Pinte2Foot vous servira un top 10 du Clube de Regatas do Flamengo la semaine prochaine. En guise d’amuse-bouche, un portrait à part de l’une de ses idoles, plus méconnue. On ne pouvait pas passer à côté de Narciso Doval. L’Argentin qui a mis Rio de Janeiro à ses pieds dans les années 1970. Si à Buenos Aires, El Loco reste un joueur fou parmi d’autres, au Brésil et plus spécialement dans la ville dominée par le Cristo do Corcovado, il a été vénéré sous les couleurs de Flamengo.

« Platinismo » : histoire argentine à Flamengo
Doval n’est pas le premier argentin à connaître la renommée au Brésil, loin de là. Avant lui, plusieurs de ses compatriotes ont connu le succès chez le voisin, on pense notamment à Antonio Sastre, le plus important d’entre eux qui a révolutionné le football brésilien dans les années 1940 au São Paulo FC. Dès les débuts du professionnalisme, un nombre important d’Argentins est parti jouer à Rio de Janeiro ou à São Paulo. Le célèbre journaliste brésilien Mário Filho a même décrit cette vague de « platinismo ». Les clubs brésiliens recrutaient des joueurs argentins, même vétérans ou de second rang, dont une partie connut le succès. Ce phénomène, particulièrement important entre 1935 et 1945, au moment de l’âge d’or du football argentin, s’était développé en raison des défaites infligées à la Seleção par la sélection argentine. Le voisin rioplatense était la référence et il fallait se nourrir de son football.
À la fin des années 1930, à Flamengo, c’est même une véritable colonie qui s’était formée. Le club fut champion de l’État de Rio en 1939 avec trois Argentins titulaires. L’ailier droit Agustín Valido, qui sera aussi un joueur clé du tricampeón des années 1940, et dont la tête – après être sorti de sa retraite pour quelques matches – a offert le titre de 1944 contre Vasco de Gama. L’attaquant Alfredo González, arrivé de Boca Juniors et qui fera une majeure partie de sa carrière au Brésil en tant que joueur puis entraîneur. Le troisième est Carlos Volante, un milieu central en fin de carrière, qui après avoir connu l’Italie (Naples, Livourne, Torino) et la France (Rennes, Olympique Lillois, CA Paris) avait rejoint Flamengo. Ce dernier – fils d’immigré ayant la nationalité italienne avait déjà quitté l’Italie fasciste de Mussollini pour éviter la mobilisation militaire à venir – sentait la tempête s’annoncer sur l’Europe, et par un concours de circonstances partit au Brésil. En effet, étant sur place à Paris en 1938 pour le Mondial, il avait proposé ses services à la délégation brésilienne en tant que masseur par l’intermédiaire de son ami le guitariste Oscar Alemán. C’est comme ça qu’il put intégrer le staff technique et poursuivre sa carrière à Rio. Au Brésil, Volante a laissé son nom à la postérité. « Volante » désigne le poste « nouveau » de milieu relayeur, au rôle défensif et créateur de jeu à la fois. Les entraîneurs demandaient à leurs joueurs de « jouer comme Volante ». L’expression a évolué en « qu’ils jouent comme un volante ». Le club a aussi vu passer au même moment plusieurs attaquants argentins qui s’étaient distingués dans leur pays : Agustín Cosso, meilleur buteur du championnat 1935 avec Veléz Sarsfield, Francisco Provvidente qui était arrivé de Boca Juniors où il avait été champion d’Argentine 1935 ; ou les buteurs Arturo Naón du Gimnasia La Plata et Raimundo Orsi, ancienne idole d’Independiente, star de la Juventus Turin et Champion du monde avec l’Italie en 1934. Mais au final, aucun à Rio et chez les Rubros Negros n’a atteint l’idolâtrie dont a bénéficie Doval.

De gauche à droite : Flávio Costa (entraîneur), Yustrich, Valido, Newton Canegal, Domingos da Guia, Volante, Artigas, Médio, González, Leônidas da Silva, Jarbas e Sá.
Les sales gosses de Boedo
L’attaquant argentin est arrivé à Flamengo en provenance de San Lorenzo en 1969, recommandé par Tim. Ce dernier venait de prendre les rênes du club et était son ancien coach chez les Cuervos. Ce transfert a été une porte de sortie pour Doval qui était tombé en disgrâce à Boedo. Il s’était révélé quelques années auparavant au sein des « Carasucias », cette équipe de jeunes irrévérencieux qui firent les 400 coups et à la réputation sulfureuse qui les suivra tout au long de leur carrière. Le football argentin sortait de deux éliminations mondiales traumatisantes en 1958 et 1962, un football moins dominant et moins spectaculaire. San Lorenzo, sans argent dans ses caisses, n’eut d’autres choix que de lancer dans le grand bain une bande de gamins de moins de 20 ans, à la fois audacieux et provocateurs, comme s’ils avaient été mis directement de la rue au terrain. Ils s’appelaient Fernando Areán, Héctor Veira, Victorio Casa, Roberto Telch, et le dernier d’entre eux à débuter, Narciso Doval. Très vite renommé El Loco, Doval évoluait sur l’aile droite de l’attaque et était le plus imprévisible de tous. « Talentueux mais indiscipliné. Extrêmement habile, mais totalement irresponsable depuis son passage chez les professionnels », fut le portrait contrasté qu’on dressa de lui quelques années plus tard. À l’image de son premier match avec le Ciclón en 1962, sur son premier ballon, il a tenté de dribbler, sans succès, le gardien adverse qui n’était autre que le légendaire Amadeo Carrizo (victoire de River Plate 4-1), le stade entier était stupéfait. Le décor était planté : Doval était très habile mais habité par la folie, il fut renvoyé en équipe réserve après cet épisode.

