Le jeune Franco Baresi

En 1979, le juvénile Franco Baresi conquérait le 10e championnat d’Italie de l’AC Milan. Pour beaucoup, il est appelé à régner sur la défense des Rossoneri et en sélection. On se trompe, les péchés du club vont le contraindre à une longue pénitence.

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Dans notre Top consacré aux défenseurs, nous l’avions classé 6e de la décennie 1990 et sans doute avions nous perdu tout crédit auprès de quelques-uns de nos rares lecteurs ! Mais qu’importe, il s’agissait pour nous de remettre en cause un discours officiel, celui faisant de Franco Baresi le défenseur ultime. Lui-même le reconnaissait, il a atteint son sommet lors des deux premières saisons d’Arrigo Sacchi à la tête du Milan, entre 1987 et 1989. Par la suite, la trentaine venue, nous avions l’impression qu’il arbitrait plus qu’il ne jouait. Il suffisait qu’il lève le bras pour que le juge de ligne agite son drapeau. Il multipliait les fautes, parfois grossières, sans que les sanctions ne limitent son action. En clair, nous étions de ceux qui regrettaient les privilèges exorbitants dont bénéficiait l’AC Milan de Silvio Berlusconi.

Cette intrusion d’Il Cavaliere dans la sphère footballistique avait permis à Franco de se constituer un palmarès XXL, duquel émergent six scudetti, trois Ligues des Champions, deux Coupes Intercontinentales. Le Milan roulait sur le Monde, les Néerlandais imposaient leur puissance et Franco Baresi, accompagné de Paolo Maldini, incarnait le savoir-faire défensif italien dans une version moderne, convertie à la défense en zone après des décennies de catenaccio et de strict marquage individuel. Tous ces titres, Il Capitano les avait conquis sous l’ère Berlusconi, à l’exception du premier, le scudetto de 1979. C’est sur cette saison que nous avons choisi de revenir, quand Franco Baresi avait fait une tonitruante entrée sur le devant de la scène.

AC Milan 1978-79. Franco Baresi est assis, deuxième en partant de la droite.

Au début de la saison 1978-79, le Milan poursuit sa reconstruction. Felice Colombo est à la tête du club depuis le printemps 1977 et a désigné l’ancienne star des années 1950, Niels Liedholm, à la tête de l’équipe. Le Suédois n’a pas encore de palmarès et sa nomination semble avant tout dictée par son image d’homme paisible dans un vestiaire traumatisé par les conflits entre l’ex-président Albino Buticchi et le déclinant Golden boy Gianni Rivera. Quatrième en 1978, Liedholm peut difficilement espérer mieux avec un effectif renforcé par les seuls Stefano Chiodi et Walter Novellino. Les bookmakers misent encore une fois sur la Juventus et sur le Torino. Les frères ennemis turinois ont confisqué les quatre derniers scudetti (trois pour les Bianconeri, un pour les Granata) et ont fait main basse sur la Nazionale d’Enzo Bearzot (15 des 22 Azzurri sélectionnés pour la Coupe du monde en Argentine[1]).

Que vaut cet AC Milan ? A 39 ans, Rocky Albertosi protège les filets rossoneri et on se demande si ce sont ses réflexes ou ses moustaches de justicier sorti d’un poliziottesco qui découragent les bombers adverses. Il peut compter sur deux excellents terzini, Fulvio Collovatti à droite (champion du monde 1982 dans un rôle de stopper) et Aldo Maldera à gauche. Au centre, le rustique Aldo Bet marque le numéro 9 adverse alors que Franco Baresi, 18 ans, évolue en couverture. Un choix audacieux car le garçon ne compte alors qu’une rencontre de Serie A. Parmi l’entourage du club, il se murmure que Gianni Rivera est lui-même intervenu afin que Baresi soit promu à la place du solide Maurizio Turone, expédié comme un pestiféré dans une région désolée, la Calabre (l’US Catanzaro). Dans l’entrejeu, le blond Ruben Buriani se charge des basses œuvres et Walter De Vecchi assure les transitions. L’animation vient essentiellement des côtés, grâce à l’expérimenté mezzala gauche Alberto Bigon et l’ailier droit Walter Novellino. Stefano Chiodi occupe les avant-postes en dézonant énormément, soutenu le plus souvent par Roberto Antonelli. De temps à autre, Gianni Rivera apporte ce qu’il lui reste de vista, un rôle accessoire qu’il accepte étonnamment bien.

