Premier épisode des souvenirs de Chayriguès.
Oubliez Mbappé, Zidane, Platini, Kopa. La première star du football français s’appelait Pierre Chayriguès. A l’automne de sa glorieuse carrière, âgé de 35 ans, il avait livré ses souvenirs à l’hebdomadaire Match. C’était alors le supplément sportif illustré de L’Intransigeant, le plus grand quotidien du soir de Paris jusqu’en 1930. Match incarnait la presse moderne de l’époque, privilégiant le récit, le reportage et les portraits des sportifs, et surtout faisant une large place au photojournalisme.
Les années 1930 étant fatales à L’Intransigeant, le journal céda Match au patron de Paris-Soir Jean Prouvost en 1938. Celui-ci en fit un magazine d’actualités illustré, sur le modèle de Life : ce fut un très grand succès – les tirages grimpant jusqu’à 1,4 million en octobre 1939 – qui se confirma après-guerre sous le nom de Paris-Match.
S’étalant du 30 août 1927 au 17 janvier 1928, les souvenis de Pierre Chayriguès constituèrent un véritable feuilleton qui tint en haleine le public sportif. Ils s’ouvrent, en page 3 du 30 août 1927, par une présentation signée Marcel Rossini.
Présenter l’homme dont la renommée a été claironnée depuis des années aux quatre coins de la France – présenter Chayriguès à un public de sportifs : gageure.
On ne présente pas le populaire « Pierrot » car il s’est depuis longtemps présenté lui-même à chacun, par ses talents ; on peut parler de lui au hasard du souvenir ou de l’impression…
Que je vous conte comment il se révéla à moi. Quinze ans ont passé depuis ce jour-là. Le terrain de Saint-Ouen, bien que la Ligue de football association et le Comité interfédéral y eussent déjà fait disputer d’importantes rencontres internationales, était loin d’être ce qu’il est devenu. Une tribune en planches, modeste et très exiguë, d’un côté. Tout à l’entour, la classique barrière au long de laquelle quelques milliers de spectateurs venaient applaudir aux exploits de nos footballeurs.
Il avait plu. Le Club à l’étoile rouge, au maillot rayé verticalement marine et blanc, prenait une belle leçon de football mais se défendait avec foi. Il avait devant lui les fameux professionnels britanniques de Tottenham Hotspur[1]. Des maîtres d’une part, des élèves de l’autre ! Le petit ailier droit Walden[2], qu’après la guerre on retrouverait encore dans l’équipe nationale anglaise, se jouant de ses adversaires, effectuait descente sur descente, centrait, passait, centrait à nouveau, sans que la balle pénétrât dans les filets parisiens. Le fameux Grimsdell[3] s’acharnait sans succès à mener ses hommes à l’attaque. Alors l’équipe londonienne abandonna un temps sa méthode purement classique pour adopter des principes essentiellement réalisateurs et tenter de marquer en force.

Fleming[4] partit seul avec le ballon et dribbla un à un ses adversaires. Fleming était lors l’un des plus remarquables avants-centres qui opérait dans les équipes professionnelles de Grande-Bretagne. Arrivé à six mètres des buts, il marqua une fraction de seconde d’arrêt – le temps d’ajuster son shot – et… la balle alla en sortie de touche, car, prompt comme l’éclair, Chayriguès avait plongé comme un pantin, poings en avant, et soufflé la sphère de cuir à son adversaire. Cela fut aussi soudain qu’irrésistible. Et je me sens incapable d’exprimer la stupéfaction du footballeur anglais restant là, béat, sans un geste, cherchant à discerner ce qui venait d’arriver. J’ai compris ce jour-là ce que valait Chayriguès.
A-t-il une méthode, a-t-il une manière ?
De son coup d’œil, n’en parlons pas. Il faut l’avoir vu, placé d’un côté des poteaux, trompé par un centre trop long, faire deux pas sur le côté et s’élancer comme une flèche rasant la terre vers l’autre côté de ses buts où la balle reprise de volée allait pénétrer, s’en emparer et la renvoyer vite au loin.
Il est adroit ! Il est puissant ! Dans ses mains, la balle semble un jouet minuscule. D’un geste, il coupe sa trajectoire et s’en empare et la caresse et s’en joue. Dans ses 18 mètres, elle est sa chose à lui. Inévitablement elle doit lui revenir. Il sait mieux que quiconque l’attirer et puis esquiver. – Ah ! que d’applaudissements lui valent ses esquives – l’adversaire furieusement lancé vers lui et qui se retrouvera, la seconde d’après, dans les filets, désemparé[5] !
Il y a de l’inspiration dans son cas ! Il y a tellement d’inspiration, que Chayriguès, sans le savoir, simplement parce qu’il était un footballeur-né et qu’il avait le don de la défensive, s’est égalé, sitôt qu’il a pris place dans une grande équipe, aux meilleurs keepers britanniques. On ne bloquait pas la balle avant lui ; on la renvoyait directement ! Il l’a bloquée. Hormis de Gastyne[6], qui dut à cela d’être surnommé « le crapaud », on ne plongeait pas ! Il a plongé. Il a défendu. Il a été sous toutes ses formes : la défense.
Ce qui résulte de tout cela, vous le savez. Pas d’arrière qui ne se soit senti plus fort parce qu’il jouait devant lui. Pas d’équipe qui n’ait vu sa volonté de vaincre accrue parce qu’il était là et parce qu’il inspire au plus haut degré la confiance sans laquelle les efforts sportifs restent vains.