Il se révèle véritablement lors de la saison 1965, enfin titulaire et finissant meilleur buteur de son équipe avec 12 buts en 27 matchs. En 1967, il est appelé en équipe nationale pour la première fois, et ce sera son unique sélection. Mais au-delà du talent brut qu’on lui reconnaissait, cela ne suffisait pas. Sur le terrain, si l’insouciance et la fraîcheur de ces jeunes, couplées à leur talent ont conquis à leurs débuts, leurs frasques et leur irresponsabilité ont vite agacé, tout comme leurs performances irrégulières. « Capable de gestes inattendus, inspirés et magiques, mais aussi de perdre son élan et de devenir insignifiant au cours d’un même match », relata la presse au sujet de Doval. C’est finalement sans eux que San Lorenzo franchit un palier. Quand le San Lorenzo de Tim remporte le titre de 1968, invaincu sur la saison du Metropolitano, aucun ne joue de rôle majeur, à part Telch. Il est le seul titulaire et sera une figure majeure du club de San Lorenzo. Durant la saison 1968, « Bambino » Veira joue quelques matchs alors que Casa et Areán ont déjà quitté le club. La page était tournée et l’équipe était dorénavant appelée « Los Matadores ». Cette saison là, Doval est suspendu après une affaire d’agression sexuelle sur une hôtesse de l’air l’année précédente. Une main aux fesses dont il aurait été coupable, l’intéressé s’est défendu en prétendant avoir couvert le geste d’un coéquipier marié. Le témoignage principal était un arbitre présent dans l’avion et une autre version mentionne qu’il aurait accusé Doval par vengeance, ce dernier l’ayant possiblement insulté… Une affaire qui ne fut jamais tranchée, la victime ne porta pas plainte et le coupable désigné fut suspendu par la Fédération.

Flamengo : une histoire en deux temps
Doval partit donc au Brésil, Tim était convaincu de ses qualités. Ses débuts à Flamengo furent en dents de scie. Doval n’était pas habitué à travailler aux entraînements et il met du temps à s’adapter à son nouvel environnement. Cependant, Tim ne reste qu’une saison et son remplaçant Dorival Knippel dit « Yustrich » est nommé en charge de l’équipe première. Yustrich est un entraîneur bien plus sévère, autoritaire et exigeant. Caractériel, il a été souvent critiqué pour ses méthodes quelques peu borderlines. Il n’appréciait pas le style de jeu de l’Argentin, voulait le faire changer de poste et ne supportait pas ses longs cheveux blonds. Les tensions entre l’entraîneur et son joueur sont vives et s’étalent dans la presse. Doval se plaignit du système tactique qui le cantonnait à un rôle plus défensif et restrictif, avec moins de libertés, obligé de se replier pour défendre. Il ne pouvait pas s’exprimer et jouer son football. Yustrich l’accusa en retour d’être un « malade mental » et un joueur ingérable. Refusant d’obéir aux ordres et de rentrer dans le rang, Doval est écarté de l’équipe. Il finit par être prêté à Huracán en 1971. Un retour à Buenos Aires assez anodin.

L’année suivante, il est de retour à Rio à 28 ans. C’est le déclic dans la carrière de Doval. Il retrouve du plaisir à jouer et à vivre dans la cité carioca. Il réalise une saison magnifique qui le consacre comme une véritable idole. L’alchimie entre son jeu et la ville semble être trouvée, et les supporteurs l’adulent en retour. Il devient le Diabo Loiro, le Diable Blond. Flamengo est désormais entraîné par Mário Zagallo. Doval se distingue par sa grande qualité technique, ses envolées balle au pied. De plus, il évolue moins sur l’aile droite et plus près de la surface en meneur de jeu, voir second attaquant, ce qui lui correspond beaucoup mieux. Mais c’est aussi sa ténacité et sa détermination sur le terrain qui plaisent à la torcida, il se battait sur chaque ballon et le Maracanã l’acclamait.

