Andrés Cantor ou la tendresse du stentor

Thierry Roland, John Motson, Edson Mauro, Ernest Okonkwo… Chaque langue, chaque continent a eu son commentateur d’exception dont les citations sont entrées dans la mémoire collective des grands moments de football. Plus rares sont ceux dont le verbe a activement contribué à la popularité de notre sport favori dans des terres pas encore conquises. Andrés Cantor, la voix légendaire du ballon rond à la télévision hispanophone aux États-Unis, est de ceux-là. Coup de projecteur sur une carrière à nulle autre pareille.

Doha, 18 décembre 2022. La vingt-deuxième Coupe du monde vient de s’achever au terme de la plus belle finale de l’histoire. Dans un salon du stade de Lusail, un jeune journaliste pose son verre et se lève pour aller au-devant de l’homme grisonnant, un peu enrobé, qui vient de faire son entrée. Quelques minutes plus tôt, l’arrivant était encore au micro pour donner une voix et une forme à la passion d’une communauté entière. Un instant, le père et le fils se regardent avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Vidé de ses forces, trempé de sueur après quatre heures d’émotion et d’effort, Andrés Cantor voit ce soir-là s’accomplir le rêve de sa vie. Il y a longtemps déjà, il avait prédit à son jeune enfant qu’ils verraient ensemble l’Argentine devenir un jour championne du monde. La prophétie est devenue réalité.

D’une enfance heureuse à Buenos Aires au fauteuil número uno du football sur Telemundo, l’une des deux grandes chaînes hispanophones des États-Unis, il y a un parcours où les aléas de l’Histoire sont venus bousculer des décennies de travail acharné. À la naissance d’Andrés en 1962, les Cantor mènent une vie prospère au sein de la communauté juive de Buenos Aires : le père est un gastro-entérologue réputé, fils d’immigrants polonais qui ont fui à l’arrivée des nazis, la mère, arrivée de Roumanie à l’âge de treize ans, est psychologue. À six ans, le petit garçon assiste à son premier match à la Bombonera et devient pour la vie fou de foot et supporter de Boca. Il grandit l’oreille collée au transistor à écouter les grandes voix de la radio argentine, en particulier José María Muñoz qu’il prendra pour modèle.

La descente aux enfers du pays, écartelé entre l’incompétence de ses gouvernements successifs, le terrorisme des Montoneros d’extrême gauche des années 70, et une riposte d’extrême droite toujours plus dure qui conduit au coup d’État militaire de 1976, convainc les Cantor de s’exiler quelques mois après le putsch. Direction Pasadena, une banlieue cossue de Los Angeles, où la famille s’intègre sans difficulté. Andrés atterrit à la San Marino High School voisine où il brille au milieu de terrain de l’équipe du lycée et confirme le talent de chroniqueur sportif qu’il affûtait déjà en Argentine en résumant proprement sur le papier les logorrhées des radio-reporters. Bon élève, il est admis à la prestigieuse Université de Californie du Sud (USC) où il obtient un Bachelor de journalisme en 1984.

Entretemps, notre homme a commencé à tisser son réseau. Encore adolescent, il se lance dans la distribution de journaux argentins à Los Angeles pour la société Editorial Atlantida dont il devient correspondant et pigiste. C’est ainsi qu’à 19 ans, il décroche un stage pour aller couvrir sur place la Coupe du monde 1982 en Espagne. Cantor peine ensuite à percer dans la presse écrite, mais un épisode fortuit va changer le cours de sa carrière en 1987. Après un combat de boxe qu’il couvre à Las Vegas, il est encore en train de se démener pour finir son papier à temps quand il voit des commentateurs de la TV, leur travail terminé, se diriger tranquillement vers le casino. « Je me suis dit : Je crois que ça, ça me plaît », se rappellera-t-il par la suite.(1) Quelques mois plus tard, il est à l’essai pour commenter un match amical entre Rosario Central et le Chivas de Guadalajara sur ce qui va bientôt devenir Univisión, la toute première chaîne nationale hispanophone aux États-Unis. Après tant d’années d’écoute, les cadences de José Muñoz lui reviennent naturellement et, au premier but marqué, Cantor se lâche comme l’aurait fait le maître :

« ¡Gooooooooooooooooooooooooooooooooooooooool! »

