Des gémonies au Maracanazo... Ostracisé pour avoir trahi sa profession en lutte contre les dirigeants du football uruguayen, Matías González retourne l'opinion en étant un des héros du titre mondial en 1950.
A la fin de l’année 1950, à moins que ce ne soit au début de 1951, Matías González obtient un emploi au Frigorífico Nacional, l’entreprise publique chargée de l’abattage des animaux et du conditionnement de la viande. Les dirigeants du Club Atlético Cerro, dans l’incapacité de lui verser une rémunération à la hauteur de son statut de champion du monde, ont intercédé en sa faveur auprès du sénateur Domingo Bordaberry, président du conseil d’administration du Frigonal. « Comment ne pas aider un homme ayant su défendre les couleurs de la patrie avec dignité ? » aurait répondu Bordaberry en dépit de son affection pour Rampla Juniors, le grand rival du CA Cerro[1].
Quand sa carrière de footballeur s’achève, en 1958, Matías González conserve son poste dans la grande firme nationale installée au pied de la Fortaleza General Artigas, à Villa del Cerro, le fief du CA Cerro. Il vit dans le quartier et fréquente le boulodrome du Belvedere à ses heures perdues. Au fil du temps, le Frigonal décline, affecté par le vieillissement de ses infrastructures et des politiques publiques de moins en moins accommodantes. En 1968, un seuil est franchi quand l’usine rencontre d’inextricables difficultés financières. Les salariés, majoritairement affiliés au syndicat FOICA[2], refusent les baisses de rémunération et les pertes d’acquis sociaux qu’impose une direction aux abois. Au fil des mois, les manifestations, les arrêts de travail et les occupations créent des problèmes d’approvisionnement en viande dans tout Montevideo. En se dotant d’un régime d’exception, le gouvernement uruguayen réprime durement le mouvement sans parvenir à faire plier les grévistes.

Nous ignorons comment Matías González vit la lutte sociale de 1968-1969. De même, nous ne savons rien de son engagement auprès de la FOICA mais il est acquis qu’il participe au mouvement, ne serait-ce que passivement. Une position différente de celle qu’il adopte deux décennies plus tôt. Quand les footballeurs professionnels uruguayens engagent un bras de fer contre leurs employeurs sous l’égide de la Mutual Uruguaya de Futbolistas Profesionales, leur syndicat, il se désolidarise du mouvement et se fait l’auxiliaire zélé de l’Asociación Uruguaya de Fútbol- AUF. En adoptant une posture d’obédience patronale, en endossant le costume du rompehuelgas (briseur de grève), il commet une impardonnable forfaiture aux yeux de ses semblables.
Né en 1925 dans une famille déshéritée d’Artigas, à la frontière nord séparant l’Uruguay du Brésil, Matías González s’initie au football sur les potreros et délaisse rapidement l’école pour travailler dans un atelier de réparation de pneus et, un peu plus tard, dans un garage automobile. Celui que ses proches appellent affectueusement el negro Pototo porte les couleurs du Club Atlético Independencia d’Artigas quand il se fait remarquer pour ses qualités défensives par un émissaire du CA Cerro durant une rencontre de championnat départemental. Sa venue à Villa del Cerro correspond au retour en Primera División des Albicelestes après 17 années de pénitence. Une coïncidence car il n’obtient un statut de titulaire qu’à partir de 1948, l’année où la Mutual Uruguaya de Futbolistas Profesionales déclenche la grève.

Créée à l’initiative de leaders tels qu’Enrique Castro et Obdulio Varela le 6 août 1946 (le jour où Matías González fête ses 21 ans), la Mutual représente les joueurs auprès des clubs et de la fédération afin de renforcer leurs droits en matière de contrat, de salaire et de protection sociale. Aux revendications, les dirigeants répondent par le mépris et le 14 octobre 1948, lors d’une assemblée générale réunissant environ 500 footballeurs, la Mutual plébiscite le lock-out à l’unanimité. Adhérent du syndicat, comme cent pour cent des footballeurs professionnels uruguayens, Matías est-il parmi les votants ? Nous l’ignorons mais qu’il l’ait choisi ou non, il se retrouve gréviste par la force des choses puisque les compétitions s’interrompent.


