A 21 ans, Pelé rayonne. Révélation de la Seleção sacrée en Suède, la Coupe du monde 1962 doit le consacrer définitivement. Une blessure musculaire l’éloigne des terrains mais la manière dont o Rei affronte l’épreuve le maintient dans la lumière.
Disons-le tout de suite, cet article n’existe que par et pour cette intrigante et méconnue photo en noir et blanc de Pelé, car il s’agit bien de Pelé. De l’environnement, elle ne nous dit rien tant le cadrage serré isole le joueur du monde extérieur. Le clair-obscur dirige le regard du spectateur vers le visage du prodige brésilien et dramatise la scène. Une lumière oblique découpe avec précision son faciès affligé tandis qu’une confusion de grisaille mate et de noirs profonds l’entoure. Le grain, épais et irrégulier, participe au contraste en saturant les ombres et en fragmentant les parties lumineuses. Il donne une texture palpable, une matérialité brute exposant Pelé dans une réalité sans fard, jusqu’à révéler les impuretés de sa peau. S’il faut y lire une intention picturale, alors l’auteur a choisi de rompre avec les portraitures en pied jaunes dorées célébrant le football chromatique et l’insolente vitalité du grand joueur. Ici, Pelé est à terre, ramené à sa fragile condition humaine. Clair-obscur, religiosité (l’éclat d’une croix dans les ténèbres), visage tourmenté, il ne manque qu’une touche de carmin pour convoquer le Caravage.
Nous devons ce portrait à Juan Luco, un photographe ayant couvert la Coupe du monde 1962 en se déplaçant au gré des rencontres, de Santiago à Rancagua, de Viña del Mar à Arica, tout au Nord du Chili. Opérant en free-lance, il vend ses clichés à des périodiques ou des maisons d’édition. Luco meurt prématurément en 1964 d’un accident vasculaire cérébral. La photo que nous regardons ici n’est publiée qu’en 2022, à l’occasion de la parution d’un livre et d’une exposition organisée pour le 60e anniversaire de la Coupe du monde chilienne. Elle appartient à une collection conservée durant des décennies dans un coffret entreposé dans le grenier de la sœur de Juan Luco. Agée et contrainte de céder la demeure familiale, elle remet à ses neveux – et fils de Luco – cette boîte en 2015. Ces derniers sollicitent une connaissance, un journaliste, afin de les aider à valoriser le trésor oublié. « À l’intérieur se trouvait une quantité impressionnante de négatifs, conservés pendant un demi-siècle dans une enveloppe en papier kraft jaunie et usée. Il y avait 32 petites enveloppes allongées, portant le nom du match de la Coupe du monde 1962 qu’il avait photographié, chacune contenant entre 20 et 30 négatifs.[1] » Après recensement, restauration et numérisation des bandes, ce sont en réalité 1100 instantanés inédits qui surgissent du passé, le plus grand recueil connu du tournoi chilien. Certains ne sont pas de Juan Luco, il est matériellement impossible qu’il ait pu couvrir tous les matchs au regard des distances à parcourir d’un stade à l’autre et des intervalles de temps les séparant. Cela n’a rien d’étonnant. A l’époque, les indépendants s’entraident en constituant une sorte de pool informel et s’échangent des négatifs afin de satisfaire leurs clientèles respectives.

Le 2 juin 1962, vers 15h30, Juan Luco se trouve à proximité de la pelouse de l’Estadio Sausalito de Viña del Mar. Le match opposant le Brésil à la Tchécoslovaquie dans le Groupe III a débuté depuis une demi-heure. Quelques instants plus tôt, le numéro 10 brésilien a réalisé un mouvement de grande classe, rapporté avec emphase par le Jornal dos Sports du lendemain : « Pelé a contrôlé la balle, a pris un coup, a continué malgré tout, et a délivré une bombe phénoménale. La balle a explosé comme un boulet de canon à l’époque de la monarchie. Le ballon a heurté le poteau, et la foule a ravalé le cri de « gol » qui sortait déjà de sa gorge. Mais Pelé était à terre. » Dans les faits, il n’y a aucun contact avec un défenseur, la frappe du gauche est péniblement détournée par Viliam Schrojf et Pelé est encore debout. Sur les principaux résumés de la rencontre, après l’arrêt du gardien tchécoslovaque, on aperçoit Pelé sautiller et faire signe au staff brésilien alors qu’il se tient l’aine de la main gauche, juste avant qu’il ne sorte du cadre. Les minutes suivantes sont incertaines faute d’archives en ligne permettant de visionner l’intégralité du match[2] mais selon une photo de Sérgio Gomes pour le Jornal dos Sports, Pelé pose un genou au sol. Puis la réalisation le montre hors des limites du terrain, effectuant des mouvements, à l’écoute de son corps, sous les regards d’Aymoré Moreira, le commissaire technique de la Seleção, et d’Hilton Gosling, le médecin. D’autres montages, plus rares et de qualité médiocre, proposent un plan court et serré de Pelé, allongé sur le dos, Mário Américo à son chevet. C’est probablement à ce moment-là que Luco intervient, durant les soins délivrés par le massagista. Imaginons le photographe s’avancer en maraude vers le petit attroupement formé autour du crack brésilien – Aymoré Moreira, Mário Américo, Hilton Gosling – et tendre à bout de bras son Graflex Speed Graphic pour déclencher une prise de vue à la verticale, au jugé, sans mise au point particulière, avant que les officiels de l’organisation ne le fassent déguerpir. Pourquoi Luco ne développe-t-il jamais le négatif sur lequel figure l’événement majeur du premier tour de la Coupe du monde ? Considère-t-il les contrastes trop prononcés et rédhibitoires à toute publication ? A moins qu’il ne s’agisse d’une autocensure, l’exposition d’un Pelé diminué relevant du blasphème ?
