Hugo Meisl, un dictateur du football

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Le 12 février 1933, le Wunderteam venait donner une représentation au Parc des Princes et s’imposait 4 buts à 0 contre l’équipe de France. A cette occasion, le sélectionneur de l’équipe d’Autriche Hugo Meisl accorda une interview au jeune journaliste Mario Brun. Né en 1911, ce dernier n’était pas encore l’ami de Jean Cocteau et d’Alain Delon, le célèbre chroniqueur mondain de la Côte-d’Azur qu’il fut après la guerre.

Match était alors un hebdomadaire de premier plan, puisqu’il était – depuis 1926 – le supplément sportif illustré de L’Intransigeant, le plus grand quotidien du soir de Paris jusqu’en 1930. Match incarnait la presse moderne de l’époque, privilégiant le récit, le reportage et les portraits des sportifs, et surtout faisant une large place au photojournalisme.

Les années 1930 étant fatales à L’Intransigeant, le journal céda Match au patron de Paris-Soir Jean Prouvost en 1938. Celui-ci en fit un magazine d’actualités illustré, sur le modèle de Life : ce fut un très grand succès – les tirages grimpant jusqu’à 1,4 million en octobre 1939 – qui se confirma après-guerre sous le nom de Paris-Match.

L’interview de Meisl fut publiée le 21 février 1933, en page 6. La voici :

Il mérite son succès. Personne ne le conteste. Il suffit de l’avoir vu une fois pour être persuadé de ses multiples talents, de son bon sens, de son intelligence.

C’est un entraîneur d’hommes remarquable, un chef incontesté. Il n’a qu’à dire un mot pour se faire obéir. L’autre jour, au Parc des Princes, Sindelar ayant voulu prolonger de quelques minutes son entraînement, Hugo Meisl lui fit remarquer doucement : « Jetz ist genung, Sindelar ! (Maintenant c’est assez, Sindelar !). » Et le plus grand avant-centre s’en fut, tête basse, vers le vestiaire.

Il passe pour l’homme qui connaît le mieux le football en Europe. A vrai dire, il aime ce sport avec passion depuis 35 ans déjà…

« C’est beau, le football… c’est beau, le football… » ne cessait-il de répéter alors que son équipe achevait son entraînement dans le cadre magnifique du Parc des Princes, à la tombée du jour. Peu après, il me confiait :

« Nous voulons gagner d’abord… Et quand nous avons le match en main, nous n’avons plus qu’une préoccupation : faire du beau jeu. »

Au cours d’un déjeuner où il m’avait aimablement convié, je lui ai demandé quels enseignements il avait retirés de ce fameux match de Chelsea[1], qui a fait date dans l’histoire du football. Je le savais rébarbatif à l’interview. Il ne le fut pas le moins du monde. Nous étions, il est vrai, en train de déguster une excellente escalope viennoise. Il voulut bien me dire :

« Nous avions déjà rencontré l’Angleterre, en 1930, à Vienne[2]. Nous avions alors fait match nul : 0 à 0. Le 7 décembre dernier, à Londres, nous avons été battus de justesse. On a écrit que nous avions tout de même gagné la partie[3]. Je le crois.

« Pourtant, quand je suis parti pour l’Angleterre, j’ai combattu de toutes mes forces ceux qui croyaient en notre succès, même notre brave entraîneur Jimmy Hogan, qui est cependant l’homme le plus apte à juger le football européen[4]. Certes, j’avais confiance en notre manière. Je savais qu’elle était la meilleure ; mais j’avais peur qu’elle fut annihilée par la manière forte des Insulaires. Ces gens-là ont trop d’expérience, trop d’acquis, me disais-je, pour ne pas s’imposer chez eux brutalement, comme ils l’ont fait en face de l’Espagne[5]. Ils doivent dominer, grâce à leur métier, et en fait, si nous ne pouvons user de nos vrais moyens, si nous sommes obligés de nous adapter, nous sommes perdus. Il n’en fut rien, heureusement !

