98 secondes pour changer d’ère

98 secondes. C’est trois de moins que ce qu’il a fallu à Manchester United, un soir de mai 1999 à Barcelone, pour passer de l’enfer au paradis. Dans certains sports, c’est une éternité ; dans d’autres, un final à couper le souffle, que ce soit sur le terrain ou sur l’océan. Une fois n’est pas coutume, P2F s’éloigne du ballon rond pour revenir sur une minute et demie entrée droit dans la légende de la voile : l’arrivée de la première Route du Rhum, en 1978.

En cette fin des années 70, la voile est au sommet de sa popularité en France. Dans le vide interstellaire qu’est à l’époque le sport tricolore de haut niveau(1), les exploits à répétition des Éric Tabarly et autres Alain Colas sont venus mettre un peu de baume au cœur d’un pays trop longtemps sevré de titres et de victoires. Le Vendée Globe n’existe pas encore ; l’épreuve reine de ces années-là, c’est la Transat anglaise en solitaire, de Plymouth (Royaume-Uni) à Newport (USA), tous les quatre ans. En 1978, sur cinq éditions déjà courues, les Français en ont remporté trois dont les deux dernières : Tabarly et les disciples qu’il a formés à son bord donnent le ton dans la course au large.

Avec la popularité sont venus l’argent, la démesure, et les drames. L’arrivée de sponsors de plus en plus riches a provoqué la construction d’engins taillés sur mesure pour la course, toujours plus grands, toujours plus rapides. L’esprit amateur de la première Transat de 1960 est bien loin : l’édition 1976 a vu l’affrontement de véritables monstres, tel le colossal Club Méditerranée d’Alain Colas avec ses quatre mâts et ses 72 mètres. Dans la recherche de la performance à tout prix, on déplore les premiers morts : Donald Crowhurst lors de la première course autour du monde en solitaire sans escale en 1969, trois équipiers perdus en mer dans la première Whitbread (tour du monde en équipage et par étapes) en 1973, ou encore deux disparus dans la Transat 1976. Inquiets face à l’escalade, les Anglais ont imposé une limite de longueur à 56 pieds (17,1 m) pour l’édition 1980, à la fureur des Français dont les meilleurs voiliers (Club Méditerranée, les Pen Duick d’Éric Tabarly, et nombre de prototypes déjà en construction) se trouvent ainsi exclus.

C’est en réponse que naît la Route du Rhum. Michel Etevenon, brillant « fils de pub » féru de voile, fédère l’énergie de quelques passionnés, l’enthousiasme du journal L’Équipe, l’appui des pouvoirs publics, et l’argent du Syndicat des producteurs de sucre du rhum des Antilles pour lancer la « Transat française » en 1978. Départ de Saint-Malo en novembre, une bonne dose d’Atlantique Nord pour faire le tri parmi les concurrents, arrivée à Pointe-à-Pitre en tournant autour de la Guadeloupe au régal des spectateurs à terre, pas de limite de taille, 500 000 francs de prix (368 000 euros en 2023) : la formule plaît et les inscriptions affluent.

Les multicoques sont promis à terme à dominer la course au large mais n’ont pas encore gagné la partie. Si l’un d’eux, le Pen Duick IV racheté à Tabarly par Alain Colas, a bien remporté la Transat 1972, c’est un monocoque, Pen Duick VI, qui s’est imposé en 1976 aux mains du maître lui-même. Le parcours de la Route du Rhum offre justement un terrain d’affrontement idéal entre les deux formules. Les concurrents doivent en effet contourner l’anticyclone des Açores, posé sur l’archipel éponyme où il tourne dans le sens horaire, et peuvent le faire de deux façons. Par le nord, la route est plus directe mais impose un long trajet contre le vent avant d’accrocher l’alizé de nord-est au-dessous du 30e parallèle : des conditions qui avantagent les monocoques, à l’aise au près(2). Par le sud, la route est plus longue mais bénéficie sur presque tout le parcours de vents portants, favorables aux multicoques. En 1978, l’avantage en vitesse de ceux-ci est juste suffisant pour équilibrer les chances de victoire entre les deux routes, ce qui renforce encore l’attrait de la nouvelle épreuve.