Les concurrents d’hier deviennent des compagnons d’armes. Les joueurs se serrent les coudes et mettent en œuvre des chaines de solidarité pour protéger les plus fragiles d’entre eux. Certains reprennent leur profession de jeunesse, à l’image du maçon Obdulio Varela. La communauté bénéficie en outre du soutien des organisations ouvrières et des supporters via des collectes de vivres ou des tombolas. Les semaines défilent et le mouvement ne s’essouffle pas. Le championnat 1948 passe en pertes et profits et bientôt se pose la question de la participation de la Celeste au Sudamericano organisé par le Brésil en avril-mai 1949. A l’inverse de l’Asociación del Fútbol Argentino, également confrontée à la grève de ses footballeurs, l’AUF décide d’honorer ses engagements en constituant un groupe de joueurs issus des divisions inférieures, amateurs ou semi-amateurs, souvent très jeunes[3]. Craignant un désastre sportif, la fédération sollicite plusieurs professionnels en misant sur leur fibre patriotique et peut-être, car rien ne l’atteste, en leur assurant de stimulants subsides. Quatre d’entre eux se laissent convaincre : Roberto García des Wanderers, Julio César Villareal de Liverpool, Ramón Castro du Defensor Sporting et Matías González de Cerro. Ce dernier explique alors que « défendre la sélection est un devoir ». Mesure-t-il la prise de risque ? En choisissant d’être un carnero (littéralement un mouton, comprendre un briseur de grève), il est évidemment exclu de la Mutual mais il s’agit d’un détail en comparaison du jugement moral de ses pairs.
Cette Celeste expérimentale ne réalise pas de miracles (deux victoires, un nul, quatre défaites) mais au poste d’arrière droit, dans une défense à deux, el negro Pototo tient son rang, fort dans les duels, rayonnant sur les balles aériennes. Pendant qu’il ferraille sur les pelouses de Rio, São Paulo et Belo Horizonte, les footballeurs uruguayens obtiennent enfin des concessions de leurs employeurs. Les droits demeurent asymétriques mais les acquis suffisent à ce que la Mutual décide de la reprise de l’activité. Alors, à son retour du Brésil, el Carnero González réendosse la tunique albiceleste de Cerro. Comme si de rien n’était vis-à-vis de ses équipiers ? Nous ne le savons pas mais il doit désormais faire face aux insultes et à l’hostilité de ses adversaires et d’une partie du public. Il témoigne alors d’un mental exceptionnel car il participe à l’excellent championnat des Albicelestes et s’affirme comme un des meilleurs backs du moment.

En novembre 1949, malgré un conflit larvé avec Peñarol, l’AUF organise au stade Centenario plusieurs rassemblements destinés à passer en revue un vaste contingent de joueurs en prévision de la Coupe du monde au Brésil. Lors de ces rencontres non officielles, le flanc droit de la défense est alternativement occupé par Raúl Cachorro Pini (Nacional) et Joaquín Bermúdez (River Plate). Au début de l’année 1950, Pini se retire lui-même de la compétition, privilégiant les dollars des Millonarios de Bogotá au tournoi mondial avec la Celeste. Membre du comité de sélection et référence indépassable au poste de numéro 2, le Mariscal José Nasazzi plaide alors en faveur de Matías González et obtient que la Mutual, via son président Enrique Castro, amnistie les rompehuelgas. Une grâce administrative qui ne l’absout pas de ses fautes vis-à-vis de ses compagnons. Lors des stages de la Celeste, ces derniers le tiennent en marge de la vie de groupe. Au printemps 1950, Bermúdez perd les faveurs des sélectionneurs tandis que le jeune William Martínez, défenseur de Rampla Juniors, progresse dans la hiérarchie. Des prestations jugées insuffisantes lors des rencontres amicales d’avril lui sont fatales. En mai, dans les duels de la Copa Rio Branco contre le Brésil, Matías González s’impose enfin et s’empare du numéro 2 aux côtés du back gauche, Eusebio Tejera.