« Heureusement, car, voyez-vous, nous n’aimons pas le jeu défensif. Nous ne sommes pas faits pour nous défendre. Pas plus que nous ne sommes portés à nous conformer à des règles trop classiques et monotones. Notre jeu, si vous le voulez, est romantique. Il cède à une inspiration de tous les instants. Son caractère est brillant, spectaculaire, raffiné. Il ne vaut que par la mentalité que chacun lui imprime. Il est toujours changeant, toujours varié. La façon d’amener un but n’est jamais la même. Elle n’est pas dictée par une règle immuable de passes et de démarquages automatiques, comme chez les Anglais. Les Anglais ne jouent pas avec intelligence…

– Ils pourraient jouer, en quelque sorte, en fermant les yeux !

– C’est exact. Ce sont de remarquables techniciens, des ouvriers impeccables, inégalables peut-être. Mais ils ne pensent pas. Ils sont objectifs sans finesse. Nous, nous cherchons à atteindre le but aussi ! Mais de la façon la plus élégante qui soit. J’espère que vous me comprenez et que vous ne voyez pas dans mes déclarations une simple fatuité. C’est notre tempérament qui veut cela, le même qui nous valut un Schubert, un Mozart. Quelle explication vous donnerais-je encore pour traduire ma pensée ? Le football n’est qu’un thème pour les Anglais. Pour nous, il est un thème aussi ; mais un thème sur lequel nous brodons. Et c’est parce qu’à Chelsea nous avons pu broder, c’est parce que nos hommes ont pu pratiquer leur jeu et n’ont pas été contraints à subir la loi adverse, que nous avons pu nous retirer de la bataille avec les honneurs.

« Maintenant je suis persuadé que notre système est bien le meilleur. Notez bien qu’il pourra être tenu en échec ; nous serons battus. Mais nous serons toujours bien classés ; nous ne serons jamais les derniers. Après plusieurs années de travail, nous possédons enfin une bonne méthode. Une méthode qui exige que ceux qui en usent soient de parfaits artistes.

– Quelle tactique aviez-vous recommandée à vos hommes pour qu’ils puissent éviter l’étreinte des Anglais, et ainsi user de leurs vrais moyens ?

– Comme vous l’avez sûrement remarqué, nous avons « élargi » le plus possible notre jeu. Je savais que le système anglais veut que l’arrière attaque immuablement l’aile. Ainsi Goodall et Blenkinsop devaient attaquer Vogl ou Zischek. En conséquence, j’avais dit à Smistik, notre demi centre : « Lance Vogl le plus souvent que tu le pourras très loin à l’aile. » Vogl avait alors pour mission d’attirer très près de lui Goodall. Et avant qu’il ne soit chargé par lui, il devait se débarrasser, en pleine foulée, de la balle et la diriger vers le centre où j’étais sûr que ma triplette saurait l’utiliser à bon compte[6].

« D’habitude, il n’en est pas de même chez nous. Nos ailiers, lancés, foncent, dribblent, se rabattent, s’approchent le plus près des buts, et s’ils n’ont pas concrétisé eux-mêmes, tâchent de procurer à leurs inters ou au centre avant la balle dans une situation tellement propice que ceux-ci n’aient plus qu’à shooter victorieusement. Ils préparent tout le travail…

« Les ailiers anglais, au contraire, courent et centrent automatiquement[7]. Tant pis s’il n’y a personne pour recevoir la balle. Ils ne se préoccupent de rien ; ils savent simplement qu’il doit se trouver quelqu’un au centre pour utiliser leur passe. Croyez-moi, c’est trop de routine. Le footballer anglais doit toute sa supériorité à sa force physique d’abord, à son hérédité ensuite, mais non aux perfectionnements continus d’un système, comme nous.

C’est bien pour cela d’ailleurs que je crois que nos équipes, si elles participaient au championnat anglais, ne tiendraient pas un rôle proéminent. Le jeu du championnat anglais est trop dur[8].

– Et dans un championnat du monde ?

– L’Autriche n’y tiendrait pas forcément le rôle qu’on croit pour les mêmes raisons. L’élimination brutale, par k. o., n’est pas significative ! Je ne suis pas du tout partisan du championnat du monde[9] ! »

Après un moment de réflexion, Hugo Meisl ajoute :

« Notre système sans doute comporte plus de risques, mais il est indiscutablement plus artistique. Mes onze hommes jouent avec intuition ; cela seul compte pour moi.

– Vous devez être satisfait d’eux ?

