L’entrée en lice des Géants

En 1948, douze ans avant la première édition de la future Copa Libertadores, un Championnat sudaméricain des clubs avait eu lieu à l'initiative de Colo-Colo.

Amérique Histoire

Cette seconde partie jauge les forces en présence et tire les premiers enseignements des rencontres inaugurales à travers la lecture de la presse d’époque.

En ce mois de février 1948, sont donc réunis à Santiago de Chile l’hôte Colo-Colo (photo en-tête d’article), River Plate, Nacional, Vasco da Gama, Emelec, Deportivo Municipal et Litoral, un club de l’altiplano dont le nom ne sert qu’à raviver un traumatisme bolivien, la perte de l’accès à l’océan après la funeste Guerre du Pacifique à la fin du XIXe siècle[1].

River Plate devant la foule du stade Nacional.

Désireuse de faire bonne figure en tant qu’organisatrice, la junte de Colo-Colo a mobilisé les ressources de ses concurrents domestiques et a obtenu le prêt de joueurs d’Audax Italiano (dont Carlos Varela, révélation chilienne du Sudamericano 1947), Santiago Wanderers, Unión Española, Universidad de Chile et Universidad Católica (dont Raimondo Infante). Elle en sollicitera de nouveaux au fur et à mesure de l’épreuve, 26 éléments étant finalement réunis sous le maillot blanc d’El Cacique. De fait, l’effectif s’apparente à une sélection de Santiago, une abondance nécessaire au regard de l’adversité, en particulier celle venue d’Argentine.

La crainte qu’exerce River Plate à Santiago trouve en miroir l’assurance de la presse porteña. Dans son édition du 11 février, Crítica expose les attentes et la confiance auréolant les Millonarios. « Une fois de plus, le rôle le plus important et la plus grande responsabilité incombent aux Argentins. Auréolés de leur victoire au Championnat sud-américain à Guayaquil, qui a confirmé leur statut de force la plus puissante, brillante et soudée du tournoi, ces champions du football argentin défendront leur prestige sportif et le titre si légitimement acquis. River Plate a le privilège de représenter le football argentin dans ce grand Championnat des Champions qui débute ce soir à Santiago du Chili (…). C’est un honneur pour les Millionnarios de porter haut les couleurs de l’extraordinaire puissance qu’est le football argentin, et à juste titre, car cette compétition est réservée aux équipes championnes des tournois domestiques. » River s’est déplacé à Santiago au complet et compte sur l’harmonieuse Máquina, un collectif déjà légendaire au sein duquel Alfredo Di Stéfano est parvenu à indoloriser le départ d’Adolfo Pedernera, soutenue par un milieu royal au sein duquel brille de mille feux un stratège à la langue bien pendue, Néstor Pipo Rossi.

Le Club Nacional se présente en double champion d’Uruguay 1946 et 1947 mais l’ère du Quinquenio de oro[2] est définitivement révolue. Ses principales forces se situent désormais en défense et se nomment Aníbal Paz, le portier, Raúl Pini et Eusebio Tejera, le duo d’arrières, Schubert Gambetta, Rodolfo Pini et le juvénile José Emilio Santamaría au milieu. Les têtes pensantes Aníbal Ciocca et Roberto Porta ont raccroché alors que le goleador Atilio García commence à sentir le poids des ans. Pour préparer l’après Atilio, les Bolsos attendent beaucoup d’un nouvel élément, le Paraguayen Leocadio Marín, excellent lors du récent Sudamericano des nations à qui la revue chilienne Estadio consacre un long portrait laudateur, le qualifiant de « rapide, souple et précis, comme les hommes de sa race »[3].

Aníbal Paz en action.

Invaincu dans le Championnat carioca 1947, Vasco da Gama s’appuie sur le dispositif tactique qui a fait la gloire de son technicien, Flávio Costa. Strict et singulier (un WM en diagonale renforçant sa défense) en comparaison des schémas en pyramides inversées encore largement répandus chez les Rioplatenses, le système est bonifié par des cracks dans chacune des lignes avec le gardien Barbosa, le défenseur Augusto, le milieu Danilo et l’attaquant Friaça. Déjà effrayante, cette armada bénéficie du retour d’Ademir : après deux saisons sous les couleurs de Fluminense, Queixada porte à nouveau le maillot cruzmaltino. Le Jornal dos Sports indique que Flávio Costa n’envisage de le solliciter qu’avec parcimonie, lorsque l’adversité justifie sa présence quasi-immanente. Le privilège accordé à Ademir rassure le correspondant brésilien qui se sent obligé d’attaquer gratuitement les joueurs de Litoral : « contre les Boliviens, par exemple, qui jouent avec une violence excessive, toutes les précautions doivent être prises. Les joueurs ont reçu des consignes pour éviter les corps à corps et gagner le match sans se mettre en danger. »