La confiance ! Avec un tel gardien de but derrière soi, on se sent du courage et de l’allant et le désir de s’imposer. On a la foi. On se surpasse pour se hisser à sa hauteur.
Et voilà toute l’histoire de la finale de la Coupe de France d’il y a six ans ; de la défaite de l’Olympique par le Red Star[7]. Après deux ans d’absence – il avait été sérieusement blessé en prenant part au tournoi de football des Jeux Interalliés – Chayriguès faisait sa rentrée dans les rangs des marine et blanc. Il fut splendide. L’espoir changea de camp lorsque les favoris virent l’inutilité de leurs attaques, toutes brisées l’une après l’autre. Et les « verts », à l’avance vainqueurs certains, furent battus.
Et voilà également l’histoire du France-Belgique qui précéda les derniers Jeux Olympiques[8]. Nos meilleurs footballeurs étaient restés sur la touche. Mais il était là. Il était à ce point présent que l’équipe belge au glorieux passé, et sûre de son succès, s’aperçut après quarante-cinq minutes de jeu qu’elle allait être défaite ; qu’on ne pouvait pas briser une défensive aussi brillante, qu’il était inutile de s’acharner contre un mur sur lequel elle n’avait de prise.

Sans Chayriguès, elle eût, dès les premières minutes, pris l’avantage et marqué. Elle eût peut-être gagné nettement. Elle fut défaite.
Si vous relisez la longue liste des rencontres internationales auxquelles Chayriguès a participé, vous verrez très fréquemment son nom cité. S’il n’avait été, à deux reprises dans sa déjà longue carrière sérieusement blessé et longtemps tenu à l’écart du jeu, il serait le recordman de la sélection.
Mais il n’a pas besoin de ce titre. Qu’il ait évité à l’équipe de France des défaites certaines ; que par sa présence, par la confiance qu’il inspire, il ait stimulé les énergies de ses camarades de jeu ; qu’il ait pu être considéré comme le meilleur gardien de but qui se soit produit depuis toujours en Europe et qu’il soit, à coup sûr, le plus populaire, cela suffit à sa gloire !
Quinze ans durant, il a préservé avec un brio sans égal les filets de notre équipe nationale. S’il avait voulu, il eût poursuivi sa carrière, en Angleterre où des offres très tentantes lui avaient été faites, pour qu’il vienne jouer en qualité de professionnel.
Il a préféré rester fidèle à son public parisien et à l’équipe de France dans les rangs de laquelle il tint la place que l’on sait.
Ce faisant, les footballeurs les plus valeureux de l’Europe, ceux qui, bien avant la guerre, tenaient déjà les rôles de premier plan et ceux qui se sont imposés depuis, il les a tour à tour rencontrés.
Britanniques, Tchèques, Hongrois, Autrichiens, Allemands, Hollandais, Belges, Luxembourgeois, Suisses, Italiens, Espagnols, Portugais, – arrêtons là notre énumération – ont monté à l’assaut des buts qu’il gardait. Pas un qui n’ait applaudi à sa vigilance ! Pas un qui ne se soit enthousiasmé à ses exploits !
Aux hourras clamés en tant de langues diverses Pierre Chayriguès préféra les bravos, les acclamations du public français, du public parisien en particulier.
Sans la désirer il acquit une gloire internationale. Elle l’émut moins que ce « Pierrot » familier que lui valut l’affection des « piqués » de la balle ronde.
S’exiler ? Jamais il n’y eût consenti. « Paname », les terrains de la capitale, les amitiés du Club ? Croyez-vous que ce sont choses qui se paient en livres sterlings ? Ainsi pensa Chayriguès et c’est sur les terrains de France qu’il poursuivit son rôle athlétique.
C’est toute l’histoire de cette éblouissante carrière qu’il a fait revivre pour Match.
Photo d’en-tête : scène de France-Belgique, le 13 janvier 1924.
[1] En mai 1913, au stade du Red Star à Saint-Ouen, les professionnels de Tottenham Hotspur jouèrent deux matchs contre une sélection de la Ligue de Football Association (LFA), et non contre le Red Star, dont les filets étaient gardés par Chayriguès. Le jeudi 1er mai, devant 5 000 spectateurs, les Britanniques s’imposèrent 2 buts à 1. Le dimanche 4 mai, l’addition fut plus salée : 9-0 en faveur des mêmes. Walden, Grimsdell et Fleming participèrent aux deux matchs et la performance de Chayriguès fut louée à chaque fois.
[2] Frederick Walden, né en 1888, ne dépassait pas le mètre 60. Il joua deux matchs en équipe d’Angleterre et défendit principalement les couleurs de Tottenham.
[3] Arthur Grimsdell, né en 1894, joua six matchs en équipe d’Angleterre et défendit les couleurs de Tottenham tout au long de sa carrière.
[4] L’Ecossais John Fleming, né en 1889.
[5] Le règlement de l’IFAB autorisait alors les attaquants adverses à charger le gardien à l’épaule. Violemment percuté, celui-ci relâchait parfois le ballon, voire finissait avec le ballon dans ses filets ! Bien sûr, le gardien pouvait esquiver la charge de l’attaquant…
[6] Guy de Gastyne, né en 1888, était au début des années 1910 le gardien du Racing.
[7] Le 24 avril 1921, le Red Star remportait sa première Coupe de France face à l’Olympique (2-1). Lors de cette rencontre, Chayriguès arrêta notamment un pénalty de Jules Devaquez.
[8] Le 13 janvier 1924, au Stade Buffalo, la France battit la Belgique par 2 buts à 0.