Réhabilité sportivement, el negro Pototo ne l’est toujours pas socialement. A l’initiative d’el Negro Jefe Obdulio Varela, le différend est officiellement réglé avant le départ pour la Coupe du monde quand González serre la main de chaque membre de la délégation. Dans les faits, les relations entre l’effectif uruguayen et González demeurent distantes. Il est par exemple tenu à l’écart du groupe quand les joueurs arrosent le succès inaugural de la Celeste face à la Bolivie (8-0). Le capitaine intervient encore et menace de se retirer si les comportements hostiles au Carnero perdurent.
Contre l’Espagne (2-2), Matías connaît des débuts laborieux face à Telmo Zarra mais se ressaisit après la pause en exploitant sa puissance physique. Discret contre la Suède (3-2), son abattage défensif est consacré lors du Maracanazo. Plus élancé et plus mobile qu’el Tanque Tejera, Matías évolue légèrement plus haut que son partenaire avec pour missions de régner dans le domaine aérien et de museler Ademir. Les chroniques de l’époque célèbrent avant tout le capitaine Obdulio Varela ainsi que les buteurs Pepe Schiaffino et Alcides Ghiggia, reléguant au second plan la prestation irréprochable de González. Bien plus tard, dans un entretien accordé au journal Hechos en 1968, Obdulio Varela y fait l’éloge de quelques-uns de ses compagnons d’armes et n’oublie pas de citer l’ancien carnero : « Nous avons eu la chance d’avoir Matías González en défense. Une folie. » Un lion, el León del Maracanã. Avait-on vu sous le maillot de la Celeste un défenseur d’une telle envergure depuis le retrait de Nasazzi ?


Vingt ans après l’accord ayant permis de mettre fin à la grève des joueurs, le syndicat FOICA et la direction du Frigorífico Nacional trouvent une issue au conflit social en août 1969. La production de viande redémarre de manière discontinue avec une partie des salariés seulement car sur le fond, rien n’est résolu[4]. En marge d’un article du magazine 100 años de fútbol consacré à la Coupe du monde 1970, González se lamente. « Cela fait déjà un an que les politiciens nous ont promis une solution. Pourtant, nous sommes toujours là, à vivre de nos allocations chômage ». Quand l’usine le rappelle enfin, il délaisse le jeu de boules et reprend le chemin du Frigonal où il estourbit les bovins avant qu’ils ne soient saignés et dépouillés. Il fréquente parfois le stade Luis Tróccoli de Cerro et prend part aux réunions amicales des héros du Maracanã. Miné par l’obésité et par l’alcool, il s’éteint discrètement en 1984, à l’âge de 58 ans. Nous ne saurons jamais comment il a vécu les événements majeurs de sa carrière, car « donner son avis, c’est courageux. Je n’ai jamais aimé donner mon avis (…). Bien sûr, c’est une chose de donner son avis, et une autre de manquer de confiance. Pour ma part, j’ai toujours eu confiance quand je jouais, dans les années 1950. » Il en fallait assurément pour retourner l’opinion, casser l’image de carnero qui lui collait à la peau et imposer celle du Lion du Maracanã.