– Après le match de Stamford Bridge, le célèbre inter droit d’Arsenal, Jack[10], avec lequel je suis ami, m’a dit : « Votre équipe est grande, Monsieur Meisl ». Mais moi je ne suis jamais satisfait. Personne ne m’a vu applaudir mes hommes. Je les ai toujours félicités quand il convenait. Mais toujours je leur ai demandé plus. Car nous devons accomplir encore beaucoup de progrès et nous le pouvons.

– Quelle est votre opinion définitive sur les footballers anglais ?

– Nous pouvons toujours beaucoup profiter des Anglais. Mais ils ne sont plus les premiers footballers du monde dans le jeu d’équipe. Je crois cependant que s’ils changeaient leur méthode, s’ils s’appliquaient comme ils l’ont fait avant la guerre, s’ils introduisaient une science plus raisonnée dans leur jeu, ils seraient facilement de nouveau les premiers joueurs du monde. Car, malgré tout, ils conservent des joueurs, des individualités suprêmement douées. Des hommes comme Jack, James[11], Blenkinsop[12], sont inégalables. »

Dimanche soir, après France-Autriche, je lui demandai également ce qu’il pensait du jeu français.

« Le jeu français ? Il vient, il vient, me dit-il. Vos joueurs ont la flamme, le brio, mais il faut encore les éduquer, leur apprendre à construire. Il suffirait que leur équipe possédât cinq ou six bons techniciens pour qu’elle s’élève au niveau de toutes les autres. La France a sa place à tenir dans le football continental…

« D’ailleurs, acheva Hugo Meisl, à Stamford Bridge nous avons joué un peu pour la France. Nous avons tâché de représenter le mieux possible le Continent[13]. »


[1] Angleterre-Autriche (4-3) le 7 décembre 1932, sur le terrain de Stamford Bridge, celui du club londonien de Chelsea, fut surnommé « le match du siècle » tant il déchaîna les passions sportives de l’époque.

[2] Le 14 mai 1930.

[3] C’est assurément alors l’opinion d’une bonne part de la presse européenne, très simplement résumée par l’ancien international Victor Denis dès la première phrase de son article, dans Le Miroir des Sports du 13 décembre 1932 : « La défaite de l’équipe autrichienne à Londres est de celles qui valent des victoires. »

[4] Véritable globe-trotteur, l’Anglais Hogan avait alors exercé aux Pays-Bas, en Allemagne, en Hongrie, en Suisse, par la suite en France… Il était alors l’entraîneur du Wunderteam, en charge donc de la préparation physique et tactique des joueurs.

[5] Le 9 décembre 1931, sur le terrain de Highbury, l’équipe d’Angleterre écrasait celle d’Espagne sur le score de 7 buts à 1. C’était une manière pour les Anglais de réaffirmer, devant leur public, leur suprématie après la déconvenue de Madrid où, pour la première fois sur le Continent, les professionnels anglais furent vaincus (3-4).

[6] Face aux Anglais, les Autrichiens adaptèrent en effet leur jeu de passes. A l’habituel tourbillon de passes redoublées, savamment construit mais assez lent, ils privilégièrent un jeu plus direct fait de passes vers l’avant à destination des ailiers. Deux buts furent ainsi marqués par l’ailier droit Zischek et l’ailier gauche Vogl adressa une passe décisive à Sindelar.

[7] En 1932, le jeu anglais était déjà largement sous l’influence du WM qui faisait de l’avant-centre un réalisateur. Il devait donc être servi à profusion par les ailiers, eux-mêmes bénéficiant du travail des inters. Jimmy Hampson marqua ainsi les deux buts anglais en première mi-temps, lorsque son équipe put déployer tranquillement son jeu face à des Autrichiens empruntés et sans doute impressionnés.

[8] Très direct, privilégiant le combat physique, le jeu anglais s’appuyait aussi largement sur la charge sur le gardien de but alors dédaignée par les footballeurs autrichiens.

[9] Hugo Meisl fut à l’origine de la création en 1927 de la Coupe internationale, une compétition qui se jouait sous la forme de matchs aller-retour entre l’Autriche, la Hongrie, l’Italie, la Suisse et la Tchécoslovaquie. Une victoire rapportait deux points, un match nul un point. Le classement final de ce mini-championnat consacra en 1930 l’Italie et en 1932 l’Autriche. Meisl fut toujours un adversaire résolu de la Coupe du monde, qui se jouait comme le tournoi de football des Jeux olympiques sous la forme de matchs à élimination directe (hormis le premier tour de la Coupe du monde en Uruguay).