Un style est né qui dure encore à ce jour, plus de 35 ans après. Au-delà des vocalises, Cantor fait vite l’unanimité pour sa puissance de travail phénoménale, sa connaissance encyclopédique du football, le pathos qu’il apporte à la narration, et sa capacité à parler un espagnol « neutre », libre de toute tournure régionale, également apprécié des nombreuses communautés (mexicaine, cubaine, portoricaine, colombienne…) qui composent le public hispanophone aux USA. Il est au micro pour 46 des 52 matchs de la Coupe du monde 1990 en Italie, le maximum possible(2), et se fait pour la première fois un nom. À Los Angeles comme dans d’autres grandes villes, les nombreux footeux sevrés d’un événement que les médias anglophones ignorent superbement se tournent en masse vers Univisión quelle que soit leur nationalité(3). Le pic d’audience de la chaîne va jusqu’à attirer l’attention du respectable Los Angeles Times avec un article en bas de première page. Même si le football retombe dans la confidentialité après le Mondiale italien, Andrés Cantor n’est plus tout à fait un inconnu du grand public.

En 1994, avec la World Cup aux États-Unis, c’est l’explosion. La couverture médiatique de l’événement et le gain réel de popularité du soccer drainent les foules dans les stades et devant les écrans. À la manière de ces téléspectateurs français des années 70 qui coupaient le son des matchs du Tournoi des Cinq Nations pour écouter Roger Couderc sur Europe 1, une bonne partie du public délaisse les chaînes anglophones et leurs commentateurs plutôt insipides pour aller savourer, sans toujours les comprendre, les envolées passionnées de cet énergumène que sa réputation précède. Cette fois, le football ne retombera pas dans l’oubli, la Major League Soccer s’établira pour de bon dans le paysage sportif américain, et Andrés Cantor y aura été pour quelque chose. On brosse son portrait dans les grands journaux, on le reconnaît au supermarché (« Hé, vous êtes le gars qui crie ¡Gooooooooool! »), on le retrouve invité sur de nombreux plateaux TV tels que celui de David Letterman, pape de la fin de soirée, où il fait une petite démonstration :

La célébrité nouvelle ne va détourner Cantor ni de son amour du micro, ni de sa rigueur professionnelle, mais va lui offrir un beau tremplin. Inspirés par le succès d’Univisión, Sony Pictures et le groupe Liberty Media (futur propriétaire de la Formule 1) rachètent son rival Telemundo en 1997 et sortent le chéquier pour en faire le leader du marché. Les sports, et bien sûr le football, font évidemment partie de la stratégie, et le plus connu des commentateurs est ainsi débauché à grands frais de chez « les autres » en 2000. Entretemps, Cantor aura officié lors d’une dernière Coupe du monde sur Univisión et laissé aux Français expatriés aux USA des souvenirs aussi impérissables (« Thurám… con potencia… ¡Gooooooooooooooooooooooooooooool! ») que le « Je crois qu’après avoir vu ça, on peut mourir tranquille » de Thierry Roland sur les ondes nationales.

Aussi doué en affaires qu’au micro, Cantor rachète en parallèle un réseau radio hispanophone de football, Fútbol de Primera. Il y présente une émission quotidienne et va en faire un joli petit succès commercial qui met définitivement sa famille à l’abri du besoin. En 2000, il tente aussi l’aventure du commentaire en anglais sur NBC aux Jeux Olympiques de Sydney. S’il relève sans faiblir le défi linguistique, le mélange des cultures laisse une impression mitigée et l’expérience reste sans lendemain. L’âge venant, l’homme prend ses précautions : il suit un régime rigoureux pour perdre 20 bons kilos qu’il avait en trop et s’assure les services d’une coach vocale, Gina Maretta – celle de Gloria Estefan, excusez du peu. Et la machine continue, imperturbable, enchaînant matchs et grands tournois dans un déluge de paroles, d’anecdotes, et de golazos célébrés à pleine puissance. C’est ainsi que Cantor connaît en 2014 l’ultime consécration de la pop culture : il est invité à jouer son propre rôle dans un épisode des Simpson.

