Après plusieurs jours d’un épuisant voyage, Alfredo Pizzinato arrive au poste frontière franco-espagnol de Port-Bou. Sans-papiers, sans argent, il se présente comme un réfugié italien fuyant le communisme et les menaces de répression au regard de son passé. Aux douaniers qui l’interrogent, il explique qu’il a appartenu aux Chemises noires de Mussolini et qu’il a combattu aux côtés des forces de l’Axe. Fait prisonnier, il est parvenu à s’échapper et, effrayé par la montée des Rouges en Italie, il a entamé un étrange périple à pied à travers la France via le Luxembourg pour finalement rejoindre l’Espagne qu’il sait anti-communiste. Les douaniers font confiance à leur flair : exténué et affamé par une trop longue marche, cet homme dit vrai.
Mais ce n’est pas tout, il prétend être footballeur professionnel, ancien attaquant de l’Ambrosiana (l’actuelle Inter) et de Liguria (un club que l’on trouve en se plongeant dans la généalogie de la Sampdoria). Et pour finir d’impressionner son auditoire, il ajoute qu’il fait partie de la Nazionale championne olympique à Berlin en 1936. Rien que ça.
Dans un premier temps, Pizzinato est transféré et interné à Figueras afin que des vérifications aient lieu à propos de son identité. Durant l’intermède, l’information circule dans toute la Catalogne : un crack italien de 29 ans est détenu près de la frontière. Les dirigeants de l’Español sont les premiers à réagir et lui font signer un précontrat depuis son lieu d’enfermement, quelques heures avant l’arrivée d’émissaires du Barça et de Gerona, en quête de renfort après sa promotion en Segunda División.

Enfin libre, Pizzinato se rend à Barcelone le 11 août pour y parapher officiellement son contrat. L’Español vient de largement renouveler son effectif, las d’enchaîner les saisons médiocres, et Alfredo est le neuvième et dernier renfort, assurément un don du ciel ! Mundo Deportivo le présente dans l’édition du lendemain et sous la photo du joueur, rigolard, on peut lire en commentaires « l’histoire de cette signature est vraiment pittoresque. » En effet… Et un peu plus loin : « en attendant que l’Español reprenne l’entraînement et que sa nouvelle recrue y participe, laissons Pizzinato en paix. » Ce n’est que l’expression de la sagesse, le joueur ayant besoin de retrouver des forces après tout ce qu’il a vécu.
Le 15 août, Pizzinato est à la une de Marca, photographié avec la tunique blanquiazul. Le chroniqueur détaille un peu plus son parcours atypique et nous apprend qu’il a joué aux côtés du grand bomber Silvio Piola. L’Español a superbement joué le coup en devançant le Barça, c’est une évidence. Et en lisant les propos de Pizzinato en personne, « je veux exprimer ma gratitude et mon émotion à tous ceux qui m’ont accueilli à bras ouverts, honorant la célèbre hospitalité espagnole et la fraternité du sport, qui ne connaît pas d’autres luttes que celles des terrains de jeu », comment ne pas être conquis par cette politesse témoignant d’un remarquable savoir-vivre ?

A l’occasion de la reprise de l’entraînement, le coach Pepe Espada confie à la presse ses intentions concernant Pizzinato, encore au repos. « Nous verrons combien de poids il prendra et s’il sera capable de frapper la balle comme à ses meilleurs jours. » Hors de forme, l’Italien s’entraîne en courant et est hébergé par l’ancienne gloire periquita Tin Bosch dans ce qu’on appelle alors Le Chalet, une ancienne bâtisse agricole située derrière un des buts de Sarrià et transformée en vestiaires et appartements pour les joueurs célibataires.

