Il était une fois…l’Intercontinentale – 1991 : Srbija do Tokija

En 1991, la Toyota Cup voyait deux équipes ayant remporté leur coupe continentale pour la première fois mais également des représentants de deux pays n’ayant jamais été au sommet continental, la Yougoslavie et le Chili.

Mais pour les Serbes, ce match est lié à un slogan : « Srbija do Tokija » (de la Serbie à Tokyo). La phrase fut à l’origine créée par les supporters de l’Etoile rouge, glorifiant alors les succès sportifs du club.

Le slogan est depuis devenu paradoxal, étant utilisé par certains nationalistes serbes au premier degré mais également de manière ironique pour moquer l’exceptionnalisme serbe.

Le graffiti « Srbija do Tokija » était néanmoins une occurrence courante durant les guerres de Yougoslavie où elle servait à vanter la Serbie de Slobodan Milošević vis-à-vis de la Bosnie, de la Croatie ou du Kosovo.

« De la Serbie à Tokyo puis au Milwaukee », en réaction aux bombardements américains sur Belgrade.

Deux néo-vainqueurs aux parcours épiques

Après les défaites en finale de 1973, 1975, 1981 et 1982, le pays des poètes voyait enfin un de ses clubs remporter la Copa Libertadores. L’arrivée du technicien yougoslave Mirko Jozić avait commencé une ère de succès inédits pour Colo-Colo. Après avoir terminé en tête de son groupe, Colo-Colo allait sortir coup sur coup l’Universitario, le Nacional puis Boca Juniors pour se hisser jusqu’en finale, sa première depuis 1973. Face aux Paraguayens de l’Olimpia, double finaliste et vainqueur en titre, les hommes de Jozić réussirent à tenir le match nul à Asunción pour remporter le Graal sud-américain trois buts à zéro dans un estadio Monumental plein à craqueri.

Le même jour que la finale aller au Paraguay, l’Etoile rouge de Belgrade était également confrontée à son destin, à Bari en Italie. Après avoir sorti le Grasshopper, les Rangers et le Dynamo Dresde, les joueurs de Ljupko Petrović se retrouvent face au Bayern de Jupp Heynckes. Les Bavarois, demi-finalistes l’année précédentei veulent retrouver la finale de la Coupe des clubs champions, après l’échec de 1987. Mais dans l’Olympiastadion de Munich, Pančev puis Savićević répondent à l’ouverture du score de Roland Wohlfarth pour l’emporter 2-1. Au retour, dans un Marakana bouillant, les locaux ouvrent le score grâce à un coup franc signé Siniša Mihajlović. La seconde mi-temps voit Klaus Augenthaler puis Manfred Bender doucher les espoirs yougoslaves jusqu’à la 90e minute. Mihajlović tente un centre à ras de terre qu’Augenthaler dévie, trompant Raimond Aumann et qualifiant les belgradois en finale de la C1 pour la première fois de leur histoire. A la suite de ce match, les représentants yougoslaves furent confrontés à l’Olympique de Marseille de l’ambitieux Bernard Tapie et menés par « le sorcier belge » Raymond Goethals.

L’issue de ce match est connue, 0-0 après 90 et 120 minutes, un triste spectacle pour les 56 000 spectateurs du stade San Nicola mais finalement une victoire yougoslave grâce à un arrêt de Stevan Stojanović sur le tir au but de Manuel Amoros.

Un duel déséquilibré numériquement comme sportivement

Le 8 décembre 1991, les 22 acteurs se retrouvent dans le stade olympique national de Tokyo devant 60 000 spectateurs.

Côté chilien, la colonne vertébrale ayant remporté la Copa Libertadores quelques mois plus tôt est encore présente, tout comme le coach yougoslave. La situation est néanmoins très différente pour les yougoslaves qui ont vu une grande partie de leur équipe quitter le navire après le début des guerres de Yougoslavie. Les gardiens Stojanović et Jovanović, les défenseurs Marović et Šabanadžović, le milieu offensif Prosinečki et le buteur Binić ne sont plus présents entre juin et décembre 1991. Le coach Ljupko Petrović a également quitté Belgrade. Malgré les nombreux départs, l’effectif yougoslave reste pétri de talents et les champions d’Europe partent favoris.