Le 5 novembre, c’est un véritable Who’s Who de la course au large qui est au départ. Les favoris sont presque tous à la barre d’impressionnants multicoques : Olivier de Kersauson sur Kriter IV, Marc Pajot sur Paul Ricard, Yvon Fauconnier sur Lili-Aggie, Eugène Riguidel sur VSD, l’Américain Phil Weld sur Rogue Wave, mais aussi le Canadien Mike Birch, surprenant deuxième de la Transat 1976, sur son petit trimaran Olympus Photo de 11,50 m seulement. Côté monocoques, le magnifique Kriter V de Michel Malinovsky, conçu spécialement pour l’épreuve par André Mauric à qui l’on doit déjà le mythique Pen Duick VI, est le seul prétendant crédible à la victoire. Restent deux cas particuliers, et non des moindres : Éric Tabarly et Alain Colas.

Le capo di tutti capi de la course en solitaire a carrément fait l’impasse sur la première Transat française. Après sa formidable victoire de 1976(3), il s’est lancé dans un projet révolutionnaire, dans le droit fil de l’innovation radicale entamée avec Pen Duick IV en 1968 : un trimaran à plans porteurs, ou hydrofoils, qui deviendra le deuxième Paul Ricard de la Transat 1980 et du record de l’Atlantique. En 1978, Tabarly n’en est qu’au stade des essais à échelle réduite. À 47 ans, sans plus rien à prouver, il n’a ni le souhait, ni les moyens d’armer un autre bateau pour le Rhum.

Alain Colas, lui, joue sa carrière à quitte ou double à 35 ans. Un grave accident de manœuvre subi en 1975, dans lequel il a failli perdre un pied, l’a laissé quasiment infirme. Le pari technique et financier de Club Méditerranée a été un échec. Les dettes s’accumulent, l’état de santé de Colas empêche les courses et les recettes qui en résultent. Avec 500 000 francs en jeu, il faut participer au Rhum, et le gagner. Club Méditerranée étant retenu à Tahiti pour une lucrative série de croisières, Colas réarme pour l’occasion son Manureva ex-Pen Duick IV. Celui-ci est assez rapide pour viser la victoire mais tous s’inquiètent de la tenue d’un voilier fatigué par 10 ans de mer, aux mains d’un skipper diminué par sa blessure.

Si le seul Kriter est la beauté, celui-ci a course gagnée.

Dès les premiers jours, Riguidel, Pajot, Fauconnier, et Bruno Peyron sont mis hors de combat. La course devient un match à cinq : Colas et Malinovsky sur la route nord, Birch, Kersauson et Weld sur la route sud. Le GPS n’existe pas encore, les toutes récentes balises Argos ne sont pas encore obligatoires (ce sera pour 1980), et les concurrents ne sont pas tenus de communiquer leurs positions par radio. C’est donc seulement à l’estime, et à quelques observations ça et là, qu’on peut juger à terre du classement.

Malinovsky, incomparable essayeur de la revue Neptune Nautisme qui « sent » un voilier comme peu d’autres, a établi d’emblée une belle cadence sur Kriter V. Il est aidé en cela par son routage météo depuis la terre, une nouveauté apparue sur la Transat 1968, immédiatement interdite par les Anglais mais autorisée sur le Rhum, qu’il croit être le seul à utiliser. Pour garder le secret à la radio, il dialogue en russe avec son équipe. Il ne sait pas que Florence Arthaud, sur son petit X.Périmental, comprend la langue de Pouchkine et exploite allègrement l’information, ce qui l’aidera à décrocher une fort honorable onzième place qui laisse entrevoir son triomphe de 1990.

