Fin 1985 se déroule au Maracanã le match décisif pour l’attribution du championnat carioca entre Fluminense et Bangu. Si l’on devait simplifier à l’extrême les présentations, ce sommet oppose le Fluzão, club des nantis, à Bangu, celui des ouvriers, situé dans la périphérie de Rio. Habitué à vivre dans l’ombre, O Alvirrubro connaît des moments fastes depuis qu’un généreux mécène du nom de Castor de Andrade lui apporte son soutien. Finaliste malheureux du Brasileirão, Bangu n’a besoin que d’un nul pour être sacré. Dernier coup de pinceau au tableau, l’arbitre de la rencontre est José Roberto Wright et le concernant, une précision s’impose : il supporte en secret Fluminense.
Wright est la star des arbitres brésiliens et cet homme possède au moins deux caractéristiques : il n’aime ni le consensus, ni la demi-mesure, ce qui en fait un spécialiste des expulsions de masse. Son œuvre la plus remarquable a lieu en août 1981 lors du célèbre Atlético Mineiro – Flamengo disputé à Goiânia, rencontre devant départager les deux ténors du moment dans leur poule de Copa Libertadores. Rien n’est rationnel dans ce match qu’on pourrait croire imaginé par Hunter Thompson[1]. Ce jour-là, l’arbitre est victime d’une altération du discernement ou de la vision, qui sait ? mais l’origine de son trouble est évidente : la pelouse de l’estádio Serra Dourada et sa géométrie psychédélique. Aucun doute, le jardinier a pris de la mescaline, imaginer de tels motifs de coupe ne peut qu’être le fruit d’hallucinations et Wright a dû se soigner avec un remontant, seule explication plausible à ce qui va se produire.

Si l’arbitre est chargé comme un âne, les joueurs sont également très nerveux, écœurés par ce camaïeu de verts, prêts à dégueuler leurs tripes. Reinaldo, Éder, Luisinho, Toninho Cerezo pour le Galo, Zico, Junior, Mozer, Leandro pour le Mengão, du beau monde. Mais très vite le match part en sucette, l’agressivité est maximale. La suite est une parodie : avant même la mi-temps, Wright expulse quatre joueurs de l’Atlético Mineiro et l’ensemble des remplaçants. Il sort un dernier carton rouge pour le gardien João Leite, match terminé. Alors, les tribunes peuvent prendre feu au sens premier du terme.

Son second chef d’œuvre est moins connu. Il a lieu en mars 1979 à l’occasion d’un match entre les Boliviens de Jorge Wilstermann et les Paraguayens d’Olimpia. Souffre-t-il de l’altitude de Cochabamba[2], difficile à supporter pour un Brésilien ? Alors que les Paraguayens mènent 1-0 et que les esprits s’échauffent, il exclut quatre joueurs de Wilstermann. Quand Olimpia inscrit le second but, les spectateurs deviennent fous et envahissent le terrain. Wright fuit en courant vers le vestiaire où ses agresseurs le débusquent. Il se bat avec eux et parvient à se dégager au contraire de ses deux adjoints qui se font consciencieusement tabasser. Il retourne sur la pelouse pour chercher la protection des forces publiques, notamment celle du colonel en charge de la sécurité qu’il trouve le visage en sang, l’oreille pendante. Alors il jette son maillot pour être moins reconnaissable, réussit à s’extraire du stade et est escorté jusqu’à une caserne militaire.
En décembre 1985, José Roberto Wright ne souffre pas de maux liés à l’altitude ou de troubles visuels en lien avec l’herbe grasse du Maracanã et personne ne sait encore qu’il est torcida de Fluminense. Rien ne laisse donc présager le pire et le sommet du Campeonato carioca se déroule normalement durant une heure et demie. Mené sur une réalisation de Marinho, le crack de Bangu, o Tricolor retourne la situation grâce au Paraguayen Romerito et à Palinho, se dirigeant ainsi vers un troisième sacre consécutif.

