Le 14 août, Freddy Rincón aurait dû fêter ses 60 ans. Un accident de la circulation en a décidé autrement en 2022. L’occasion d’évoquer son seul but inscrit en Coupe du monde. Il y a 36 ans.
En 2026, la Colombie n’est plus une curiosité du football sud-américain. Elle est installée .
Le changement se mesure aussi par l’export de ses meilleurs joueurs. Tous les joueurs colombiens ayant participé à la dernière Coupe du monde jouent en dehors du pays, à l’exception du gardien vétéran David Ospina, joueur le plus capé de la sélection avec James Rodriguez. Espagne, Angleterre, Italie, Allemagne… Le football colombien a essaimé.
La Colombie a atteint les 1/8 de finale, comme en 2018, s’inclinant aux tirs au but face à la Suisse, proche d’égaler sa meilleure performance en Coupe du monde jusqu’ici, un quart de finale en 2014.
Mais en 1990, la situation était bien différente.
Los Cafeteros ne sont personne ou presque sur la scène internationale. La Colombie ne compte alors qu’une seule participation en Coupe du monde, en 1962. Tous les joueurs de la sélection jouent au pays, à l’exception de son meneur et leader silencieux, un introverti au look extraverti, reconnaissable à sa tignasse blonde qui semble presque trop grande pour son corps : Carlos Valderrama .

Los Cafeteros restent cependant sur une bonne Copa América 1987 disputée en Argentine. Ils remportent trois des quatre matchs disputés, inscrivant 8 buts, pour terminer à une honorable 3ème place. L’attaquant Arnoldo Iguaran termine meilleur buteur de la compétition avec 4 buts devant Maradona. Valderrama est élu meilleur joueur de football sud-américain cette même année.
S’ils ne parviennent pas à faire aussi bien deux ans plus tard lors de la Copa América 1989, éliminés dès la phase de poule, l’Atlético Nacional de Maturana – sélectionneur de l’équipe nationale depuis 1987 – remporte la Copa Libertadores cette année-là, devenant la première équipe colombienne titrée dans la compétition .
Le football colombien vient de comprendre qu’il peut gagner. Il n’est pas condamné à voir les autres soulever des trophées.
Los Cafeteros doivent continuer leur progression et se qualifier pour la Coupe du monde 1990. Dans la zone AMSUD, l’Argentine est qualifiée d’office en tant que tenante du titre. Neuf pays doivent passer par les qualifications. Le format choisi est un peu étonnant : trois poules de trois. Les deux vainqueurs de groupe totalisant le plus de points sont directement qualifiés pour la Coupe du monde en Italie. Le troisième est qualifié pour disputer un barrage intercontinental contre le vainqueur de la zone Océanie. Le Brésil et l’Uruguay remportent tous deux trois matches sur quatre, terminent à la première place de leur groupe et se qualifient directement pour le Mondiale. La Colombie finit également à la première place de sa poule composée du Paraguay et de l’Equateur mais fait moins bien que la Seleçao et la Céleste, remportant deux matchs sur quatre pour finir avec 5 points.
Les Colombiens doivent passer par un match de barrage contre… Israël qui a participé aux qualifications dans la Zone Océanie, au même titre que Taiwan, pour des raisons politiques.
Le match aller est disputé à Barranquilla. L’action décisive est initiée par Valderrama à un quart d’heure de la fin. Une combinaison à trois presque typique du football de Maturana. El Pibe, chaussettes basses sur les chevilles et arborant un inhabituel numéro 12, reçoit le ballon au milieu du terrain. Toujours cette impression, chez lui, d’avoir tout le temps devant soi, comme si le jeu acceptait de ralentir à son approche.
Il trouve devant lui El Palomo Usuriaga venu de l’aile droite vers l’intérieur. La défense israélienne recule, mais ne parvient pas à fermer l’espace. Usuriaga, entré à la mi-temps à la place de Redín, est frais et va faire parler son explosivité. Il a cette manière un peu désordonnée, presque animale, de courir vers le but. Il sollicite Fajardo, en pivot à l’entrée de la surface. Celui-ci parvient à devancer son défenseur et lui remet le ballon dans la course en glissant le ballon entre les jambes du défenseur israélien. Usuriaga a continué sa course et s’est engouffré dans l’espace. Il se retrouve seul face au gardien, au point de penalty. Il n’a plus qu’à conclure. Le stade explose. La Colombie s’impose 1 à 0. Ce sera le seul but d’Usuriaga avec la sélection colombienne. Un but important, puisqu’il place la Colombie à une rencontre de l’Italie. Mais El Palomo ne verra pas le Mondial. Quelques mois plus tard, Maturana l’écartera du groupe pour des raisons disciplinaires. L’homme qui at marqué le but de la qualification restera à la maison. Il a ouvert la porte de l’Italie sans jamais la franchir.