Au Qatar, c’est l’apothéose à la tête d’une équipe à faire pleurer de jalousie n’importe quel rival, excepté peut-être les Anglais de Sky Sports. Claudio Borghi, champion du monde 1986, et Manuel Sol, ex-international mexicain, se relaient aux côtés du jefe pour joindre l’analyse au lyrisme. Natalia Astrain, ex-entraîneure de l’équipe nationale féminine U17 américaine, dissèque les schémas de jeu avec une compétence clinique. Horacio Elizondo, l’homme qui dégaina le rouge pour Zidane en 2006 à Berlin, vient décrypter avec sûreté les décisions litigieuses. Après le match, le Fernando Hierro ou le Diego Forlán sont là pour apporter en quelques touches le point de vue du très grand joueur. À la baguette, Cantor trône en majesté, au sommet de son art, égrenant sans coup férir les exploits de Mario Kempes en club et en sélection quand la caméra va trouver celui-ci en tribune, embrayant au quart de tour sur les tracas du Borussia Mönchengladbach en Bundesliga quand Marcus Thuram, à l’époque joueur du club, fait son entrée en jeu, ou exhortant avec un respect non feint dans la voix le public à se lever (« ¡De pié, señoras y señores, de pié! ») pour saluer l’adieu aux armes de Luka Modrić à sa sortie du terrain contre l’Argentine. Au bout de la route, il y a cette séance irrespirable de tirs au but et cette minute au micro qui deviendra virale… Pour nous, Français, le souvenir est bien sûr douloureux, mais comment ne pas comprendre, comment ne pas sympathiser avec ce flot d’émotion qui a aussi été le nôtre, amis lecteurs, lorsque notre équipe nationale a un jour levé au firmament le trophée suprême ?

Une fois l’Everest escaladé ou le sol de la Lune foulé, que reste-t-il à accomplir dans une vie ? Cantor a reconnu avoir songé à raccrocher, à 60 ans, en redescendant de son nuage. Après tout, la relève est assurée : son fils Nico, lui aussi diplômé en journalisme (de la non moins prestigieuse New York University), est entré dans la carrière et s’est déjà fait son nom à lui, aussi bien en espagnol sur Fútbol de Primera qu’en anglais avec le Golazo Show qu’il anime sur CBS Sports. Le père a finalement choisi de continuer jusqu’à l’événement idéal pour boucler la boucle : la FIFA World Cup 26 dont une bonne partie se déroulera aux États-Unis, 32 ans après celle qui a mis sur orbite une carrière pas comme les autres. Une dernière fois, un soir de juillet 2026 à Dallas ou à New York(4), Andrés Cantor s’installera donc au micro. Une dernière fois, il fera vivre à son pays-continent une finale de Coupe du monde avec sa science et sa passion habituelles. Une dernière fois, que ce soit dans le jeu ou aux tirs au but, il lâchera le cri qui l’a rendu célèbre. Et une dernière fois, au coup de sifflet final, il lancera sa phrase rituelle(5), véritable métaphore d’un destin hors normes au moment de quitter le siège du reporter pour le Panthéon des grandes voix :

«El árbitro dice que no hay tiempo para maaaaaaas»…

Notes et sources :

  1. https://www.sandiegouniontribune.com/en-espanol/deportes/futbol/articulo/2022-11-21/este-es-andres-cantor-el-hombre-cuyos-impresionantes-anuncios-de-gol-capturan-el-espiritu-del-futbol
  2. Cette Coupe du monde à 24 équipes comprenait 52 matchs dont six joués à la même heure que six autres à la dernière journée du premier tour.
  3. L’auteur de ces lignes, étudiant à Los Angeles en 1990 avec une maigre année d’espagnol comme seul bagage adéquat, peut en témoigner.
  4. Le lieu de la finale n’est pas encore fixé à la date de parution de cet article, mais les deux seuls sites en lice sont l’AT&T Stadium d’Arlington, dans la banlieue de Dallas, et le MetLife Stadium d’East Rutherford, dans la banlieue de New York.
  5. « L’arbitre dit qu’il n’y a pas le temps pour davantaaaaage »…

https://www.cnbc.com/2018/06/14/world-cup-announcer-andres-cantor-explains-his-famous-goal-call.html

https://www.infobae.com/sociedad/2019/06/02/la-increible-vida-de-andres-cantor-el-relator-argentino-que-se-convirtio-en-la-voz-mas-popular-del-futbol-en-los-estados-unidos/

https://www.workinsports.com/resourcecenter/jobseeker/pages/andres-cantor-legendary-telemundo-deportes-broadcaster-work-in-sports-podcast

https://worldsoccertalk.com/tv/world-cup-2022-commentator-schedule-on-telemundo-20221102-WST-405563.html

https://www.thejc.com/news/world/the-jewish-gooooooaaaaaal-commentator-whose-parents-fled-the-holocaust-yw9yv4n6