[1] Père du futur président de la République uruguayenne de 1972 à 1976, le funeste Juan María Bordaberry.
[2] Federación Obrera de la Industria de la Carne y Afines.
[3] Peñarol fait pression sur l’AUF pour que l’Uruguay participe afin de détourner l’attention médiatique de la grève. Les dirigeants carboneros mettent à disposition de la sélection 5 espoirs, au contraire de Nacional.
[4] L’entreprise disparaît en 1978.
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C’était un peu foutraque les Tupamaros, non ? Du peu que j’en ai lu, ça semblait sacrément désorganisé comme mouvement révolutionnaire.
Tu poses la question en ayant lu le nom de Bordaberry ? Je sais qu’ils avaient piraté des radios publiques et qu’ils ont morflé à cause des traques qu’ils ont subies au Brésil et en Argentine mais je ne connais pas trop leur histoire.
Oui, tu parles des mouvements sociaux des années 60. Les Tupamaros, c’est une alliance entre socialistes, communistes, anarchistes, prêtres issus de la Théologie de la révolution. C’est vraiment large comme mouvement. Me souviens avoir eu à la fac, un prof brésilien justement issu de la Théologie de la révolution. Il avait passé quelques années en geôle pendant la dictature au Brésil.
Et j’avoue qu’avec mon esprit très clivé de l’époque, en gros les religieux et les croyants sont toujours du coté des dictatures, j’avais été perturbé d’apprendre qu’un mouvement trouvant sa source dans la religion puisse avoir des orientations de gauche et des luttes féroces contre les tyrans. L’Amérique latine, c’est quand même un sacré laboratoire d’idées. Y’a des particularismes que l’on retrouve nulle part ailleurs.
Ce sujet du religieux, tu le retrouves souvent, oui, et c’est un facteur de clivage. Au Pays basque dans les années 20-30 par exemple.
T’as déjà écrit sur Obdulio Varela ?
Jolie découverte l’ami, merci ? Du niveau de Nasazzi ?
Probablement pas, il n’a pas la longévité et encore moins le charisme. En 1954, il est sélectionné mais c’est le duo Santamaría-Martínez qui s’impose.
Et non, je n’ai rien écrit sur Obdulio.
Très bel hommage à un joueur méconnu, en marge des grandes vedettes et des grands clubs, à la vie grisâtre dont on ne sait s’il faut louer la trajectoire ou mépriser le comportement.
En tout cas, oui, un lion sur le terrain, un homme falot en dehors. Mais lui demande-t-on autre chose ?
Une vie en retrait, qu’on croirait presque subie. Cela a sa beauté, peut-être paradoxale, certainement étrange, dans tous les cas intéressante.
J’arrête d’écrire n’importe quoi et retourne lire.
Encore un joueur qui n’était pour moi qu’un nom sur des feuilles de matchs, merci.
Histoire qui me fait inévitablement penser à une nouvelle de Borges, « L’autre mort » : celle d’un lâche voire d’un traître, qui parvient enfin à se montrer digne quand l’occasion d’une nouvelle bataille (ici syndicale, donc) se représente. Sinon que chez Borges cette seconde chance se présente dans le passé, quand agonisant le lâche revit en rêve le combat dont il n’avait été digne dans ses jeunes années, et se montre cette fois à la hauteur de ses pairs. En définitive, il parvient même à changer ce dont les autres se rappellent de lui.
Oui, il y a de ça dans son parcours. Peut être à la fin de sa vie était-il par persuadé qu’il n’avait jamais trahi sa profession…
Et peut être n’aurait-on retenu que sa trahison si Ademir avait inscrit quelques unes des occasions qu’il s’était créée en 1ere MT ?
Et je lis donc qu’il n’était qu’un troisième choix, au mieux.
C’est donc qu’il y avait encore de la profondeur dans le football uruguayen, et pas un peu.
Le foot uruguayen est encore hyper costaud, oui.
Il n’y a guère que l’Argentine, rival historique, et le Brésil pour être au niveau.
L’Angleterre se ridiculise, l’Autriche et la Hongrie sortent des flammes, l’Italie masque ses carences derrière Superga, l’Espagne a une belle génération mais qui ne durera pas, et la Suède entame un nouveau cycle.
Si l’Argentine avait été là en 50…
Ce Gonzales sera monté en puissance durant le tournoi (et je vois qu’il sera parvenu à s’inscrire dans la durée en équipe nationale par la suite), c’est donc assez différent de ces joueurs belges plutôt obscurs qui auront été absolument exemplaires en phase finale de WC quand une chance leur fut enfin accordée, et qui sont des profils que je chéris tout particulièrement , je commence par l’Anversois Mike Verstraeten en 1998.
Irréprochable lors des qualifications, décisif lors du nul à sens unique (un miracle) face aux Pays-Bas, durant lequel il avait parfaitement muselé Kluivert.. ==> Si Leekens aura commis pas mal d’erreurs dans ce tournoi, la plus grande fut peut-être de ne pas reconduire cet obscur mais intraitable joueur dans l’axe défensif face au Mexique puis à la Corée : notre défense y prit aussitôt l’eau!
Et dernièrement, c’est un autre « paria », un autre joueur longtemps snobé (dans son cas, c’était totalement incompréhensible) qui aura été l’une de nos rares véritables satisfactions encore, un défenseur central à nouveau : Brandon Mechele.
Le top des one-shot en CdM, une série d’articles à écrire…
Un top 50 ne suffira pas !
Dur de trouver un numéro 1, même si Paolo Rossi ou Toto Schillachi devraient être bien classés.
Ah non, pas Paolo, il fait déjà une très bonne CdM en 1978.
Sinon, c’est quand que tu sors une bible du football belge ?
Je te garantis pas des millions d’exemplaires vendus mais t’auras une commande sûre depuis La Rochelle !
Une bible, jamais de la vie, et d’ailleurs il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ça.
(Et c’est d’ailleurs bien dommage qu’ils n’en voient pas l’intérêt, trop modestes)
Ceci dit : quel football ne regorge pas d’intérêt, de leurs « rosebuds » à gauche et à droite? J’en vois autant côté belge que NL, anglais.. Perso, y a surtout que le regard dominant sur le foot me paraît en l’état sans grand intérêt.