Champion à 15 ans

Troisième épisode des souvenirs de Chayriguès.

Europe Histoire

C’est toujours en page 11 de Match, le 6 septembre 1927, que Pierre Chayriguès poursuivait ses souvenirs. Très vite, les premiers succès arrivèrent.

L’athlétisme sur le pavé. – Mon premier championnat

Mes parties de football sur la place de l’Eglise, à Levallois, tenaient donc une place extrêmement importante dans ma vie d’écolier. Mais je ne bornais pas à cela mon instinct de sport. La course à pied m’attirait aussi et j’y remportais maints succès.

La municipalité de Levallois organisait fréquemment des fêtes, le dimanche. Et l’on y faisait de l’athlétisme sur le pavé. Pas de starter – nous aurions eu peur du coup de pistolet – pas de couloirs pour les courses de vitesse. Ai-je besoin d’ajouter que nous ignorions tout des départs en bascule ? Mais, par contre, quelle ardeur à la lutte, quelle âpre volonté de gagner nous montrions ! Sprint d’un coin de rue à l’autre, demi-fond et fond sur un nombre déterminé de tours d’un pâté de maisons ; je courais tout et je gagnais tout. Mes plus redoutables adversaires étaient Garin, le neveu du Champion cycliste[1], Triboulet et l’aîné des Gardechaux.

Il faut avouer, d’ailleurs, que si je remportais de nombreux succès, j’avais l’avantage de m’entraîner, car j’habitais dans la même maison que le père Nicolas, bien connu de tous les cyclistes en renom et où Cadolle[2], Lecuyer[3], Trousselier[4], Charpiot[5], Montcorgé[6], Jacquart[7] venaient très fréquemment le soir, histoire de se retrouver ou de faire réparer leur vélo. A la tombée du jour, l’entraînement commençait dans les rues désertes de Levallois, eux sur leur machine et moi à pied. Jugez si j’ai pu acquérir du souffle à ce métier-là.

Mais revenons au football qui m’était encore plus cher que tout. Mes camarades de l’école des Frères et moi avions grandi. Nous ne nous contentions plus des parties sur la place de l’Eglise, avec une balle en caoutchouc. A ce moment-là, le vaste terrain vague compris entre les abattoirs[8] et le cimetière servait de champ de jeu[9] à des clubs tels que Levallois, Clichy, l’U.S. Parisienne et le Racing, avant qu’il n’aille à Bécon-les-Bruyères. Un Bagatelle en miniature avec le décor en moins ! Nous y trouvions le jeudi des terrains encore tracés. Les poteaux de but manquaient, soit ! Mais trois casquettes, d’un côté, un veston de l’autre en tenaient lieu. Et nos matches avec « ceux d’la laïque » recommençaient. En fait de ballon, nous n’avions que l’enveloppe de cuir. Pour deux sous, nous achetions une vessie de porc. Et en avant pour la rencontre. Match au finish, bien entendu ! Il n’était pas question de jouer deux mi-temps de quarante-cinq minutes. Nous commencions la partie le plus tôt possible et nous la terminions à la tombée du jour.

Quand je vous aurai dit que notre ligne d’avants était composée de Triboulet, Turcan[10], Schalbart, Pierre Gastiger[11] et Mayault ; que j’avais pour arrières Letailleur et Compeyrat[12], vous comprendrez que, malgré tout leur désir de gagner, nos adversaires étaient le plus souvent battus. Ils avaient pourtant dans leurs rangs un joueur qui, s’il ne fut jamais international par la suite, n’en reste pas moins l’un des footballeurs les plus remarquables comme adresse que j’aie jamais rencontrés. Contrôlant la balle dans n’importe quelle position, dribblant dans la perfection, shootant avec une précision stupéfiante, il jouait gardien de but, arrière demi-centre, avant-centre avec un égal bonheur. Soulas[13] faisait notre émerveillement.

Vint alors le moment d’entrer dans un club. Le F.E.C. Levallois, où jouaient déjà Gaston Barreau[14], les deux aînés des frères Letailleur, les frères Lesur[15] et l’avant-centre Krene[16], grand marqueur de buts de l’équipe, nous accueille. Avec mes camarades et mes adversaires de la place de l’Eglise, nous formons la deuxième équipe des « harengs »[17]. Et notre premier championnat commence. Mon premier championnat ! Que me voilà reporté loin en arrière ! Il me rappelle, ce championnat, ma première rencontre avec Gamblin[18], aux côtés de qui je devais accomplir la plus grande partie de ma carrière. C’était au Champ-de-Mars, le long de la Galerie des Machines[19]… Il y a vingt ans.

Formé de footballeurs qui se connaissaient admirablement pour avoir joué depuis plusieurs années ensemble, notre équipe s’impose, gagne match sur match, prend la première place de la compétition et la conserve jusqu’au bout.

Mon premier titre de Champion[20] m’emplit d’une joie intense ! A quinze ans, songez, quelle gloire !

Photo d’en-tête : la Galerie des Machines et la Grande Roue.


[1] Maurice Garin, né en 1871, vainqueur du premier Tour de France en 1903.

[2] Marcel Cadolle, né en 1885, a notamment remporté une étape du Tour de France en 1907.

[3] S’agit-il de Jean Lécuyer, né en 1876, 4e du 110 mètres haies des Jeux de 1900 ?

[4] Louis Trousselier, né en 1881, vainqueur du Tour de France 1905.

[5] Alphonse Charpiot, né en 1879, arriva notamment 2e de Paris-Roubaix en 1911.

[6] Champion cycliste des années 1920. Il y eut aussi un Moncorgé dans les années 1900.

[7] R. Jacquart, à ne pas confondre avec René Jacquart, célèbre boxeur des années 1930 et 1940.

[8] Ouverts en 1886 dans la partie nord de la commune de Levallois, à la limite de celle de Clichy, les abattoirs furent fermés en 1948 afin de permettre l’extension du cimetière municipal.

[9] Il était appelé terrain de la rue Mussard.

[10] Comme Chayriguès, Turcan joua ensuite pour l’US Clichy et le Red Star.

[11] Pierre Gastiger, né en 1893, joua notamment pour le FEC Levallois et le Stade Rennais. Il fit partie du groupe sélectionné pour le tournoi de football des Jeux olympiques d’Anvers, mais il ne joua pas.

[12] Alfred Compeyrat, né en 1890, porta trois fois le maillot national.

[13] Félix Soulas remplaça Chayriguès dans les buts de l’US Clichy après son départ pour le Red Star.

[14] Né en 1883, il joua essentiellement pour le FEC Levallois. Il porta douze fois le maillot national, avant de devenir sélectionneur de l’équipe de France.

[15] Certainement à ne pas confondre avec Henri Lesur, né en 1892, qui défendait alors les couleurs de l’US Tourcoing et porta six fois le maillot national. A la même époque, un autre Lesur jouait arrière au RC Calais.

[16] Inconnu par ailleurs.

[17] Surnom attribué aux Levalloisiens.

[18] Lucien Gamblin, né en 1890, a été pendant quinze ans le partenaire de Chayriguès au Red Star et en équipe de France.

[19] Construit pour l’Exposition universelle de 1889, ce monument a été démoli en 1909. A côté était installée la Grande Roue, symbole de l’Exposition universelle de 1900, démontée à partir de 1920.

[20] Championnat de Paris des équipes secondes 1907. Le FEC Levallois devança effectivement la deuxième équipe du Red Star, où officiait notamment Lucien Gamblin.

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