[10] Ce match contre l’Autriche fut le dernier de David Jack en équipe nationale. Alors âgé de 34 ans, Jack était réputé pour sa finesse et sa technique. C’était probablement le joueur anglais le plus célèbre et le plus talentueux de l’époque.

[11] Alex James était Ecossais !

[12] Ernie Blenkinsop, défenseur de Sheffield Wednesday.

[13] C’était tout à fait l’opinion commune et c’est pour cela que le match déchaîna tant les passions sportives. En 1932, l’Autriche était la meilleure équipe du Continent et c’était donc elle qui devait représenter les progrès du football européen face aux maîtres anglais.

17 commentaires pour "Hugo Meisl, un dictateur du football"

  1. Verano82 dit :

    Dommage qu’il n’y ait pas eu de confrontation avec les nations d’Amsud. Il faudrait écrire une uchronie de la CM 1930 qui ferait se rencontrer les grandes nations européennes et les cracks sud-américains afin que nous sachions qui domine le football mondial. Mais qui oserait s’attaquer à ça eh eh ?

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    1. bobbyschanno dit :

      Je ne sais pas…

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  2. Verano82 dit :

    Pas simple de dire crûment que le foot français est nul ah ah. À moins que le journaliste ait édulcoré la réponse.

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    1. bobbyschanno dit :

      Meisl n’avait pas tort, le football français était en train de progresser…
      La professionnalisation en 1932 va favoriser l’essor du football français qui obtiendra des résultats réguliers et méritoires dans les années 1930. La professionnalisation impose en effet aux clubs d’avoir un entraîneur. Elle permet aussi de faire venir des talents danubiens et sud-américains.

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  3. Khiadiatoulin dit :

    Je sais désormais que Cocteau et Antoine Bonifaci ont en commun Villefranche-sur-Mer. Cocteau ayant décoré la Chapelle St Pierre.
    « Je suis né plusieurs fois et plusieurs fois mort. Une de mes naissances les plus significatives fut… sur votre Côte d’Azur. Villefranche est mon île. »
    https://villefranche-sur-mer.fr/cocteau-et-villefranche/

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    1. bobbyschanno dit :

      Cendrars disait de Cocteau qu’il était son cendrier.
      Autrement dit, Cocteau lui piquait toutes ses idées…

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    2. Khiadiatoulin dit :

      Ah oui ? Quelles idées en particulier ?

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    3. Khiadiatoulin dit :

      J’ai jamais lu Cendras…

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  4. Khiadiatoulin dit :

    C’est pertinent ce qu’il raconte sur les ailiers anglais parce que j’ai toujours trouvé qu’il y avait un morphotype chez eux qui perdurent au moins jusqu’aux années 70. Contrôler de la balle, toiser un peu l’adversaire, crochet court sur l’extérieur et acceleration, avant un centre automatique en vue d’une hypothétique tête. Quand tu mates les archives, c’est assez flagrant. Ils ne reviennent jamais vers l’intérieur. Ils adoptent tous la même stratégie et allure. Mise à part un Matthews plus imaginatif. Je grossis les traits évidemment m.

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    1. Guybrush Threepwood dit :

      Oui, c’est intéressant. Il décrit bien les différences, de profils et de conceptions de jeu.. Dans son équipe, des Zischek et Vogl étaient des ailiers dribbleurs et buteurs. Et leurs prédécesseurs Wesely et Siegl (on trouve aussi Siegl ou Sigl) étaient encore plus réputés pour leur qualité de tir.

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      1. bobbyschanno dit :

        Je la trouvais intéressante cet interview.
        C’est Olivier Margot qui la mentionne dans son roman sur Sindelar.

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  5. Guybrush Threepwood dit :

    Une modestie toute viennoise.

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    1. bobbyschanno dit :

      Ah ah, oui, c’est clair.

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  6. goozigooze dit :

    La classe et je ne parle pas que de l’auteur de l’article.

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    1. bobbyschanno dit :

      Alain Delon ?
      Oui, indubitablement.

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  7. Khiadiatoulin dit :

    Blenkinsop, connaissais pas…

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    1. Alexandre dit :

      Moi non plus, une reference apparemment.

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