A leur arrivée au Japon, le préparateur physique des Yougoslaves, Predrag Stojanović, demande à ses joueurs de s’entraîner afin de se relaxer. Les journalistes locaux, en voyant cela, sont certains de la victoire des Européens. Les Chiliens étaient arrivés quelques jours plus tôt et étaient directement partis à un hôtel pour se reposer. Pour les reporters japonais, cette différence de mentalité sera visible sur le terrain.

Le début de match est étonnamment équilibré, Colo-Colo réussissant à avoir quelques occasions. Mais au quart d’heure de jeu, l’Etoile rouge élève son niveau et les chiliens deviennent de plus en plus timides. Juste avant la vingtième minute, Duško Radinović trouve Dejan Savićević sur l’aile droite, ce dernier échappe à Miguel Ramirez, se retourne et passe le ballon à Vladimir Jugović dont la montée n’a pas été suivie par la défense chilienne. Le futur juventino trompe le portier et permet à son équipe d’ouvrir le score. Alors que l’Etole rouge commençait à trouver son rythme et dominer, Savićević tacle en retard l’argentin Marcelo Barticotto juste avant la mi-temps et se fait exclure, les champions d’Europe joueront une mi-temps entière à 10.

Mais malgré un avantage numérique, Colo-Colo semble incapable de menacer l’Etoile rouge qui continue à jouer sa partition comme si de rien n’était. Peu de temps avant l’heure de jeu, une contre-attaque yougoslave aboutissant à un cafouillage permet à Jugović de doubler la mise alors que Mirko Jozić semble être impuissant face au talent brut de ses compatriotes.

Alors que les Chiliens semblent vouloir mettre le pied sur le ballon pour empêcher les Yougoslaves de faire leur jeu en pressant haut, cette stratégie se retourne contre eux quand à la 72e minute, Jugović récupère le ballon face à des Chiliens coupés en deux et a tout le temps du monde pour jouer un quatre contre trois en faveur des Yougoslaves, sa passe trouve Mihajlović qui peut centrer pour Pančev qui ajuste un Daniel Moron battu.

La fin de match est à l’avantage de Colo-Colo qui semble proche de marquer mais Patricio Yáñez n’arrive pas à tromper Zvonko Milojević, le score en restera donc à trois buts à zéro en faveur de l’Etoile rouge de Belgrade qui devient officiellement champion du monde.

Shoichiro Toyoda remet le trophée à Ilija Najdoski, le capitaine Savićević ayant été exclu, alors que Vladimir Jugović remporte une Toyota flambant neuve. Ce dernier ne posera néanmoins jamais ses fesses dans une voiture de la marque d’Aichi, le milieu de terrain n’étant âgé que de 22 ans à l’époque et ne possédant pas encore le permis de conduire. Le secrétaire général du club, Vladimir Cvetkovići, lui dira qu’il était encore trop jeune et qu’il vaudrait mieux partager le cadeau avec l’ensemble du club. La Toyota Corolla AE100 ne fera donc jamais le même parcours à travers l’Europe que le natif de Milutovac.

Retour à la réalité

Même si le drapeau levé en fin de match par les joueurs de l’Etoile rouge est bien celui de la Yougoslavie titiste avec son étoile rouge au centre, le pays est déjà en train de se morceler partout et la guerre a déjà commencé. Dans les mois qui suivront, l’ensemble des champions du monde quitteront leur pays de naissance pour les grands championnats européens. La guerre verra le club immédiatement s’effondrer à l’échelle européenne et se battre pour rester le club le plus titré du pays contre les rivaux éternels du Partizan.

Pour Colo-Colo, l’ère Mirko Jozić durera encore deux ans, jusqu’au départ du technicien croate pour la sélection chilienne. Durant cette période, le club gagnera la Recopa Sudamericana face à Cruzeiro puis la Copa Interamericana face au Club Puebla. Après Jozić, El Eterno Campeón vivra une décennie difficile jusqu’à la banqueroute du club en 2002. Le club revivra une finale continentale, celle de Copa Sudamericana en 2006, mais perdra face aux Mexicains de Pachuca. Aujourd’hui, Colo-Colo reste une place forte du football chilien et reste le club le plus titré de l’histoire du pays.

i 66.517 personnes dans un stade qui pouvait officiellement contenir 65 000 spectateurs

i le Bayern est battu 2-2 (1-0 à San Siro puis 2-1 à l’Olympiastadion) par l’AC Milan, futur vainqueur

iBasketteur à l’origine, il devient secrétaire général de la section football de l’Etoile rouge en 1983, laissant Dragan Džajić s’occuper des affaires sportives mais ayant le dernier mot dans toutes les décisions liées aux finances du club. Il garda ce poste jusqu’en 2001 et fut également ministre des sports entre 1992 et 1998.

