Le plus petit championnat du monde

Tandis que les compétitions internationales englobent toujours plus d’équipes, il existe un championnat où les clubs ne peuvent finir la saison qu’à la première ou à la dernière place.

Bienvenue dans un championnat où il n’y a que des derbies. Chaque semaine, pendant les 20 journées que dure la saison. Ambiance de feu, fumigènes en furie, pressions sur l’arbitrage… ? Pas tout à fait. Car il s’agit de la Isles of Scilly Football League, le plus petit championnat du monde. Difficile de faire plus petit, car il ne se compose que de deux clubs : les Garrison Gunners et les Woolpack Wanderers.

Ce championnat se déroule chaque année sur les îles Scilly, aussi appelée Sorlingues en français. Situé au large de la pointe Sud-ouest de la Grande-Bretagne, l’archipel comprend 140 îlots, donc cinq sont habités. La population locale se répartit depuis toujours, ou presque, entre les îles de Tresco, Bryher, Saint Martins, Saint Agnes et Saint Mary’s.

Dans les années 10, les habitants de l’archipel décident de créer leur propre championnat de football. Cette compétition prend dans les années 20 le nom de Lyonnesse Inter-Island Cup. La liaison avec le reste de l’Angleterre est trop limitée pour que leurs équipes puissent jouer régulièrement dans le système de la ligue britannique, mais la Isles of Scilly Football League est toutefois affiliée à la Football Association, ce qui lui confère un statut officiel.

Deux équipes et de multiples tournois

Ce statut a perduré à travers les années, même si la principale difficulté des îliens a toujours été de maintenir un championnat dans leur archipel. A partir des années 50, il ne reste plus que deux équipes, toutes deux basées sur l’île de Saint Mary’s : les Rovers et les Rangers. Les deux clubs rivaux s’affrontent chaque année sur le Garrison Field, un terrain où la boue se dispute l’espace avec les touffes d’herbe inégales. Une cabane aux murs de bois et au toit de tôle sert de vestiaire (divisé en sections « locaux » et « visiteurs ») et les joueurs se chargent eux-mêmes de tracer les lignes avant chaque rencontre.

Pour ne pas s’ennuyer, les deux équipes s’affrontent également lors de la coupe locale, le Lionness Shield, mais aussi à l’occasion du Charity Shield qui inaugure chaque saison, ou encore la Wholesaler Cup et la League Cup. A ces différents tournois s’ajoute un match d’exhibition lors du Boxing Day : Old Men versus Young Men. Les deux équipes se mélangent aussi lors d’affrontements sporadiques contre Penzance, une ville portuaire des Cornouailles, pour essayer de décrocher face au Dynamo Cloughs le plus petit trophée du monde, une coupe de six millimètres de haut dont une réplique est exposée dans le musée de la FIFA.

Bien que minuscule, le championnat local a aussi son mercato : à chaque nouvelle saison, l’ensemble des joueurs se réunit et est divisé par poste. Les capitaines des deux équipes choisissent alors tour à tour qui viendra défendre leurs couleurs pour les matchs à venir. Et, une fois le coup d’envoi du premier match donné, chacun se donne à fond pour son club, match après match.

Un championnat pour que le football perdure

Cet interminable affrontement entre Gunners et Wanderers n’a finalement qu’un seul objectif : maintenir la présence du football sur l’archipel. Car si le sport roi suscite facilement des vocations chez les jeunes, leur présence sur place est plus difficile à assurer. Il est possible de participer au championnat dès 14 ans. Mais le système éducatif des îles Scilly s’arrête à l’équivalent du collège français et, à partir de 16 ans, tous les jeunes quittent l’archipel pour finir leur études dans les Cornouailles.

Vient alors une tâche ardue : faire revenir les jeunes dans les villages où ils ont grandi, alors que la plupart d’entre eux ont un avenir professionnel qui les en éloignent. Dans des îles vivant principalement du tourisme, de l’agriculture (exportation de fleurs, avant tout des jonquilles) et de la pêche, il n’est pas toujours aisé d’y trouver du travail après ses études. La population de l’archipel vieillit constamment : l’âge médian y est passé de 46 à 50 ans entre 2011 et 2021, tandis que le nombre d’habitants a baissé de 6,8% sur la même période.

Dans ce contexte, l’aspect compétitif du championnat s’efface devant le rôle social des deux clubs de football des îles. Bien plus que de remporter un trophée symbolique, il est question de se retrouver pour partager une passion dont l’existence est de plus en plus menacée avec le temps. Même lorsque 22 joueurs sont réunis, l’organisation des matchs n’est pas de tout repos. Les conditions météo sont parfois trop mauvaises pour que certains joueurs, habitants d’autres îles, puissent rejoindre le Garrison Field le dimanche matin. Et il arrive parfois que l’un des joueurs, policier ou pompier, soit obligé de quitter le terrain en plein match pour une urgence.

L’incongruité du championnat des îles Scilly lui a permis d’attirer de nombreux médias et même d’être à la base d’un documentaire publicitaire pour Adidas, en 2008. Baptisé « Dream Big », il présentait le football dans l’archipel via la visite de plusieurs stars de l’époque : David Beckham, Michael Ballack, Patrick Vieira, Steven Gerrard et José Mourinho. Cinq hommes qui ont à la fois touché les étoiles et foulé le Garrison Field, comme un témoignage de la passion pour le ballon rond qui unit les professionnels et les irréductibles footballeurs du dimanche matin.

12 réflexions sur « Le plus petit championnat du monde »

      1. Le Servette joue en France? Récemment, suis tombé sur un Georgie-Pays Bas U18 en rugby, c’était assez étonnant. Les Géorgiens étaient largement devant mais c’était évidemment la première fois que je voyais une équipe néerlandaise dans ce sport.

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      2. Faut que j’arrive à convaincre une connaissance, qui écrit d’ailleurs sur le foot, de nous parler de son expérience de foot à St Pierre et Miquelon. Là-bas, les équipes sont mixtes.

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  1. J’aime beaucoup l’idée d’équipes perpétuellement recomposées par les deux capitaines, d’année en année. Un côté Madeleine de Proust, les cours d’école.. Autre chose que la gogolerie mise à l’honneur à l’instant dans Téléfoot, supporters qui en font des tonnes après un 14-0 à 11 contre 10 face à Gibraltar, bref : le genre de sujets qui me gardent encore d’aimer ce jeu, merci!

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      1. Ca m’a fait bizarre, télé restée allumée après les dessins animés mais, oui : ça existe toujours apparemment. Ce que j’en ai distraitement vu et entendu était d’une bêtise crasse, apologie du supportériat et du football réduit à leur stade anal de la consommation, du chauvinisme et de la médiocrité. Un choix éditorial navrant, vous valez évidemment mieux que ça.

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      2. C’est pire que le Canal football club ?
        Je tiens à signaler que je ne regarde ni l’un ni l’autre.

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  2.  » à chaque nouvelle saison, l’ensemble des joueurs se réunit et est divisé par poste. Les capitaines des deux équipes choisissent alors tour à tour qui viendra défendre leurs couleurs pour les matchs à venir.  »

    C’est littéralement le tournoi du collège ! xD

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  3. Le problème de la population vieillissante, en déclin est un phénomène qui touche d’autant plus les îles isolées ; tenter de faire revenir les jeunes qui sont partis est un sacré défi pour bon nombre d’entités insulaires.

    Belle trouvaille cet article !

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