L’international

Sixième épisode des souvenirs de Chayriguès.

Europe Histoire

Toujours en page 11 de Match, le 4 octobre 1927, Pierre Chayriguès continuait ses souvenirs et évoquait la suite du France-Belgique de 1912…

Un peu désemparés par ce but, nos adversaires redoublent ensuite d’efforts. Mais malgré leur supériorité technique, ils ne parviennent pas à nous rendre la monnaie de notre pièce et je vois encore voulant à tout prix égaliser Six parti du centre du terrain, filer vers moi, dribbler ses adversaires avec un brio admirable… A quinze mètres des buts, l’avant-centre belge dont j’attendais le shot sans crainte, était arrêté net dans son action, par Gindrat qui dans un rush désespéré l’avait rejoint. Ce jour-là, la Belgique aurait été battue si trente secondes avant la fin, Mesnier, si brillant tout au long du match, n’avait fait une faute de main dans la surface de réparation. Le penalty qui s’en suivit fut un but. Allez donc pour une balle à ras de terre, expédiée d’un shot précis et sec, dans le coin des poteaux ?

Etre rejoints ainsi « sur le poteau », pour employer une expression chère aux turfistes, il y avait de quoi être dépités. Mais reconnaissons en toute sincérité que l’équipe de Belgique méritait le match nul… Nos vaillants adversaires avaient bien dû donner, ce jour-là, le meilleur d’eux-mêmes[1].

Les rencontres internationales se déroulent alors avec une rapidité très grande. Notre match contre la Belgique avait eu lieu le 21 janvier[2] ; le 4 février, l’équipe de la London League était à son tour à Saint-Ouen[3] ; quinze jours plus tard, le onze helvète y paraissait[4] et nous entreprenions le mois d’après le long mais victorieux voyage de Turin[5]. Ah ! le football français savait se défendre alors ! Ses maîtres étaient de l’autre côté de la Manche, uniquement. Il luttait à armes égales avec ses voisins et battait la plupart d’entre eux[6].

Après avoir subi notre annuelle défaite devant les footballeurs londoniens – défaite en somme très honorable puisque deux buts seulement séparaient les vainqueurs des vaincus à l’issue du match – France-Suisse se joue sur ce même terrain de la rue de la Chapelle qui tint une si grande place dans l’histoire du football d’avant-guerre[7].

J’en appelle à ceux qui suivirent cette rencontre ! Vit-on souvent une équipe de France – et je songe en disant cela aux meilleurs formations d’après-guerre – fournir un jeu aussi scientifique, aussi brillant, aussi nuancé, aussi rapide que les onze joueurs devant lesquels les Helvètes constamment dominés, durent s’incliner, nettement battus par cinq[8] buts à 1 ?

Je crois que là encore, la classe remarquable de notre ligne de demis, de Bigué, Ducret et Barreau influa de manière décisive sur la partie. Maîtresse du terrain, notre ligne intermédiaire alimenta notre attaque d’une manière incomparable. Mesnier, Maës et surtout notre aile gauche composée de Vialmonteil[9] et de Triboulet qui se jouèrent de la défense adverse, firent le reste.

Mais la série de nos succès n’était pas terminée ! Un mois plus tard, vous ai-je dit, nous étions à Turin, après un voyage pénible, très fatigant. Nous nous présentions incomplets puisque ni Gindrat ni Bilot n’avaient pu faire le déplacement.

Je vivrais cent ans que je n’oublierai jamais ce match, le plus impressionnant que j’aie jamais disputé. D’abord je n’avais jamais joué devant une assistance aussi nombreuse. Il y avait, au bas mot, huit mille spectateurs autour du terrain. Et huit mille spectateurs à une partie de football, il y a quinze ans, je vous prie que cela représente quelque chose de rare.

L’équipe de France, avant le match contre la Suisse le 18 février 1912.

Ensuite, j’ai rarement assisté à une rencontre aussi acharnée, aussi passionnée, aussi indécise jusqu’au bout. Elle peut se résumer à ceci : la France marque, l’Italie égalise. Second but pour les tricolores ; les « azur » égalisent. Nous marquons une troisième fois ; nos adversaires nous rejoignent. Enfin le septième but, l’ultime, le but de la victoire est réalisé par Mesnier dont le shoot est si formidable que le ballon crève les filets. Il ne reste pas dix minutes à jouer. Longues minutes fiévreuses au cours desquelles les transalpins produisant un effort magnifique nous dominent, soutenus par les hourras de la foule, mettent toute leur volonté à forcer le résultat. Et Desmarets[10] qui est derrière mes filets, chronomètre en main, à compter les minutes, à compter les secondes, a enfin la joie d’entendre le coup de sifflet final. Il se précipite alors, clamant sa joie, les bras vers moi pour m’embrasser. Et si tu veux bien le reconnaître, mon vieux grand Bob, ton pied s’est pris dans la corde d’un piquet de but et tu as ramassé une bûche magistrale. Tes cinq pieds six pouces ont du s’en ressentir un bon moment ! Mais ton enthousiasme était en somme peu de chose à côté de l’enthousiasme de la foule tout au long de la partie. Tu avais attendu la fin pour le manifester. Quand son équipe favorite égalisant la marque, avait réussi son premier but, elle avait – je me demandais alors ce qui allait nous arriver – envahi le terrain pour porter Cevenini[11] en triomphe !