L’issue est proche, Bangu se rue à l’assaut des buts de Paulo Victor et sur une ultime action, Cláudio Adao est accroché dans la surface. Pénalty, de toute évidence. D’ailleurs, les joueurs ont entendu le coup de sifflet de l’arbitre au moment de la chute de l’attaquant du Banguzão. Pourtant, de pénalty, il n’y a pas. Tout en self-control, Wright informe les protagonistes que le match est terminé : il n’a pas sanctionné la faute du défenseur, il n’a fait que signaler la fin de la rencontre. Personne n’y croit et évidemment, l’explication ne convainc pas les joueurs de Bangu qui harcèlent José Roberto Wright. Comme d’habitude, il ne se laisse pas impressionner en brandissant des cartons rouges en rafale, trois en l’occurrence. Cela ne suffit pas à calmer la fureur des torcidas et c’est à ce moment qu’intervient le second héros de ce récit.
Parmi des centaines de personnes présentes sur l’aire de jeu, les caméras captent la présence d’un petit homme à lunettes habillé de rouge et de blanc, entouré d’une nuée de reporters et de types moustachus : il s’agit de Castor de Andrade et de ses gardes du corps descendus des tribunes.

Castor est le fils d’un ancien président de Bangu, et s’il n’a alors aucune responsabilité officielle dans le club, il se comporte comme s’il en était le principal dirigeant. Prodigue à l’extrême, il parvient à recruter de grands noms comme le flamboyant latéral Perivaldo ou l’ailier Marinho[3], des internationaux brésiliens. Bangu attire alors de plus en plus de supporters à la sincérité douteuse puisqu’ils sont rémunérés par Castor pour venir voir jouer o esquadrão da malandragem, l’équipe des coquins.

Mais d’où vient sa fortune dont on dit qu’elle est colossale ? Castor est un bicheiro, le roi des bicheiros même, c’est-à-dire le plus grand bookmaker de Rio et s’il a construit cet empire, c’est grâce à sa capacité à contrôler des politiciens, des fonctionnaires et des dizaines de policiers véreux. Surnommé le bicheiro romântico ou Doutor Castor, il jouit d’une image flatteuse et le fait qu’il soit impliqué dans de très nombreux meurtres n’est qu’anecdotique tant il graisse de pattes autour de lui.

Quand le bookmaker et ses sbires se dirigent vers Wright, il ne fait aucun doute qu’ils n’ont qu’une idée en tête : le frapper. On craint même pour la vie de José Roberto. Certains suiveurs se souviennent que Castor a déjà menacé des arbitres en brandissant des armes, dans les années 1960, sous la présidence de son père, ou encore en 1983 à l’occasion d’une rencontre de football féminin. Il faut un cordon de policiers pour intercepter les agresseurs et ramener le calme dans le Maracanã.
Pour José Roberto Wright, l’essentiel est sauf : Fluminense est champion de Rio et il échappe encore une fois au pire malgré des décisions invraisemblables.
[1] Auteur de Las Vegas Parano.
[2] 2570 mètres.
[3] Bola de Ouro 1985.
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Quel ballet : https://www.youtube.com/watch?v=de1u6YkhRZI
C’est vrai qu’il a l’air drogué sur cette vidéo, lol..
Admettons que ce fût un mauvais jour (..parmi d’autres..), je garde tout de même beaucoup de mal avec ce genre de cocos.. et il appartenait donc à la fine fleur du sifflet brésilien?
Arbitre star, même ! Il est à la CM 1990. Toujours en vie, ses interviews à propos de ses « exploits » passés et sa vision du VAR sont assez drôles.
Le carton rouge à 2min59 est juste lunaire !
Lol, quel papier..
Une histoire à la hauteur du titre, j’adore.
Merci Verano.
Castor Andrade, on peut le voir dans le documentaire sur Carlos Kaiser, l’usurpateur brésilien. Y’a une scène vraiment marrante dans le doc mais démêler le faux du vrai avec Kaiser, c’est pas de la tarte!
Il y a une série qui lui a été consacrée, je ne sais pas ce qu’elle vaut.
En quoi consiste le bicheiro? C’est pour un copain, Cebolinha.
Eh eh ne pas confondre bicheiro et bicha 😉
Bangu et le titre 66 au Carioca. Le dernier à avoir échappé aux 4 gros de Rio.
C’est aussi Ladislau da Guia, son meilleur buteur historique. Le frère de Domingos, le grand défenseur et l’oncle d’Ademir, la plus grande idole de Palmeiras. Sacrée famille!
Ahah ce terrain!
C est dingue merci pour la vidéo bobby.
Du hard boiled Verano.
Il y avait Ricardo, futur défenseur du PSG, qui jouait dans ce Fluminense aussi.
Ça fait plaisir de lire un article de ce genre, surtout que les championnats d’état viennent de reprendre. Bangu a gagné aujourd’hui d’ailleurs, et Fluminense hier. Dans ma ville il y a deux clubs, malheureusement ils sont en 2e division du championnat mineiro, donc pas de belles affiches à prévoir.