Los Tres gatitos (les Trois chatons), Caricho Guzmán, Tito Drago et Vides Mosquera, la Bailarina loca (la Danseuse folle) Gilberto Torres et le colossal Tanque de Casma Valeriano López (libéré par Sport Boys pour l’occasion) constituent les principaux atouts offensifs du Deportivo Municipal, une équipe pratiquant le toque selon les principes voulus par son entraineur, l’ancien gardien de la Blanquirroja El Mago Valdivieso. De son côté, le Club Deportivo Litoral de La Paz croit en sa nouvelle recrue, le puissant Argentino-Bolivien Roberto Capparelli, et en Aguachuli Algarañaz qui, avec plusieurs partenaires, disputeront la Coupe du monde 1950. Enfin, le Club Sport d’Emelec – alias los Millonarios d’Equateur pour leur capacité à attirer des joueurs étrangers en dépit d’un supposé statut amateur – dispose d’une génération talentueuse dont les perles se nomment Moscovita Álvarez, un volante ayant joué en Argentine et au Chili, et Marino Alcívar, baptisé le Roi du demi-tour.

Leocadio Marín, successeur désigné d’Atilio García. Il ne fera jamais le poids face au plus grand goleador de l’histoire de Nacional.
Los Tres gatitos (les Trois chatons). De gauche à droite : Mosquera, Drago, Guzmán

La présentation des acteurs serait incomplète sans un panorama de l’arbitrage convié à garantir la régularité du Championnat. Outre les sommités chiliennes, une batterie de juges internationaux expérimentés se rend au Chili, tels Alberto Malcher (Brésilien, sélectionné pour la Coupe du monde 1950), Carlos Paredes Loza (Bolivie, premier arbitre FIFA du pays), Nobel Valentini (Uruguay) ou Eduardo Forte (Argentine).

La cérémonie d’ouverture.

Les premières escarmouches

Pour les observateurs chiliens comme pour la presse internationale présente à Santiago, il ne fait aucun doute que River Plate porte le costume de favori, le football argentin écrasant la concurrence continentale depuis une décennie (six Sudamericanos gagnés sur huit disputés entre 1937 et 1947). En cas de défaillance des Millonarios, le Club Nacional et le Vasco da Gama constituent de sérieuses alternatives. A propos des chances de Colo-Colo, le comité d’organisation hésite entre espoir et conviction. Chargé d’établir le calendrier des matchs, il élabore un programme favorisant l’essor progressif d’El Cacique, jusqu’à un affrontement final contre River Plate qu’il rêve décisif dans l’attribution du titre. 

Le 11 février, après « une cérémonie d’ouverture émouvante célébrant la fraternité sportive et continentale », Colo-Colo affronte Emelec dans ce qui doit être une mise en jambes pour les Chiliens. Devant 58 mille spectateurs, les Equatoriens gâchent la fête et mènent 0-2 à la mi-temps. Au retour des vestiaires, Colo cravache, égalise rapidement mais ne parvient pas à tromper une troisième fois Ulpiano Arias, faisant écrire à Antonino Vera (Estadio) que « la pression liée à l’événement et l’atmosphère du Championnat ont sans doute influencé la performance de l’équipe blanche. Son jeu a été précipité et, malgré une grande détermination, elle n’a pas réussi à concrétiser sa supériorité technique sur le terrain. »

Ulpiano Arias, le portier d’Emelec, repousse le ballon de la tête.

Trois jours plus tard, Vasco débute sans éclat contre Litoral (2-1, doublé de Lelé), Ademir étant comme prévu ménagé. Le Jornal dos Sports ne prend pas de gants pour commenter la prestation vascaina : « le Vasco a donné l’impression d’un bloc désuni, ressemblant à un assemblage de forces éparses, une équipe composée d’éléments hétérogènes sans aucune préparation. »  Cette même soirée, Nacional arrache la victoire contre le Deportivo Municipal (3-2) dans un climat délétère, relevé par le quotidien péruvien La Crónica. « Rodolfo et Raúl Pini, accompagnés de Gambetta, ont poussé le jeu à l’extrême et ont ainsi complètement intimidé la trop légère ligne d’attaque péruvienne (…). Du côté de Municipal, il s’est passé quelque chose d’inévitable : un jeu exagéré de passes courtes au milieu du terrain sans s’approcher de la zone dangereuse de l’adversaire. » Plusieurs bagarres, la blessure de Valeriano López et l’évacuation manu militari du public ayant investi la pelouse illustrent les dérives de la fin de soirée.

Illustration de la domination physique de Nacional sur Municipal.