28 réflexions sur « Il était une fois…l’Intercontinentale – 1991 : Srbija do Tokija »

  1. Gracias !
    Le parcours de Colo en Libertadores 1991 mérite un aparté, notamment pour la demi-finale contre Boca. Battu 0-1 à l’aller, l’ambiance est bouillante au retour. Cela part en cacahuète quand un remplaçant de Boca s’en prend à un cameraman. Dans les échauffourées, Oscar W. Tabarez, le coach xeneize, se retrouve le visage ensanglanté. Dans la mêlée, le gardien Navarro Montoya est mordu à la fesse par un chien policier. Colo s’impose 3-1 et accède à la finale alors que Tabarez est arrêté et passe la nuit au poste.

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      1. Giunta il avait deja ete coutumier du fait de taper les flics aux stades et distribuer les gnons.
        Hincha dis juste. Giunta c’est huevo, huevo, huevo… du côté de la Bombonera.

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  2. Merci Alpha! Cette équipe de l’Etoile Rouge fait partie de mes grosses claques footballistique. J’avais adoré la confrontation face au Bayern en demi-finale. Dont une frappe de mutant de Sinisa. Et j’avoue que j’étais pour eux à Bari.

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      1. Haha. Tu sais, même gamin, j’avais du mal à soutenir les équipes trop dominantes.

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    1. Il y a sur cette confrontation une sorte d’escroquerie intellectuelle si je peux m’exprimer ainsi …
      Genre les vedettes et le fric (l’OM) contre le petit poucet (l’Etoile rouge) .
      Quand on voit le nombre de super joueurs de cette équipe qui ont ensuite été transférés (avec certes des fortunes diverses):Belodedici,Prosinecki,Savicevic,Pancev,Jugovic,Mihajlovic,Binic…. de plus l’Etoile Rouge formait certes des bons joueurs mais recrutait aussi tous les meilleurs de l’ex Yougoslavie : Mihajlovic venait de Vojvodina, Prosinecki du Dinamo etc….

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      1. Ah oui bien sûr ! Le plan quinquennal mis en place par la direction Cvetkovic/Dzajic avait pour objectif de créer une équipe yougoslave (+ Belodedici qui est roumano-serbe) en allant chercher les meilleures pépites du pays pour les intégrer à Zvezda. C’était des Galacticos Yougoslaves d’une certaine manière.

        D’ailleurs, l’Affaire Sajber (voir mon article sur ce sujet) a largement aidé car le Partizan n’avait plus vraiment la côte entre cette affaire et le fait de ne pas jouer la C1 deux années de suite alors qu’ils gagnent le titre durant les années en question…

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  3. L’arrivée de Jozic à Colo Colo ne s’est pas faite sans heurt. Le technicien remplaçait Miguel Sabah qui avait une relation très proche avec son groupe et Jozic était plus distant. Mais le résultat est là.
    L’Argentin Barticciotto est une figure importante de cette époque.

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  4. En 92, l’Étoile Rouge ne sera pas loin de revenir en finale, bien que jouant tous ses matchs à domicile à l’étranger. Sofia ou Budapest. Au basket, le Partizan jouera toute la première phase à Fuenlabrada, à côté de Madrid. Ce qui n’empêchera pas le club d’etre champion d’Europe face à Badalona sur un tir au buzzer de Djordjevic. Nous reparlerons de cette année pour Belgrade, un jour…

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  5. Eh là,

    L’article évoque deux gardiens passés par la Belgique : le vainqueur de Bari Stojanovic (qui se foirerait ensuite à l’Antwerp, on en a déjà parlé je crois) et (..le remplaçant de??) son remplaçant Zvonko Milojevic, lequel jouera ensuite à Anderlecht….et qui, pour leurs années belges, ne fut certainement pas moins bon que Stojanovic!

    Pauvre Milojevic, d’ailleurs : en me demandant ce qu’il en advint, j’apprends qu’il est désormais paralysé.