La photo reste inconnue du public durant 60 ans. L’image de ce Brésil-Tchécoslovaquie (0-0) passée à la postérité représente Pelé se dirigeant vers le vestiaire en compagnie de Josef Masopust, gentleman compatissant à l’infortune de son adversaire (propriété d’une agence de presse, l’auteur est anonyme). A la fin de la rencontre, durant laquelle il a tenu un rôle de figurant sur le flanc droit faute de remplacement autorisé, O Rei est dirigé vers un hôpital pour des examens approfondis. Débute alors le feuilleton Pelé.

Dès le lendemain, le docteur Gosling livre les premières informations et « malheureusement, la lésion est grave ». La blessure de Pelé pourrait durer 8, 10, 15 jours, peut-être plus. Le praticien ajoute qu’il faut attendre quelques heures pour une évaluation définitive. Le 4 juillet, Paulo Machado de Carvalho, chef de la délégation brésilienne, et Hilton Gosling cosignent un communiqué dans lequel ils révèlent que « l’athlète Edson Arantes do Nascimento « Pelé » a passé une nuit relativement bonne et a commencé les soins thérapeutiques. Il devra respecter un repos absolu durant au moins 24h, les visites étant interdites durant cette période. » Hors cadre, Gosling se montre plus direct : la Coupe du monde est vraisemblablement terminée pour O Rei. Pour faire contrepoids au pessimisme médical, sans véritablement y croire, la presse relate le diagnostic du massagista Mário Américo selon lequel Pelé pourrait être rétabli sous huit jours.
Tous les regards se tournent alors vers Amarildo, 22 ans. A-t-il les reins suffisamment solides pour suppléer Pelé ? Il paraît si frêle… A la veille de la rencontre contre l’Espagne, les deux hommes fraternisent : Amarildo console Pelé, Pelé manifeste sa confiance à Amarildo. Le 6 juin, en inscrivant les deux buts brésiliens, ce dernier sauve le Brésil d’une déconvenue face à la Roja, elle-même privée d’Alfredo Di Stéfano (2-1). L’apparition quasi miraculeuse d’Amarildo ne détourne pas l’attention de Pelé dont la convalescence se poursuit et dont la reprise de l’entrainement est fixée au 11 juin. Portée par Garrincha, la seleção surmonte l’obstacle anglais en quart de finale et se prépare au choc contre l’hôte chilien. En contradiction avec les préconisations du corps médical, Pelé exprime son souhait de participer à cette demi-finale. Il n’en est rien. Il assiste au festival Garrincha depuis les tribunes et se réjouit de la qualification brésilienne (4-2). Dès lors, le retour de Pelé pour la finale est probable, ce que relève le Jornal dos Sports : « peu après avoir quitté le stade Nacional et être monté dans le bus qui devait ramener la délégation brésilienne à Viña del Mar, où elle restera jusqu’à dimanche, le technicien Aymoré Moreira a déclaré que Pelé pourra jouer contre les Tchécoslovaques lors du match qui décidera de la Coupe Jules Rimet. Hier, l’attaquant a été testé avec succès. »


La palinodie de Moreira est spectaculaire : le lendemain, il annonce que « tout espoir d’inclure Pelé dans la grande finalissima de la Coupe du Monde est définitivement écarté. » Les chroniqueurs brésiliens se consolent avec le satanique Garrincha, bénéficiaire de la mansuétude d’instances l’autorisant à jouer la finale malgré son exclusion contre les Chiliens.