La Colombie fait match nul en Israël au retour. 0 à 0.
Des années plus tard, interrogé sur les meilleurs moments de sa carrière, El Pibe évoquera ce match contre Israël. Vingt-huit ans que la Colombie attendait de vivre une Coupe du monde. Cette fois, elle y était.
En Italie, les Colombiens sont logés à la Villa Pallavicini à Bologne à l’atmosphère de couvent. Francisco Maturana raconte que la Colombie avait volontairement choisi de se couper du monde à Bologne, une décision stratégique, destinée à protéger le groupe des sollicitations extérieures.
Le décor, un peu austère pour certains membres de la délégation colombienne, a quelque chose d’incongru pour cette équipe. Certains racontent que le lieu était hanté par le fantôme d’une veuve, ce qui aurait valu à El Bolillo Gomez, adjoint de Maturana, quelques insomnies.
Les Colombiens arrivent à Bologne le 24 mai. Ils doivent disputer leurs deux premiers matchs de poule à Bologne puis le dernier à Milan. D’abord contre les Emirats Arabes Unis, le 9 juin. Puis la Yougoslavie. Enfin, la RFA.
Le 9 juin, à Bologne donc, la Colombie fait ses débuts contre les Émirats Arabes Unis. Elle gagne 2-0, avec des buts de Bernardo Redín et Carlos Valderrama. Une bonne entrée en matière pour une équipe qui découvre la Coupe du monde.
Quatre jours plus tard, même stade, autre histoire.
La Yougoslavie a pris une gifle, 4-1 contre la RFA lors de son premier match. Elle doit réagir. Elle le fait. La Colombie perd 1-0, sur un joli but de Davor Jozić à la 75e minute. Centre de Susic, qui trouve Jozić dans la surface. Jozic contrôle le ballon de la poitrine puis enchaîne une reprise de volée qui ne laisse aucune chance à Higuita. Le gardien colombien stoppe quelques minutes plus tard un penalty de Faruk Hadzibegic pour maintenir l’espoir d’une égalisation mais ses coéquipiers ne parviendront pas véritablement à inquiéter Ivkovic, le gardien yougoslave.

La Colombie joue donc sa qualification contre la RFA, déjà qualifiée avec deux victoires en deux matchs. Toutefois, Beckenbauer ne fait pas tourner massivement son 11 de départ.
Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, les Colombiens tiennent. Puis Littbarski finit par trouver l’ouverture à la 88e minute. La Colombie est virtuellement éliminée. Elle doit marquer. C’est alors que Valderrama va avoir une inspiration géniale.
Le ballon parvient jusqu’au n°10 colombien dans l’axe, près de la ligne médiane. Il est dos au but, avec un Allemand qui vient immédiatement sur lui. Son contrôle n’est pas parfait. Le ballon lui échappe un peu, suffisamment en tout cas pour que l’adversaire puisse croire qu’il va le récupérer. Valderrama se reprend, puis se débarrasse du marquage par une volte.
Il trouve d’abord Rincón sur sa droite, qui remet en première intention vers Fajardo, dos au jeu. Ce dernier remet en une touche à Valderrama, face au jeu.
Alors que la situation exigerait d’aller vite, El Pibe ne se précipite pas et contrôle plutôt que de jouer en une touche.
Devant lui, plusieurs Allemands ferment l’axe et semblent aspirés vers le ballon. À sa gauche, Estrada propose une solution. À droite, Freddy Rincón a poursuivi sa course et se projette dans l’espace créé par cette combinaison à trois. Valderrama choisit Rincón et lui adresse une passe lumineuse qui surprend la défense allemande. Rincón se présente seul face à Bodo Illgner et glisse le ballon entre les jambes du gardien pour envoyer son équipe en 1/8 de finale, pour la première fois de son histoire. Elle vient de se faire un nom sur la scène internationale.