Dans son édition du 28 août, Mundo Deportivo annonce que Pizzinato devrait faire ses débuts avec les Pericos le lendemain, à l’occasion d’un match amical pour la Fiesta Mayor de Granollers. Le lundi matin, dans le compte-rendu, la victoire de l’Español est célébrée mais il n’est pas question de Pizzinato. D’ailleurs, il n’est plus jamais question de Pizzinato dans Mundo Deportivo ou Marca.
Pizzinato demande encore du temps pour se préparer et cela dure jusqu’à mi-octobre quand, exaspéré, Pepe Espada exige qu’il dispute un match entre les titulaires et les remplaçants. Dos au mur, l’Italien avoue enfin qu’il n’a jamais été footballeur professionnel et disparaît aussi vite qu’il était apparu. La presse et les dirigeants de l’Español font profil bas, confus de ne pas avoir vérifié quoi que ce soit des dires du faussaire. Son histoire aurait peut-être été définitivement oubliée si Pizzinato n’apparaissait pas sur l’album photo du RCD Español 1948-1949 et les vignettes diffusées par les éditions ALG, provoquant l’interrogation de collectionneurs quant à ce joueur dont personne n’a entendu parler et que bdfutbol.com ne référence nulle part
Deux ans plus tard, c’est le FC Barcelona qui s’entiche d’un réfugié. Mais avant de le faire signer, les Blaugranas ont eu l’occasion de le voir à l’œuvre. Il s’appelle László Kubala et lui, personne ne l’a oublié.
Nota : en France, une histoire assez proche dans son déroulé aboutit à la signature en 1954 d’un faux József Zakariás, international hongrois, au LOSC.
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Incroyable histoire !
Tu l’as signalé, mais quelles étonnantes similitudes avec le faux Zakariás à Lille !
Genial! Merci Verano. Dans le genre imposteur plus récent, on a l’histoire de Ali Dia, un sénégalais. Joueur de bas niveaux, il se fait passer pour George Weah auprès de Souness, alors coach de Southampton, lors d’un appel téléphonique. Dia s’invente un passage au PSG, des sélections avec Libéria et va obtenir un petit contrat! Il jouera meme face aux Spurs avant que la vérité n’éclate. Le Tissier dira qu’il courait comme Bambi sur le terrain!
Il se fait passer pour Weah dans le but d’engager Dia, son soi-disant cousin et ça va marcher…Si j’oublie la moitié des infos…
Ah oui, je comprends mieux… sauf à ce qu’il soit le sosie de Weah ou que Souness soit devenu sénile prématurément 🙂
Après Weah était pas le dernier pour placer ses compatriotes. A Monaco sont passés Debbah, Nagbe, Wreh.. J’ignore s’il a joué un rôle dans le transfert de Prince Daye à Bastia.
Debbay, très quelconque à Anderlecht… Il était vraiment bon??
Un autre Libérien joua à Anderlecht dans ces années-là, meneur de l’équipe nationale mais son nom, alors là….. Il avait les jambes arquées, le reste..
En somme, le mec était venu pour se faire mousser ou simplement voulait-il se refaire la cerise, bouffer à l’oeil ? Mal fichu, épuisé, réfugié (réellement), il aurait trouvé une cantine qui lui permette de survivre… Système D ?
Plutôt l’impression qu’il est venu se faire rincer par la famille de Tin Bosch dont je raconterai le parcours avec les Pericos un de ces jours tant il est important dans l’histoire de l’Espanyol.
En 1948, Bosch a raccroché depuis quelques années et vit avec femme et enfants dans Le Chalet. Il est le gardien du stade et des générations de joueurs ont vécu dans ce Chalet, bénéficiant de l’assistance des Bosch. Dont Pizzinato !
Merci Verano.
Sait-on ce qu’il est advenu de ce Pizzinato ensuite? Du faux-Zakarias, d’Ali Dia?
J’ai connu un ferrailleur tzigane qui disait être le footballeur..Marius Lacatus 🙂 De fait la même identité, et la tête à la rigueur pourquoi pas avec 30 ans de plus, mais euh..??
Une histoire un peu analogue dans la Belgique des 60’s-70’s : les dirigeants d’un club (Lierse? Cercle? Ostende? – je dois vérifier) avaient signé un joueur au patronyme illustre……sauf que ce n’était pas le bon, et ils découvrirent donc avoir donné un superbe contrat à un joueur de district (lequel n’avait pas trop cherché à comprendre).
Aucune trace après son départ. J’ai cherché son nom dans les MD après l’édition du 28 août 1948, rien. Le pot aux roses est pourtant découvert en octobre mais c’est comme si les journalistes avaient senti le coup fourré.
S’appelait-il seulement Pizzinato ?
Plus récemment vous avez eu le dénommé Grégoire Akcelrode..et nous en Belgique un type qui se faisait passer pour l’arbitre.
Quelle histoire.
Avec le café e dimanche matin… parfait!
Merci vera