Le club de Gávea remporte le titre carioca avec une équipe renforcée, à l’image du recrutement du milieu offensif, et l’un des meilleurs joueurs brésiliens du moment, Paulo César Caju débauché à Botafogo. De plus, la qualité de l’équipe a progressé avec le recrutement malin de Zé Mario en milieu défensif, la régularité trouvée du paraguayen Francisco Reyes, impérial en défense centrale et qui stabilise l’arrière-garde, et l’éclosion de joueurs comme Liminha ou Rodrigues Neto. Doval plane offensivement, se révèle un buteur efficace et inscrit 16 buts en 26 matchs, ce qui le consacre meilleur buteur du championnat d’État. Il est également décisif lors du tour final. Le titre se jouait lors d’un derby Fla-Flu. Au Maracanã, Flamengo scelle quasiment sa victoire dès la première mi-temps grâce aux buts de Doval et Caio Cambalhota, son compère attaquant de pointe qui effectuait une belle saison également. Un succès finalement 2-1 qui met fin à sept années de disette pour Flamengo dans l’État de Rio.

Doval et le Mengão récidivent en 1974. L’équipe est rajeunie sous la houlette de Joubert qui donne plus de temps de jeu et d’opportunités aux promesses du club, tels Júnior, Rondinelli, Cantareli, Jayme, Geraldo ou Vanderlei. Mais la grande révélation du football brésilien de cette année-là n’est nul autre que Zico, qui avait déjà pris de l’importance l’année précédente, au point de reléguer Doval plusieurs fois sur le banc, et qui devient le leader offensif de Flamengo. El Loco est replacé plus proche de l’avant-centre, en attaquant de soutien. Cela permet à Zico d’être le meneur de jeu, et aux deux joueurs d’évoluer ensemble en ayant les espaces pour exprimer toutes leurs qualités. Ils forment un duo d’attaque redoutable. Le « Diable Blond » inscrit 10 buts en 27 matchs et remporte son second Championnat de Rio. Zico déclara plusieurs fois que Doval fut l’un des meilleurs partenaires d’attaque avec lequel il a joué.
Le prince d’Ipanema

Son aventure avec Flamengo se termine en 1976. El Gringo est moins influent, repositionné sur l’aile droite lors de l’arrivée de l’avant-centre Luisinho en 1975. Doval était mécontent, car il n’aimait plus jouer ailier et préférait être en pointe ou second attaquant. Mais avec l’omniprésence de Zico, toujours plus important, aucun entraîneur n’a trouvé de formule adéquate. Doval est moins influent et connaît par ailleurs une blessure importante qui le laisse sur le flanc plusieurs mois. Au final, avant le début de la saison 1976, il est échangé avec le gardien Renato et l’arrière gauche Rodrigues Neto, tous les trois sont envoyés à Fluminense ; tandis que le gardien Roberto, l’arrière droit Toninho et Zé Roberto font le chemin inverse. Un échange négocié par les deux présidents qui bouleversa le football carioca. Jusqu’à peu, El Loco demeurait le meilleur buteur étranger de l’histoire de Flamengo. Il a disputé 115 matchs et marqué 95 buts. Un nombre de buts qui a été dépassé depuis par l’Uruguayen Giorgian De Arrascaeta. En 1976, pour sa première saison sous ses nouvelles couleurs, Doval offre à Fluminense le titre de champion de l’État en marquant le but de la victoire en prolongation (1-0) face à Vasco da Gama. Il termine meilleur buteur du championnat avec 20 buts. Flamengo ne lui en tiendra pas rigueur. Et il réussira à se faire aimer dans les deux clubs.

Car Doval était devenu un personnage à part entière à Rio de Janeiro. Signe de sa popularité, il avait intégré le onze mondial qui affronta une sélection brésilienne lors du match d’adieu de Garrincha en fin d’année 1973. Doval était une idole du Maracanã et d’Ipanema. Il était l’un des plus célèbres habitués du quartier et de sa plage, il se fondait totalement dans la vie carioca. Après l’entraînement, il filait directement à la plage où il jouait au beach-volley ou au foot volley, passait du temps avec ses célèbres amis musiciens. Le soir, il entretenait sa réputation de noctambule notoire dans les fêtes et boites de nuit de la ville. Doval menait une vie de playboy, apparaissait dans des publicités, se promenait en maillot de bain et toujours entouré par des femmes. Sa passion pour Rio de Janeiro l’a conduit à refuser des clubs européens, et il plaisantait sur le fait que la seule équipe pour laquelle il ne jouerait pas à Rio, était Vasco. Car São Januário, le quartier du Gigante da Colina, était trop éloigné de la plage. Sa carrière brésilienne se termina à la conclusion de la saison 1978. Il fit un bref retour à San Lorenzo et tenta l’aventure étasunienne. En 1991, il fut victime d’une crise cardiaque et décéda à seulement 47 ans. Narciso Doval est à jamais gravé dans l’histoire du football et de la ville de Rio de Janeiro. Il avait adopté l’âme carioca et était vénéré par la ville à juste titre.
Rendez-vous la semaine prochaine, mercredi et vendredi, pour le top 10 de Flamengo !
