept de “football total”. À l’époque, cette philosophie de jeu était un antidote au catenaccio prôné en Europe… Il a révolutionné le football avec son Ajax puis au sein de la fameuse Dream Team de Barcelone. »
Ca, par contre, je ne jurerais pas que ce soit de lui (description de son livre..mais ça ressemble à du Ghemmour) :
« …ses débuts messianiques en 1964 à 17 ans… annoncent les Temps Nouveaux d’un jeu moderne, rapide et inspiré, qu’on appellera “Football Total”. »
Et tout le reste est du même acabit, tiens : je viens de relire que ce serait le seul joueur à avoir été un grand entraîneur, que dire…….
Je ne connais pas cette émission.
Mais, de manière générale, le récit historique sur le sport est trop souvent pris par-dessus la jambe. On se contente effectivement d’ânonner, pour la centième fois, les mêmes (belles) histoires plutôt que de faire de l’histoire.
Sur d’autres thématiques, on se le permet généralement moins.
Le sport reste un sujet, du moins en France, pour les enfants et les stupides. Ainsi est-il considéré, sans aucun doute à tort… Il y a pourtant eu de superbes travaux d’historiens. Et ce n’est pas un hasard si le discours d’un Dietschy, par exemple, est beaucoup plus modéré et… intéressant.
Dietschy a certes des mérites….et cependant j’ai déjà lu de ces trucs, chez lui, qui relevaient non moins d’une forme de stade anal du travail historique, de la fable..
Parce qu’il s’est risqué à la synthèse (son Histoire du football, de 2010) et parce qu’il veut se montrer dans les médias.
C’est un spécialiste des archives FIFA et du football italien.
Pour le reste, il est souvent moins pertinent.
Oui, c’est ça. Du « qui trop embrasse »……… Puisse-t-il séparer d’abord le bon grain de l’ivraie à un niveau micro, avant de se mêler de macro : c’est la condition sine qua non tant le discours global est vérolé.
L’émission est vraiment bien foutue, c’est assez addictif. J’ai dû faire un long trajet en voiture la semaine passée, j’ai écouté deux podcasts, le premier sur la polémique d’Underground à sa sortie en salle et le second sur Le Corbeau de Clouzot. Le premier est traité trop légèrement à mon sens, s’attache trop à la polémique avec BHL sans en explorer les origines, alors que le second est vraiment passionnant, notamment grâce à l’invité Pierre Henri Gibert. Il qualifie Clouzot à la fois d’opportuniste et de suicidaire, ce qui est bien vu (je trouve !). Il a galéré pour réaliser son 1er long métrage (L’Assassin habite au 21), et on ignore ce qu’aurait été la carrière sans la Continental et Greven, ce qui lui vaudra quelques soucis à la libération. Et dès son second long métrage, Le Corbeau, Clouzot réalise un film qui aurait pu s’avérer suicidaire professionnellement tant il critique la société entière, et plus encore la délation à l’époque où Vichy l’encourage.
Clouzot était un génie et un artiste.
Ces gens-là se débrouillent toujours pour passer sous les radars : les demeurés ne les comprennent pas.
En France, le sport reste associé aux bas du front, aux esthètes du muscle et du cardio. C’est un sujet de discussion récurrent avec mon épouse : je lui fais découvrir l’univers de l’ovalie, les bienfaits des sports collectifs, l’identité que cela représente, apprendre à jouer avec des personnes qu’on n’apprécie pas forcément… De part nos niveaux d’études respectifs très opposés et les lieux très différents où nous avons grandi, nous avons eu une expérience aux antipodes du monde du sport.
Car il n’a jamais été écrit nulle part qu’on ne pouvait prendre soin à la fois du muscle et du cerveau, même si les instances républicaines nous serinent les oreilles avec ça depuis des décennies.
Pas nouveau en effet.
Différentiel de (hautes) études ou pas, les Humanités semblent avoir été oubliées : Mens sana in corpore sano, traduit du grec.
Dans le podcast consacré à Cruyff, Drouelle demande à Ghemmour si le Batave est le footballeur le plus influent de l’histoire ? La réponse est évidement affirmative et repose sur 3 points : le joueur symbole du football total (soit…), la star ayant affiché sans complexe son amour immodéré pour l’argent et ayant ultramarchandisé ses prestations avant que cela ne devienne la norme, l’entraîneur ayant fondamentalement changé le style de jeu du Barça et influencé des générations de coachs. Et sur ces deux dernières dimensions, rapport au fric et influence sur le Barça, difficile de lui donner tort.
