Kundera, Tchèque pour l’éternité

Résumer la vie ou l’œuvre de Milan Kundera est peu aisé, surtout en quelques lignes. Mais au moment de faire le point, une chose est certaine : bien qu’il ait longtemps été déchu de sa nationalité, l’auteur était Tchèque jusqu’au bout des ongles.

94 ans, 11 romans, des hommages internationaux à la hauteur de la carrière littéraire de l’auteur, et cette petite question qui revient avec insistance : mais pourquoi diable Milan Kundera n’a-t-il jamais reçu le prix Nobel de littérature ? Ses défenseurs s’en sont étonné à plusieurs reprises dans le passé, à mesure que l’écrivain était nommé sans jamais se voir décerner la distinction suprême du monde littéraire. La réponse est pourtant simple : Kundera est Tchèque, voilà tout.

Sportifs ou artistes, les Tchèques font souvent preuve d’une certaine élégance lors de l’exécution de leur art. La légèreté de l’ironie de Kundera, la précision des traits d’Alfons Mucha, les chevauchées chevelure au vent de Pavel Nedvěd, la qualité technique de Tomáš Rosický sont autant d’exemples que l’on pourrait décliner à l’infini, par exemple avec les arabesques raquette en main de Radek Štěpánek.

Il y a parfois des exceptions, bien entendu. Le style peu académique mais diablement efficace d’Emil Zátopek (notamment champion olympique sur 5 000 m, 10 000 m et marathon aux JO d’Helsinki en 1952, excusez du peu), le titre olympique en hockey à Nagano en 1998 et bien entendu l’inévitable tir au but d’Antonín Panenka, l’un des rares gestes sportifs ayant combiné une note artistique de 10 à une efficacité létale. Il y a des exceptions, donc, comme ce prix Nobel de littérature décerné en 1984 au poète Jaroslav Seifert.

Un Graal inatteignable

Kundera, lui, est de la pure tradition tchèque. Il se retrouve exclu du communisme sans l’avoir combattu (on pourrait y voir un clin d’œil à Kafka) et s’exile finalement en France. Déchu de ses droits de Tchécoslovaque, il change de nationalité sportive et se met même à publier directement en français, ce qui lui vaut d’être longtemps incompris et assez peu apprécié dans son pays de naissance (qui lui rendra sa nationalité en 2019).

La double lecture que ses romans offrent aux lecteurs permet à l’écrivain d’avoir un succès mondial. Mais, comme un but de Bierhoff en prolongations, il y a toujours eu quelqu’un d’autre pour lui ravir une récompense que beaucoup pensaient acquise, ou presque. Kundera reçoit plusieurs prix, mais la distinction suprême l’aura fuit toute sa vie.

Et c’est cela qui rend à l’écrivain toute son identité tchèque. Ce sentiment qu’il avait tout fait pour arriver au sommet, que rien ne pourrait plus se mettre en travers de son chemin. C’est celui d’une Reprezentace sûre de sa force avant d’affronter la Grèce en demi-finale de l’Euro 2004, après avoir battu les Pays-Bas (3-2) dans un match épique puis balayé le Danemark (3-0), avec un buteur (Milan Baroš) tout feu tout flamme. C’est la carrière d’un Tomáš Rosický, bourré de talent mais dont le corps l’a empêché d’éclabousser le monde de sa classe.

Ce léger goût d’inachevé, c’est la Tchéquie. Milan Kundera aura toutefois prouvé que l’on peut avoir une grande carrière sans remporter le titre qui fait le plus se lever les foules (mais qui se souviendra de la plupart de ses prix, dont la renommée n’excède pas une Coupe de la Ligue ?). Et il rejoint Franz Kafka, Karel Čapek (sept nominations), Ivo Viktor (quatre), Petr Čech (trois), Antonín Panenka (deux) et quelques autres dans le club des grands qui n’ont pas été récompensés à leur juste valeur…

11 réflexions sur « Kundera, Tchèque pour l’éternité »

  1. Bel effort !
    Mais qu’il n’ait pas reçu le prix Nobel est une bénédiction… Kundera est au-dessus de tout ça, il n’a pas besoin d’un hochet pour exister. « Ce léger goût d’inachevé », c’est le goût de la pureté, le produit sans additif que tu ne trouves pas partout, c’est le résultat de l’absence de poids quand il faut se complaire dans le lobbying pour gagner des prix qui ne valent rien, le Nobel tout particulièrement.
    PS : tu aurais pu citer Jarmila Kratochvílová dans les grandes triomphatrices tchèques !

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  2. Dans une discipline aussi fortement et chroniquement parasitée par des intérêts commerciaux et idéologiques, c’est déjà remarquable (pour ne pas dire étonnant) que ce pays soit parvenu à décrocher deux Ballons d’Or.

    Et puis, tant de grands écrivains n’ont pas décroché ce saint-Graal.. Barrière de la langue oblige, je ne me hasarderai pas à interroger la mentalité tchèque. Tout au plus proposer la part de lobbying qui entre en jeu dans ces considérations-là, et en quoi les Tchèques sont peut-être moins efficaces.

    Il me semblait toutefois cocher toutes les cases : sujets universalistes (la condition humaine, disons), transfuge Est-Ouest.. D’autres cas durent être plus prioritaires.

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  3. Cet article est bien évidemment écrit avec une belle dose de mauvaise foi et un angle volontairement réducteur.
    Il paraît que Kundera aurait dit qu’il ne voulait pas du Nobel, d’un autre côté beaucoup d’auteurs affirment la même chose tout en rêvant du Nobel en parallèle…

    Et, bien entendu, il y a des tas de Tchèques qui gagnent, de Lendl à Krpálek en passant par Kvítová et ses consœurs du tennis.
    Mais honnêtement je me suis plus amusé à parler des Tchèques qui se complaisent parfois dans leur image de perdants magnifiques.

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      1. Honnêtement, ça fait super longtemps que je l’ai lu donc mes souvenirs sont sûrement biaisés. J’ai beaucoup aimé La valse aux adieux, qui a au minimum pour lui d’avoir une construction classique (plusieurs romans sont plutôt des recueils de nouvelles qui tendent vers le même but).

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    1. Tiens ça existe toujours, le Roxy, à Prague? Parmi tant d’autres lieux, le côté « bohême » y était tellement marqué – absinthe sous toutes les sauces, notamment.. L’un de ces moult endroits où avait cours (90’s) quelque caractère fortement travaillé/entretenu d’un registre univers des poètes maudits, une espèce de « baroque » cool et élégant, proto-bobo peut-être??

      Y avait aussi un ancien bunker reconverti en boîte de nuit un peu avant-gardiste, je crois que ça s’appelait le « bunker » d’ailleurs, un truc daté du communisme. C’étaient déjà des nids à touristes, j’ose pas imaginer maintenant..mais c’était tout sauf désagréable……… Les Tchèques ont un mot pour dépeindre ce type d’ambiance », genre les Allemands avec leur « gemütlich »?

      C’est peut-être un peu slave en fait, y avait de ça aussi en Pologne. Dont la fréquence de cafés souterrains, dans d’interminables galeries.. Comme une signature commune, et toujours agréable comme tout dans mes souvenirs.

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