Il faut d’ailleurs reconnaître que cette même foule ne nous ménagera pas les applaudissements. Maës avait fait une partie admirable. Il avait réussi trois buts sur quatre, et de quelle manière ! Tous trois avec la tête de quinze à vingt mètres des buts. Il y avait de quoi être estomaqué, avouez-le ! Pour prix de son brio, Maës fut porté en triomphe. La même récompense m’était réservée. J’avais défendu mes filets comme un lion. Je fus à mon tour hissé sur de robustes épaules et ramené au vestiaire[12].

Mon jeu avait d’ailleurs été prisé au point qu’on ne voulait pas que je retourne en France. On m’offrait de rester à Turin et d’y poursuivre ma carrière de footballeur. Je m’y refusai, bien entendu…

Retour à Paris ; reprise du championnat ; notre succès s’affirme. Mon club termine la saison avec deux matches perdus et un seul [nul ?] sur seize joués. A nous le titre de champion de la Ligue – t’en souviens-tu, Gamblin ! – mais nous échouons dans la finale du trophée de France. L’Etoile des Deux Lacs nous bat par 3 buts à 1 – l’Etoile des Deux-Lacs que commandait notre maître-centre-demi qui a nom Ducret[13].

Et voilà la fin d’une saison particulièrement bien remplie. Il nous est d’abord donné de prendre une bonne leçon de football, car les professionnels du Celtic de Glasgow terminant une longue tournée à travers l’Europe viennent nous rendre visite à Saint-Ouen[14].

Photo d’en-tête : scène du match Paris-Londres, le 4 février 1912.


[1] Le 28 janvier 1912, devant 4 000 spectateurs, l’équipe de France et l’équipe de Belgique se séparèrent sur le score de 1-1, buts de Maës à la 75e minute et de Hubin sur pénalty à la 89e minute.

[2] Le 28, en réalité.

[3] Le 4 février 1912, devant 5 000 spectateurs, la sélection de Londres battit celle de Paris sur le score de 4-2.

[4] Le 18 février 1912, devant 5 000 spectateurs, la France battit la Suisse sur le score de 4-1.

[5] Le 17 mars 1912, devant plus de 6 000 spectateurs, la France battit l’Italie à Turin sur le score de 4-3.

[6] Chayriguès n’exagère pas, puisque son arrivée en équipe de France coïncida avec une première période faste pour les Bleus. La victoire contre le Luxembourg, pour la première sélection de Chayriguès, fut la première de l’équipe de France depuis trois ans et demi. Jusqu’à la guerre, la France rencontra trois fois le Luxembourg (deux victoires, une défaite), trois fois la Belgique (une victoire, un nul, une défaite), trois fois la Suisse (deux victoires, un nul), trois fois l’Italie (deux victoires, une défaite), une fois l’Angleterre et une fois la Hongrie (deux défaites). Si on met donc de côté l’Angleterre et la Hongrie, le bilan contre les voisins est plutôt correct : sept victoires, deux nuls et trois défaites.

[7] L’actuelle rue du docteur Bauer, à Saint-Ouen, s’appelait alors rue de la Chapelle. L’actuel stade Bauer, où joue toujours le Red Star, est situé à l’emplacement de l’ancien terrain de la Chapelle. Entre 1911 et 1914, l’équipe de France y joua sept matchs.

[8] Quatre, en réalité : Mesnier, Triboulet, Maës, Vialmonteil.

[9] Henri Vialmonteil, né en 1892, six fois international.

[10] Robert « Bob » Desmarets, né en 1887, est alors un journaliste sportif particulièrement influent. Père de l’actrice Sophie Desmarets, il fut aussi pendant l’entre-deux-guerres le directeur du Vélodrome d’Hiver et du Parc des Princes.

[11] Aldo Cevenini, né en 1889, défendit notamment les couleurs des deux clubs de Milan et fut international à 11 reprises. Il égalisa à 2-2, ce jour-là.

[12] Nous avons consacré une partie d’article à ce grand match.

[13] Champion de la LFA à l’issue de la saison 1911-1912, le Red Star fut à ce titre qualifié pour le Trophée de France qui rassemblait les champions des différentes fédérations membres du CFI. Il perdit en finale, le 2 juin 1912, contre l’Etoile des Deux Lacs, championne de la FGSPF (Fédération gymnastique et sportive des patronages de France).

[14] Il y a là une confusion de la part de Chayriguès : c’est en fait le 29 mai 1911 que le Celtic vint donner la leçon à Saint-Ouen (8-1), devant environ 1 000 spectateurs. Ce fut le premier match de Chayriguès avec son nouveau club du Red Star. La veille, L’Auto annonçait encore Pouget comme portier du club audonien.

3 commentaires pour "L’international"

  1. Verano82 dit :

    Bob, tu sais comment était composé le comité de sélection à l’époque ? Des membres de la fédération ? Des journalistes ?

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    1. bobbyschanno dit :

      Il y avait 3 membres par fédération adhérente au CFI, donc jusqu’à 12 lorsque l’USFSA intègre le CFI. Les sélectionneurs essayaient de prendre des mecs un peu de chaque fédération, mais la LFA puis l’USFSA se taillaient la part du lion.
      Le directeur de 1909 à 1914 en est René Chevallier, notable et administrateur. On voit passer des journalistes, comme Barnoll, des gestionnaires, comme Henri Chailloux…

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  2. belo_dedici dit :

    Tu as zappé un verbe dans « Allez donc pour une balle à ras de terre, expédiée « 

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