Joueur-symbole du foot-total, ça relève de la croyance et basta. C’est bon pour ceux qui ont besoin de ça, et ça ne vaut ni plus ni moins.
Pour la marchandisation et le concernant : c’est à nuancer car, même s’il portait cela en lui (psyché bourgeoise), c’est avant tout l’oeuvre de son beau-père, dont le Cruyff public et marchand fut la créature. Leur brouille et son émancipation ne firent d’ailleurs long feu : il ne fut longtemps rien sans lui.
Le style du Barca : as-tu le fin mot tactique de sa brouille avec Weisweiler, qui du temps de Gladbach privilégiait le 4-3-3, et à qui j’ai déjà lu être prêté d’avoir voulu le reproduire à Barcelone (..mais que Cruyff..)? Qu’en dit-on en Espagne?
Essayer d’imposer, c’est une chose, réussir… Weisweiler a échoué, peu importe les raisons, Menotti qui a maintes fois prétendu être à l’origine du jeu du Barça contemporain, n’a pas mieux réussi. On peut accorder à Cruyff le fait d’avoir installé un mode de jeu durablement.
Ben la raison, peut-être pas exclusive mais a minima principale, c’est quand même que Cruyff a eu sa peau car il ne voulait pas se plier à ses vues tactiques, en l’espèce du foot total exprimé dans un 4-3-3 très souple (tu confirmes?).
Je sollicite particulièrement ton avis là-dessus car, barrière de la langue oblige, ses années catalanes comme joueur sont celles que je connais le moins, ce que j’en ai vu en archives m’a vite blasé : un jeu somptuaire et vain qui m’a vite rebuté, beaucoup de poudre de perlimpimpin et je ne suis donc pas allé bien loin sur ce pan de sa carrière. Je ne jurerais donc pas que ce qu’imposa Cruyff au Barca fin 80’s s’apparenta un peu, beaucoup ou à la passion à ce qu’il avait refusé à l’Allemand dix ans plus tôt – à dire vrai ce n’est pas vraiment mon impression.
Mais vu la propension pathologique du bonhomme, tout au long de sa carrière, à reprendre à son compte les idées et pratiques d’autrui (dont parfois en prenant part active à leur effacement mémoriel, sans laisser ce soin à ses nègres – cas de Leenstra) : je suis troublé par ça.
NB : Je ne sais pas si tu as vu passer mes réponses plus haut concernant Ghemmour, dans le doute : ses interventions ça a toujours été la bouillie habituelle Foot-total = Ajax, Michels, Cruyff et basta ; il n’a jamais eu un mot sur Feyenoord!, ça vient de sortir, ça.
Aucune idée si filiation Weisweiler – Cruyff mais en effet, ça ne s’est pas bien passé entre eux, l’Allemand l’ayant mis au ban durant 1 ou 2 matchs me semble-t-il, ce qui a accéléré sa fin évidemment !
Faudrait analyser le jeu pratiqué par le Barça durant les quelques mois du mandat Weisweiler, un sujet à creuser car probablement très peu s’y sont intéressé.
Oui, j ai vu ta remarque sur Ghemmour, il progresse, il progresse !
Weisweiler, ça avait pas l’air d’être un tendre. Quand j’avais fait mon texte sur Magnusson, j’étais tombé sur des passages où il insultait son joueur Čajkovski. Deux coqs dans la basse-cour.
Allemand.. 😉
C’est tous des petits-chefs, faut écraser les autres. Mentalité prussienne. Mais Weisweiler est un géant………….avec tout de même de sacrées zones d’ombre, oui.
Elle a la dent dure cette histoire de Cruyff refusant le Real par conviction politique.
« Personne ne m’avait jamais autant parlé, et aussi bien, d’un joueur, mais ni le joueur ni le président n’ont tenu parole », a-t-il déclaré plus tard dans son autobiographie.
« Dans un hôtel de La Corogne, alors que tout était finalisé et convenu, Van Praag a réclamé un million de dollars et a menacé de se rendre à Barcelone. »
« J’ai libéré Van Praag de son engagement et il a vendu le joueur à Barcelone. »
« Le culot du président ne m’a pas vraiment dérangé, mais celui du joueur, si. »
Trouvé ça rapido. A verifier, la propagande madridista est toujours à nuancer mais j’ai déjà lu des extraits où Cruyff balayait lui-même l’argument.
Pour le coup, que Cruijff ait pu partir a Madrid pourquoi pas, mais le mythe d’un Real pro-Franco et un Barca qui servait d’opposition, c’est du pipeau.
Et ce mythe là a la dent bien plus dure que beaucoup d’autres.