Les ultimes tentatives s’avèrent négatives et Pelé doit prendre place au premier rang de la tribune principale du stade Nacional. Comme en demi-finale, il se comporte en supporter d’un Brésil en passe de devenir bi-campeão (3-1). Envoyé spécial de L’Équipe, André Lecoq est un des rares reporters à figer cet instant durant lequel Pelé tient un drapeau brésilien, l’air enfantin, comme aimanté par l’aire de jeu. L’irruption dans la sphère publique des photos de Juan Luco ajoute deux nouvelles représentations d’O Rei en costume de ville, dont ce portrait sur lequel il apparait impassible, presque marmoréen. Le regard dirigé vers l’objectif, élégant en diable, Pelé demeure au centre de l’attention, même quand les circonstances s’efforcent de le reléguer au second plan. Le propre d’une star planétaire.

[1] Ce sont les mots de Rubén Martínez, le journaliste ayant aidé les frères Luco à diffuser les photos de leur père dans l’espace public.
[2] Footballia propose la finale entre le Brésil et la Tchécoslovaquie mais la rencontre du premier tour n’est pas disponible.
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Le Caravage, j’ai un copain mexicain, mec touche-à-tout, qui ne jure que par lui. Et c’est vrai que, bien que peu friand des thématiques de l’époque, sa peinture est puissante et ne laisse pas de marbre.
Dans mes souvenirs, l’Espagne ne démérite pas face au Brésil. Y avait moyen de faire mieux lors de cette compétition. Mais Herrera change systématiquement de onze. En plus de la blessure de Di Stefano. J’ai vu cette rencontre il y a un moment mais Puskas ne marque-t-il pas une superbe reprise de volée injustement annulée ? Ou c’est lors d’une autre rencontre…
Adelardo, pas Puskas, pour jeu dangereux je crois. Soit, mais il y a aussi un penalty sur Collar non sifflé. On reparlera de l’Espagne dans cette série.
Ah, ok, j’ai toujours cru que c’était Puskas. C’est lui qui centre. Il est scandaleux ce but refusé. On est pas au niveau de Michel en 86 mais pas loin.
https://youtu.be/Whrbp8TI9Nc?si=oiSChgV-mg5BvuUJ
Ahah ! Oui, c’est génial.
L’inesthétisme de cette chilena justifie que l’arbitre l’ait refusée 😉
Véranda. Haha. C’est parce que tu es pro-Real que tu dis ça !
Pelé est à son zénith en 1962, non ?
J’ai toujours lu qu’il était à son zénith durant la première moitié des 60’s. A voir ce qu’en auront dit ses pairs, contemporains..??
La présence de Garrincha en finale, voilà une histoire qui est ressortie des limbes lors de l’affaire Trump-Balogun.
Logiquement, c’est Jaïr qui l’aurait remplacé, non?
Je n’ai pas vu grand-chose du Brésil 62, mais Garrincha avait effectivement dû être extraordinairement bon pour que, 1) tant d’énergie fut manifestement investie pour lui épargner une suspension, et, 2) pour l’aligner en finale alors qu’il était fiévreux.
Et aligner un joueur diminué en finale, c’est rarement un choix gagnant. A part Garrincha 62 et Ardiles 78, je ne connais que des échecs tant individuels (les joueurs finissent généralement remplacés) que collectifs : Rummenigge 82, Rensenbrink 74, Ronaldo 98, Maradona en 90..
Il est brillant mais aussi intermittent. Contre l’Espagne, il ne fait rien de bon pendant 1h et sur la fin, il rend fou Gracia, l’Espagnol qui le maîtrisait jusque là.
Pelé est injouable jusqu’en 65, oui. Après, il commence sans doute déjà à vieillir.
Avant de renaître, en 70, dans un style un peu différent, lui permettant de fournir moins d’efforts.
On en reparlera en octobre.
Alors, j’avais un peu étudié la question à un moment et statistiquement, on est sur les années où il est à son pic, oui.
Collectivement surtout, Santos marche sur le football en 62, puisque cette année-là, le Peixe remporte le Paulista avec une seule défaite en 30 matchs, le Taça Brasil qui sert d’ancêtre officiel au Brasileirao, en collant un 5-0 à Botafogo au Maracaña, la Libertadores avec un 3-0 face au Peñarol d’Alberto Spencer lors du match décisif et l’Intercontinentale avec le 3-2 à Sao Paulo couplé au légendaire 5-2 à Lisbonne avec Pelé qui mets un triplé et un petit pont à Eusébio.
On peut décemment parler d’un zénith, oui.