18 réflexions sur « Andrés Cantor ou la tendresse du stentor »

  1. Je le connaissais de nom mais j’ignorais son parcours, merci pour cet article original.
    Dans la sphère sud-américaine, Lalo Pellicciari, Carlos Solé (que l’Uruguay entière a entendu annoncer le but de Ghiggia au Maracanã en 1950) puis José María Muñoz et Víctor Hugo Morales sont indétrônables. Lui même doté d’un surnom, El Gordo (le Gros), Muñoz faisait les réputations des joueurs et c’est à lui que Kempes doit son titre de Matador par exemple. Il semble qu’il soit le premier à avoir lancé la tradition des gooooool sans fin.

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      1. Alors qu’assez curieusement : en Belgique si..du moins ledit Roger Laboureur, à compter de la Coupe du Monde 86 probablement, et j’imagine au contact de ses pairs sud-américains??

        Moi ça me gavait, tout un temps je n’ai pas aimé ce type à cause de son chauvinisme (certes clairement rigolard, pas méchant ni de mauvaise foi pour un sou) et, donc, de ses gogogogogooooooool..eries?? C’est que : quel besoin y avait-il de faire le sud-Américain??? Encore bien qu’il ne tenait pas la longueur, 5 secondes max, ouf..

        Bon, avec le temps j’ai fini par apprécier le bonhomme à sa juste mesure, tout ce qu’il voulait c’était apporter de la joie, de la vie……. ==> Si ça part d’un bon sentiment (aucune raison d’en douter, un notoire brave type), que dire!

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      2. ..mais je le préférais quand il faisait semblant de parler coréen!, durant un match insipide de la Corée à la WC..90???

        Là : il était top, unique, lui-même..et inégalable!, jamais autant ri en regardant un match de foot.

        Je ne désespère pas d’en retrouver une archive à vous partager, un jour..

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  2. Merci Triple G. J’ai maté récemment l’Uruguay-Argentine de la Copa America en 89. Avec une victoire de la Celeste sur un but génial de Ruben Sosa. Les commentaires étaient en anglais, d’une chaîne américaine, il me semble. C’était tres approximatif. Entre les multiples Alzamendo et Canigio, et surtout après une belle parade du gardien uruguayen, le commentateur lance un « Bravo à Pumpido! ».
    Sinon, j’ai découvert cette action de Maradona. Une frappe géniale du centre qui finit malheureusement sur la barre.
    https://youtu.be/SZorUi-tprk?si=ECbnw5IFRiWVGqO2

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      1. Quand tu regardes le match, jamais tu ne t’attends à ça… Un espace, une frappe dantesque. Dommage…

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      1. Haha. Bien joué! Mise à part Roland, les noms que tu cites en commentateurs ne me disent rien. Leurs voix peut-être…
        Une voix que j’adore est celle de Bill McClaren qui commentait le rugby. On le retrouve sur toutes les videos du tournoi ou des tournées de Lions dès les années 70.
        Un accent écossais à couper au couteau. Une passion contagieuse

        https://youtu.be/rqIaXLBk5tQ?si=UrO5pggfEh_Ymunk

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    1. J’ai encore du mal avec la tournure en “vos” et les “yo” prononcés “jo” de mes camarades de promo argentins (respectivement fans à mort de Rosario Central et de Boca, personne n’est parfait). Il me faudrait un petit stage en immersion sur place. On verra, si les choses le permettent après une présidence Milei qui promet des étincelles.

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  3. Le MetLife Stadium d’East Rutherford se trouve dans l’état du New Jersey (à peu près 10 kms de New York City).

    @ Khia, j’écoutais la Cadena Ser dans les années 90, ça hurlait pas mal : Antonio Martin Valbuena et Jose-Ramon de la Morena.

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