Une des chances des clubs espagnols, le Real en particulier, des années 50-debut 60 est la non-participation des clubs soviétiques aux Coupes d’Europe. Quand on voit que l’Espagne a déclaré forfait lors de l’Euro 60, il n y a aucune raison que les clubs espagnols ne fassent pas de même en cas de tirage au sort soviétique. Real, Barça ou Atletico. A la même enseigne.
Pas sûr qu’une équipe soviétique aurait pu tenir tête aux grandes équipes européennes de l’époque, le Real aurait refusé d’affronter le Spartak ou le Dynamo, et ensuite ? Bah ça aurait été un autre club d’Europe de l’Ouest qui les aurait battu, on peut imaginer que Reims gagne un titre européen d’ailleurs.
Ah, je dis seulement que les clubs espagnols auraient été forcés d’abandonner. Nada mas.
Franco, définitivement au pouvoir en 39, premier sacre sous le Franquisme en 53…Le 3ème uniquement. Bilbao, le Barça, l’Atletico ou Valence avaient plus dr titres que le Real jusqu’à l’arrivée de Di Stefano.
Je pense qu’il y a suffisamment d’études pour que ce type de croyance (Real favorisé par Franco, Barça victime) soit désormais réservé aux supporters aveugles du Barça et aux indépendantistes radicaux ayant besoin de nourrir le sentiment d’oppression par tous les moyens.
Après les Lectures de foot, voici les Ecoutes de foot !
Très intéressant !
Ahah trop bien! Merci Verano.
Affaires sensibles, y en a d autres sur le foot !
J avais écouté celui sur rino della negra, que j avais trouvé sympa.
Y en a aussi un sur la main de Vata @Ruicosta
Sur l équipe féminine de Reims @Ubri
La CdM 1934 @Bobbyschanno
Et la Hongrie @Fred
Allé au boulot.
Rino ? J’avais lu un bouquin sur lui.
Ah ! Ah ! La CdM de 34, ça doit être une splendide tarte à la crème. Et la Hongrie de 54, aussi… Diantre !
Dimitri Manessis et Jean Vigreux, Rino Della Negra footballeur et partisan, 2022 : Une biographie complète.
Dépassant le cadre strict de la biographie sportive, le livre de Dimitri Manessis et Jean Vigreux s’inscrit aussi comme un morceau d’histoire sociale éclairant l’histoire et les mémoires de la Résistance, de l’immigration, des cultures communistes. A travers le personnage de Rino Della Negra, c’est donc un pan de l’histoire du groupe Manouchian et de sa répression qui s’éclaire, c’est un instantané de l’immigration italienne en France et de la ville d’Argenteuil qui s’offre au lecteur, ce sont enfin des enjeux mémoriels anciens et immédiats qui sont mis en lumière.
Fondé sur un important dépouillement d’archives (publiques et privées) et une solide bibliographie, appuyé sur trente photos et reproductions de documents d’époque qui clôturent l’ouvrage, l’ensemble constitue un bon travail d’historiens. Néanmoins, lorsque la documentation manque, les auteurs sont parfois réduits à des hypothèses qui n’apparaissent pas incontestables. Ainsi en est-il de la volonté de faire de Rino Della Negra un antifasciste et un résistant dans l’âme, bien avant que son engagement ne soit attesté. Certes, de cette façon, Manessis et Vigreux entendent répondre – à près de 80 ans de distance – à la propagande allemande et vichyste qui fit de Della Negra un simple footballeur apolitique, piégé presque à son corps défendant dans une sale affaire.
Donc, si aucun témoignage ni document n’atteste de l’engagement politique ou résistant de Rino Della Negra avant qu’il ne devienne réfractaire au STO en février 1943 puis s’engage dans les FTP-MOI, « il n’en demeure pas moins que sa culture politique est marquée par l’antifascisme, l’horizon de solidarité et d’émancipation d’Argenteuil et du Front populaire. » Ses parents furent-ils antifascistes ou résistants ? Non, mais l’ »atmosphère » dans laquelle vivait le jeune footballeur à Argenteuil l’aurait conditionné à devenir résistant : « son acculturation à la cause antifasciste et patriote est alors un processus cumulatif d’imprégnation qui éclate au moment de sa convocation au STO. »
Quel beau site ! Merci Sebek !
Pas mal la nouvelle trogne du site ! Je début ça m’a surpris, je pensais qu’il y avait un bug d’affichage mais honnêtement ce n’est pas désagréable ! Merci à celui (ou ceux) qui a fait ça 🫡
C’est Sebek, le boss !