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  6. La 1ere finale des Albos, 1973 contre Independiente, fut la plus contestée de l’histoire. Ils se sont fait clairement volés.

    Sinon y avait pas non plus de grandes figures sudaméricaines dans cette équipe chilienne, mais a l’image de la Católica qui iriat en finale deux ans plus tard, les clubs chiliens pouvaient tirer leur épingle du jeu.

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      1. 1975, et un match retour houleux avec des decisions arbitrales lunaires en défaveurs des chiliens.

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      2. Haha. Ajde, il veut faire comme au tour de France, enlever tous les titres d’Independiente. Bochini, Armstrong, même combat!

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    1. Hummm, qu’El Rojo ait eu les faveurs de la Conmebol, du moins des arbitres en finale, c’est incontestable. Mais il me semble que c’est avant la prise de pouvoir de Grondona. Ce qui ne retire rien aux « qualités » du personnage eh eh.
      Il est d’ailleurs amusant de constater que Menotti lui reproche de ne pas assez avoir su intriguer, au contraire d’Italo Allodi, dans la désignation de l’arbitre pour le match Italie Argentine de 1982. Il n’avait que 3 ans de présidence à l’AFA mais apprendra vite et saura bien mieux y faire par la suite !

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      1. De ces grandes années Independiente, j’ai tout au plus lu jadis 2-3 soupçons qui n’étaient ni argumentés ni sourcés, ces matchs fameux ci-évoqués aussi..puis un jour l’on (..l’un d’entre vous peut-être, sous d’autres cieux??) m’expliqua que l’idée d’un club promu et soutenu par le pouvoir n’avait ni queue ni tête..??

        En gros : peut-on parler de combines, certes..mais qui n’auraient alors rien eu d’institutionnel? Et sinon?

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      2. Alex,
        je crois que tu fais référence à un échange qu’on avait eu sur « d’autres cieux » (so foot) à propos du foot argentin et de la dictature. Je me trompes ?

        J’y disais, sans doute, qu’aucun club argentin n’a été favorisé. Le funeste amiral Lacoste était connu pour ses penchants envers Independiente et il a propulsé Grondona à la tête de l’AFA (la Fédé Argentine donc). Mais il n’a pas appuyé le club rojo sur la scène nationale. Independiente, en dehors de ses succès continentaux, n’a pas dominé la décennie 1970, loin de là. On pourrait le penser, mais non. Le club n’était pas à la lutte pour le titre en pleines années 1970, hormis au début et à la fin de cette décennie où il a obtenu titres nationaux et de meilleurs résultats. Grondona (pour rebondir sur un autre commentaire de Verano) n’a été élu président qu’après les premiers succès, mais il était un dirigeant haut placé au sein du club et déjà un membre influent du foot argentin. Et, accessoirement, président du club d’Arsenal (de Sarandi) où il avait déjà trempé dans la corruption arbitrale.

        Donc aucun généraux n’a avantagé tel ou tel club, il n’y aurait eu que trop de conflits d’intérêts… Ce n’est pas comme Colo Colo que la junte de Pinochet a essayé d’instrumentaliser en sa faveur (D’ailleurs il se dit que devant les succès du cacique en 1973, le coup d’Etat a été retardé, il ne pouvait pas se faire en plein parcours continental victorieux du club chilien). Si la dictature argentine s’est impliqué dans le football pour en tirer des bénéfices, c’est avec 1978. De toute façon, historiquement aucun club argentin n’a été avantagé plus qu’un autre comme certains grands clubs européens…

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      3. Hello, Mister ajde!

        Oui, j’étais sûr à 99% que ce fût toi!…….mais vu qu’il manquait 1% à mes souvenirs, ben..?? Merci donc de la confirmation et, surtout, de la piqûre de rappel.

        Et, oui : le combo Lacoste + Grondona……… ==> Je présume qu’il fut conséquemment tentant d’en tirer des conclusions trop faciles et définitives, sauf que ça ne marche effectivement pas toujours comme ça : des profils, c’est une chose..mais quid si l’intérêt à temps T fait défaut?

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  7. « De la Serbie à Tokyo puis à Milwaukee » (pourquoi Milwaukee, d’ailleurs ? Pour occuper les usines Harley-Davidson ?)… Je veux bien que les Serbes soient les seuls à ce jour à avoir abattu un avion furtif américain, mais faut pas pousser quand même.

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