Au passage des Açores, vers le 15 novembre, les concurrents sont aperçus par l’Aéronavale portugaise. Ceux du nord sont en tête, Colas est au coude à coude avec Malinovsky et semble en passe de réussir son pari : résister à Kriter V contre le vent puis le distancer dans l’alizé et finir devant ceux du sud, pas assez rapides pour refaire leur retard. Le 16, il encaisse un très fort coup de vent qu’il partage avec les auditeurs de RMC dans son bulletin quotidien : « Je suis dans l’œil du cyclone, il n’y a plus de ciel, tout est amalgame, il n’y a que des montagnes d’eau autour de moi… » Et puis, plus rien. Sans position connue, impossible à quiconque de se dérouter pour prêter assistance. Les recherches continueront jusqu’à la fin de l’année, en vain : on ne saura jamais quand et comment Manureva et son skipper ont disparu.

La dernière photo d’Alain Colas et de Manureva, le 9 novembre 1978, quatre jours après le départ.

Pendant que le public s’angoisse, la course continue. Sur la route sud, la question est de savoir à quel moment partir à l’ouest et entamer la longue ligne droite vers les Antilles, grand largue dans l’alizé. Un matin, Mike Birch aperçoit sur l’horizon Kriter IV qui file toujours vers le midi. À l’instinct, inspiré par un banc de poissons volants dont il sait qu’ils recherchent eux aussi le bon vent, le Canadien met le cap sur la Guadeloupe. C’est le bon choix ; il arrivera une journée avant Kersauson qui lancera, désabusé, après avoir fini quatrième : « Comment voulez-vous rivaliser avec un type qui parle aux poissons volants ? »

Le 27, le rapport d’un avion patrouilleur de la Marine nationale met les ondes en ébullition : à moins d’une journée de mer de Pointe-à-Pitre, Malinovsky et Birch sont dans un mouchoir de poche, Weld est six heures derrière eux. Michel Etevenon est comblé : « sa » course va accoucher d’un final titanesque lors d’un tour de la Guadeloupe au parfum de régate, dans un vent changeant qui va solliciter toute la science nautique des deux skippers, en direct devant les caméras d’une nuée de vedettes venues tout saisir d’un duel qui s’annonce légendaire.

À 5 heures du matin le 28 novembre, Malinovsky mène de peu au large de Fort-Royal, au nord de Basse-Terre. Deux heures plus tard, devant l’île des Pigeons, Birch le dépasse, mais le Français reprend la tête vers 8 h 30, à moins de 20 nautiques(4) de l’arrivée. La pointe du Vieux Fort arrondie, tout va se jouer au sprint dans le dernier bord vers Pointe-à-Pitre. Pas moyen d’aller plus vite pour les bateaux toilés au maximum dans un vent qui forcit : Kriter V gîte jusqu’au plat-bord, Olympus Photo, appuyé à la limite du chavirage sur son flotteur bâbord, tangue dans les creux comme un Zodiac. Même au près comme ce matin-là, la bonne brise joue en faveur du multicoque et l’inévitable se produit : Birch se rapproche irrésistiblement de Kriter V, le dépasse comme au ralenti, et le dépose sans rémission à un mille de la ligne. Seules 98 secondes séparent les deux hommes après 23 jours, 6 heures, 59 minutes, et 35 secondes de course : 0,0049% du temps écoulé. Sur un 100 mètres plat, ce seraient moins de 5 millimètres, un écart indétectable ; sur un Grand Prix de Formule 1 de deux heures, 0,35 seconde, une arrivée comme on n’en voit pas souvent. Il n’y aura qu’un seul final plus serré dans l’histoire de la course au large, dans Sydney-Hobart 1982 : 7 secondes au bout de trois jours et une heure, soit 0,0027%.

Un petit pas pour l’homme, un bond de géant pour la course au large.