Deux capitaines historiques de l’AC Milan : Gianni Rivera, dont la carrière prend fin en 1979, et Franco Baresi, en plein essor.

En toute logique, cette équipe ne peut rivaliser avec les clubs turinois. Le jeu proposé manque d’alternance, penche à gauche et les Rossoneri ne disposent pas d’avant-centre digne de ce nom, une faiblesse qu’ils ne parviennent pas à combler depuis des années déjà. Le Misérable Egidio Calloni[2] n’est plus là pour nourrir le désespoir des tifosi mais en partant, il a transmis sa navrante maladresse à son successeur Stefano Chiodi, bomber famélique[3].

Malgré ces faiblesses, le Milan débute remarquablement le championnat. A l’Olimpico, contre l’AS Roma, Franco Baresi réalise une première masterclass. Une action en particulier marque les esprits : alors que le stade entier anticipe une frappe victorieuse de Roberto Pruzzo, libre de tout marquage, le numéro 6 milanais comble son retard, s’empare du ballon et relance proprement.

Les Milanais passent un premier test début novembre en se rendant au stadio Comunale pour y affronter la Juventus. La rencontre se solde par une défaite (0-1) mais à cette occasion, Franco Baresi réalise une nouvelle prestation de haute volée. A la fin du match, Gaetano Scirea, la référence italienne au poste de libero (que nous avons classé n°1 des défenseurs des années 1980), l’adoube publiquement. « Mon collègue est excellent, il a l’autorité du vétéran. Être libero à son âge… Autrefois, il n’y a pas si longtemps, le rôle était la propriété exclusive de joueurs plus vieux, des types expérimentés et des cerveaux qui délaissaient le milieu de terrain quand leur souffle et leurs jambes n’étaient plus à même de les porter. » Il ajoute « dans l’ancienne conception, le libero ne quittait presque jamais sa zone d’intervention. Il devait être bon défenseur, habile à couvrir, anticiper. S’il manquait de rapidité, cela n’avait pas d’importance. Maintenant nous devons apporter du soutien, de la vitesse, de la fraicheur (…). Dans un rôle où l’expérience est indispensable, Baresi m’a vraiment impressionné, j’ai beaucoup aimé sa prestation. Il sait fermer les espaces et avancer balle au pied. En y pensant, nous avons beaucoup de points communs. » L’immixtion soudaine de Baresi dans le cercle des grands défenseurs rappelle celle de Scirea en 1974, quand celui-ci avait poussé à la retraite Sandro Salvadore.

La semaine suivante, Franco dispute le premier derby della Madonnina de sa carrière. Un moment particulier car il se mesure à son frère ainé, Giuseppe, terzino droit de l’Inter. Les deux hommes partagent alors le même appartement et se serrent les coudes depuis la disparition accidentelle du père l’année précédente (leur mère Regina est décédée d’une longue maladie en 1971). Ils auraient préféré porter la même maglia, la nerazzurra, mais les recruteurs de l’Inter ont recalé Franco en raison de sa taille. En prévision de la rencontre, ils s’isolent au sein des centres d’entrainement de leurs clubs respectifs pour ne pas dégrader leur relation. Beppe, défenseur d’un moindre éclat que Franco, exprime un prétendu droit d’ainesse en bousculant son cadet mais c’est bien ce dernier qui s’impose dans le derby grâce à une réalisation de Maldera.

Au retour, pas de vainqueur entre Beppe et Franco (2-2).

Talonné par l’invincible Perugia d’Ilario Castagner, dont on se dit qu’il va bien finir par flancher, le Milan fait la course en tête. Il bénéficie de l’efficacité du duo Maldera-Bigon (21 des 46 buts rossoneri) et bien sûr de ce jeune prodige qu’est Franco Baresi. A la fin du mois de janvier 1979, il capte à nouveau l’attention des médias en convoquant l’image de Beckenbauer. Face à la Lazio, tête haute, balle collée au pied, il passe en revue plusieurs joueurs biancocelesti avant de parfaitement décaler son attaquant. La question se pose déjà : faut-il l’appeler en sélection ? En dépit de la pression d’une partie de la presse, Bearzot tranche : Baresi doit s’aguerrir avec les Azzurrini, les Espoirs.