En ouverture de la troisième journée, River Plate fait son apparition dans le tournoi sans Alfredo Di Stéfano, ce dont se lamente Crítica. « Les attentes autour de River Plate auraient pu être plus grandes sans le départ inattendu de leur avant-centre, Alfredo Di Stéfano. Au-delà du prestige de joueurs comme Moreno, Labruna, Loustau, Ramos, Rossi ou Yácono, tous des stars du football argentin, les Chiliens rêvaient de voir Di Stéfano. Ils connaissent les autres. A propos de l’avant-centre recruté l’année précédente, ils avaient une forte envie de constater par eux-mêmes tout ce qui avait été lu sur sa vitesse et la précision de ses frappes. Bref, l’annonce de son conflit avec le club, qui a entraîné son absence de l’équipe, a provoqué une grande déception. » D’ordre financier, le désaccord entre Di Stéfano et le président Liberti conduit le premier à renoncer au tournoi. Face à Emelec, cela s’avère sans conséquence (4-0, doublés de Joaquín Martínez et Félix Loustau). En seconde partie de soirée, à l’occasion du premier grand choc du tournoi, Vasco réalise une démonstration de force contre Nacional (4-1, dont un but d’Ademir). On pourrait s’attendre à ce qu’El Bien Público de Montevideo accable la défense uruguayenne, c’est la ligne offensive qui est mise en accusation : « en seconde mi-temps, la défection de l’attaque de Nacional fut totale. Aucun des hommes, spécialement les intérieurs et l’ailier gauche, ne réalisèrent quoi que ce soit de probant, systématiquement dominés par l’arrière-garde brésilienne. » La presse carioca se réjouit de l’équilibre retrouvé de Vasco mais s’inquiète de la sortie claudicante d’Ademir à la suite d’une charge de Raúl Pini, encore lui.

Ademir et Anibal Paz.

La quatrième journée débute par le match River Plate – Deportivo Municipal. Soutenus par la foule santiaguina (50 mille personnes), les Péruviens font longtemps jeu égal avec leurs prestigieux adversaires, bloquant l’expression de la Máquina grâce à un marquage individuel rigoureux. Félix Loustau et Ángel Labruna font plier el Muni (2-0) avant que le chaos ne s’installe sur la pelouse du stade Nacional. El Tanque López et Eduardo Rodríguez (finalement exclu) échangent des coups et les forces de l’ordre doivent s’interposer pour séparer les belligérants. Elles interviennent à nouveau à la fin du match afin de repousser des énergumènes descendus des tribunes pour s’en prendre aux Argentins. Parmi eux, Luciano Carrillo, un boxeur professionnel péruvien d’origine panaméenne. Il menace de ses poings Félix Loustau et mal lui en prend : selon Clarín, « Carrillo s’est immédiatement effondré au sol, comme foudroyé, car Moreno, qui la veille avait prouvé sa maîtrise des secrets du ring, lui a rapidement administré un sédatif. » En fin de soirée, Colo-Colo se rachète du semi-échec initial mais comme le mentionne Estadio, « n’a pas réussi à obtenir la réhabilitation qu’il recherchait contre Litoral. Il a gagné sans briller (4-2). » Les spectateurs apprécient cependant la performance du jeune ailier gauche Pedro Hugo López (3 buts) dont la carrière et le destin seront finalement misérables[4].

Sortie de Moreno sous escorte.
Sauvetage de José Bustamente pour Litoral contre Colo-Colo.

Au tiers de la compétition, River Plate et Vasco da Gama comptent deux victoires (4 points) et devancent Colo-Colo (3 points) et le Club Nacional (2 points). Aucune équipe n’a donné sa pleine mesure et les observateurs chiliens d’Estadio expriment une forme de déception à l’heure du bilan intermédiaire. La Máquina de River tourne encore au ralenti, le collectif millonario privilégiant la solidité à l’exubérance offensive. A propos des artistes du Vasco, « ils maîtrisent vraiment la défense moderne. Ils sont des joueurs très talentueux, surtout en attaque, mais ils donnent toujours l’impression de jouer par obligation. » La discipline tactique brésilienne ne les charme pas mais les chroniqueurs reconnaissent les atouts de la défense européenne (sic) quand se met en place le WM en diagonale, une arme dont ne disposent pas les autres concurrents, notamment le Club Nacional dont le système de jeu paraît trop empirique, sans réflexion. « Pour l’instant, le Nacional ne défend ses chances que grâce à la ténacité légendaire de ses joueurs et aux performances exceptionnelles de quelques individus. » Défait à deux reprises en dépit d’une âpre résistance, le Deportivo Municipal est qualifiée de « meilleure équipe de football du Pérou et son style de jeu académique est déjà devenu un classique. » Quant à Colo-Colo, les difficultés rencontrées face à une adversité supposée faible ne cessent d’inquiéter les commentateurs locaux.

A suivre.


[1] La Guerre du Pacifique se déroule de 1879 à 1884 et solde par la défaite du Pérou et de la Bolivie au profit du Chili dont l’expansion territoriale fait de la Bolivie un état enclavé. 

[2] Cinq titres consécutifs de 1939 à 1943.

[3] Buteur prolifique d’Olimpia, auteur de six buts lors du Sudamericano 1947, son passage à Nacional et la suite de sa carrière sont perturbés par une blessure au genou.

[4] Rongé par la maladie, il est amputé des orteils puis des jambes et meurt à 32 ans.

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