La Route du Rhum a fait plus que gagner instantanément ses lettres de noblesse : elle a offert un changement d’ère aux yeux du monde de la voile. Le meilleur monocoque possible pour l’épreuve, mené à la cravache par un marin de premier ordre, épargné par les avaries, et appuyé par un routage à la pointe du progrès dans une course qui ne favorisait aucune formule, a été battu à la loyale par un petit multicoque bien dessiné et lui aussi bien skippé. Jamais plus un monocoque ne passera si près de la victoire dans une course toutes catégories. Il en ira de même pour Michel Malinovsky qui ne digérera jamais vraiment cette défaite, ne retrouvera plus les podiums, et quittera le monde de la course en 1982 avant de succomber à un cancer en 2010. Mike Birch, lui, conduira Olympus Photo à la troisième place de la Transat 1980, perdra le bateau dans un chavirage lors du retour en Europe, continuera à accumuler les places d’honneur en course jusqu’à la fin du siècle, et bouclera sa boucle dans sa Bretagne d’adoption en 2022, à 90 ans. Kriter V, qui alterne locations de plaisance et participations au Rhum pour la beauté du geste (cinq déjà, en attendant 2026) malgré un récent acte de malveillance(5), est désormais le dernier survivant de ce qui a été bien plus qu’une belle page de voile : un grand moment de sport, tout simplement.

L’arrivée en direct : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i10140610/route-du-rhum-arrivee-birch-et-malinovsky

Notes :

  1. Ni clubs, ni équipes nationales n’ont encore gagné quelque titre que ce soit dans un sport collectif majeur. Saint-Étienne, malgré ses exploits, n’a rien gagné non plus. Les sports individuels sont à peine mieux lotis, avec bilans faméliques à répétition aux Jeux d’été ou d’hiver. Après leur premier Grand Chelem de 1968, les rugbymen de l’époque Spanghero-Villepreux échouent toujours eux aussi dans le Tournoi des Cinq Nations face au légendaire Galles des Phil Bennett et autres J.P.R. Williams, avant que la relève Rives-Fouroux ne triomphe enfin en 1977.
  2. On dit qu’un voilier navigue au près (également appelé battant ou travaillant au vent) lorsque son cap est proche du vent, avec 40 à 60 degrés d’écart environ. Les voiles travaillent alors selon le même principe qu’une aile d’avion et doivent être étroitement ajustées pour générer la force tractive maximale.
  3. Dans une édition marquée par une météo très difficile, Tabarly mène en solitaire son Pen Duick VI conçu à la base pour 14 hommes d’équipage. Après quelques jours de mer, son pilote automatique tombe en panne. Découragé, Tabarly fait demi-tour puis se ressaisit et reprend la course le lendemain. Sa radio aussi est en panne, tout le monde le croit disparu, mais il surgit de la brume à la surprise générale pour l’emporter à Newport, quelques heures devant Alain Colas qui sera de plus frappé d’une pénalité et classé cinquième.
  4. Un mille nautique, ou simplement « nautique » dans les transmissions pour éviter la confusion avec le nombre mille, vaut 1852 mètres, une minute d’arc (1/60e de degré) de longitude à l’Équateur.
  5. https://actu.fr/bretagne/saint-malo_35288/le-mythique-kriter-v-a-t-il-ete-victime-dun-acte-criminel-a-saint-malo_59778377.html

7 réflexions sur « 98 secondes pour changer d’ère »

      1. Moins de 7 jours pour la Route du Rhum désormais. Impressionnante évolution.

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  1. Est-ce parce que la France a une grande façade atlantique que les transatlantiques sont si populaires dans ce pays ? Je n’ai pas la sensation que l’Espagne, le Portugal et même la Grande Bretagne pourtant à l’initiative de la Transat aient cette même passion pour ces épreuves solitaires vers l’Amerique ou à travers les océans comme le Vendée Globe. Un truc très français me semble-t-il.

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    1. Passion française? Très certainement!

      Ce qui m’étonne le plus, quoique à vérifier : l’absence, de prime abord, des Néerlandais aux palmarès de ces régates???

      Comme ça je ne leur vois pas de vainqueur..alors que la voile y est un sport extrêmement populaire, qu’ils décrochent régulièrement des résultats en championnats du monde……..sinon que sur ce type d’épreuves, ben??

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      1. Les anglo-saxons sont également branchés Coupe de l’America. Si j’ai bien compris le tenant rejoue automatiquement la Coupe mais j’ignore comment est choisi le challenger…

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