Pas mal eh eh
Il excellent face au Mexique en ouverture et encore très bon durant la 1/2h qui précède la blessure. Tout indique qu’il allait survoler le tournoi.
Après c’est intéressant de voir que ce Brésil 62 est le plus « galérien » des 3 à avoir été champion du monde entre 58 et 70.
Là où 70 est une domination assez absurde et 58 une grosse performance avec peu de vrais moments dangereux (peut-être plus tôt dans la compétition, avant que Pelé et Garrincha ne soient titularisés), en 62, la Selecao s’en sort plutôt pas mal, fait des matchs compliqués sans Pelé et même avec un Garrincha en état de grâce, il faut pas mal d’huile de coude pour remporter cette Coupe du Monde.
Mais c’est aussi les années où il est essoré, d’ailleurs, il commence à moins jouer entre 62 et 67.
Il joue 80 matchs par saison en moyenne de 57 à 61, puis diminue à 60 sur cette période (pour comparaison Eusebio fait des saisons à 55 matchs en moyenne à son apogée, et il a pas les mêmes déplacements et conditions climatiques).
62, c’est quand même une grosse occasion manquée pour les nations d’Europe de l’Est, non? Même en qualifs (je viens de regarder) ils dominent les débats en zone UEFA, Sudams qui n’ont pas l’air au mieux, quant à l’Europe de l’Ouest………… L’impression qu’il y avait plus que jamais la place pour eux.
La moitié des équipes en quarts puis en demis sont issues du bloc de l’Est.
Mais les Sud-Américains étaient au-dessus…
Les Sudams au-dessus, c’est vite dit quand même : ni l’Argentine, ni l’Uruguay ne passent le premier tour.
Et la Colombie non plus.
Je faisais référence au fait que les Brésiliens battent les Tchécoslovaques et les Chiliens les Yougoslaves.
Sinon, c’est vrai que les Urugayens ou les Argentins sont dans une phase de creux.
On en reparlera mais l’URSS aurait sans doute pu mieux faire.
Oui, c’est sans doute la nation de l’Est qui était le mieux armée. Avec les Yougos.
Et je n’en dirais certainement pas autant des CZ, même les Hongrois étaient attendus à meilleure fête que les CZ avant le début du tournoi. Le bloc de l’Est avait une sacrée profondeur en 62.
Les Tchécoslovaques doivent énormément à Schrojf qui se troue complètement en finale.
La Sbornaia qui se saborde toute seule en CDM ?
Ca serait pas la dernière fois, tu me diras…
Le Chili profite à fond de l’effet « à domicile ». Pérou (éliminé un peu par surprise par la Colombie en qualif) et Paraguay (ceci dit si l’équipe était au complet, car les Guaranis ont été pillé de leurs joueurs vers l’Europe et plus sélectionnables, donc ils ont loupé la qualif face au Mexique), étaient au dessus des Chiliens.
Le Brésil tient son rang. Uruguay était en deça.
L’Argentine se remettait tout doucement de son trauma de 58, pas déguelasse sur le papier, mais la Fédé a fait nimp comme d’hab, misant sur l’instabilité de la sélection et a tout sabordé pour foutre Toto Lorenzo complètement en décalage avec ce « qu’est encore » le foot argentin et se crashe (c’est à dire : malgré la volonté de la Fédé de prend un virage dit « moderne » et d’appuyer une vague d’entraîneurs modernisateurs au style européen, reste encore majoritairement – équipes, joueurs, entraineurs, journalistes -, accroché à son lustre d’antan, à un style argentin propre, à un football criollo en soi).
Chile 62: témoignages et constats journalistiques côté sudaméricain (presse brésilienne et argentine) que c’est un virage tactique dans le football des nations. Le physique prend le dessus, les méthodes modernes aussi, la tactique européenne est copiée,cela prend le dessus. Et ce fut une Coupe du Monde assez terne et rugueuse si l’on en croit ces mêmes commentateurs.
L’Europe de l’Est: Yougoslavie surtout, URSS deuzio, avaient une belle carte à jouer en effet.
Le football sudaméricain, hormis le Brésil donc, était pas au top. Quoique un Brésil diminuée et surement plus « prenable » que 58 ou 70.
Pelé: il était à son zénith sur ces années là, je rejoins ce qui a été dit
Magnifiques, photos et texte.
Comment as-tu eu connaissance de cette photo ?
Je cherchais une photo de 1962 peu connue d’un de ceux qui seront portraiturés dans cette série quand je suis tombé sur l’histoire de ce Juan Luco et cette photo de Pelé.
Sur la dernière photo, on voit Coutinho à l’arrière plan.