Leader de la Serie A, ce Milan n’a rien d’irrésistible mais la concurrence s’applique consciencieusement à ne pas saisir l’opportunité de mettre à mal sa domination arithmétique. Pérouse abuse des nuls alors que les Turinois et l’Inter font preuve d’une irrégularité chronique. Le tournant du championnat survient le 14 avril 1979 quand le Milan se déplace au Stadio Comunale pour y affronter le Torino, troisième à trois points. Ce jour-là, l’arbitrage controversé de Riccardo Lattanzi – notamment sur une faute de main de Baresi non sanctionnée – provoque la colère puis le découragement des Granata qui s’effondrent 0-3 dans un climat d’insurrection de la Curva Filadelfia. La voie est libre pour le Milan qui ne faiblit pas. Il obtient son dixième titre national le 6 mai 1979, le tant attendu scudetto della stella. Personne ne s’émeut que ce soit à l’issue d’un nul soporifique contre Bologna, la conséquence d’un probable pacte tant le résultat arrange les deux parties.

Champions, les hommes de Liedholm n’ont rien volé, certes, mais les observateurs les moins partisans dressent un constat amer : ce millésime est d’une rare médiocrité. La nécessaire réouverture des frontières revient tel un leitmotiv, seul remède imaginé à l’assèchement des talents offensifs dans la péninsule. Parmi les rares satisfactions se trouve Franco Baresi, systématiquement titulaire, jamais suspendu, à qui l’ensemble du microcosme promet un avenir radieux en club et en sélection. Il va pourtant devoir patienter de longues années. Sous le maillot de la Nazionale, les incompréhensions avec Enzo Bearzot – qui ne l’envisage qu’en milieu défensif – le cantonnent au mieux à un statut de remplaçant[4]. Avec Milan, ce titre presqu’incongru ne connait pas de lendemains. Nul ne le sait encore mais le ver est dans le fruit : Enrico Albertosi, Giorgio Morini et le président Felice Colombo tombent dès l’année suivante, emportés dans la tourmente du totonero[5]. Relégués administrativement en 1980, puis sportivement en 1982, l’AC Milan et Franco Baresi hoquètent plusieurs saisons et ne reviennent sur le devant de la scène qu’après l’irruption de Silvio Berlusconi, une apparition que l’on qualifierait de messianique s’il ne s’agissait du Caimano. Dès lors, Baresi change de dimension et confirme enfin les espoirs entrevus à ses débuts. Trois ans après le décès d’Il Cavaliere, Franco rejoint celui qu’il considérait comme un père et dont il disait qu’il avait réalisé ses rêves.  


[1] Doublure d’Antonio Cabrini, le terzino gauche Aldo Maldera est le seul Milanais présent en Argentine.

[2] Lo Sciagurato Egidio, le Misérable Egidio en français, est le nom d’un personnage de roman repris par Gianni Brera tant la maladresse d’Egidio Calloni face au but adverse le désespère.

[3] Au cours de la saison, il inscrit 7 buts mais 6 le sont sur pénalty.

[4] Il appartient au groupe champion du monde en 1982 mais ne joue pas et n’est pas retenu en 1986.

[5] Gigantesque affaire de paris sportifs clandestins et de matchs truqués.

4 commentaires pour "Le jeune Franco Baresi"

  1. bobbyschanno dit :

    Très bel hommage, qui a le mérite du vrai et non de la béate et insultante hagiographie.
    Merci, míster !

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  2. Khiadiatoulin dit :

    Sandro Salvadore, ça valait quoi réellement ?

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Aldo Maldera, un mec sacrément offensif.

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  4. Khiadiatoulin dit :

    Merci Verano, la mort de Baresi ne me laisse pas insensible. Son Milan victorieux en 89 est la première saison européenne que je suivais et je me souviens très bien que ma mere avait accepté que je veille pour regarder le fameux match face au Real. Ce 5-0, je ne l’oublierai pas.
    Après, j’avoue que comme l’OM à l’époque, ce Milan AC n’avait pas mes faveurs. Les mastodontes m’énervaient déjà à l’époque. Hehe
    Mais c’est vrai qu’il était la référence à son poste pour tout gamin découvrant notre sport. Dont moi qui jouais également libero et qui restais bien en retrait et ne montais jamais comme lui.

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