« Il Commendatore, surtout connu pour ses talents de dirigeant dans l’univers du football, était un chef d’entreprise courageux, ayant construit pas à pas avec détermination et sens du sacrifice l’une des réalités entrepreneuriales les plus solides de Campanie. A sa famille, j’adresse mes condoléances personnelles ainsi que celles de l’entité que j’ai l’honneur de présider. » Ainsi s’exprime Domenico Gambacorta, le président du conseil de la province d’Avellino, en apprenant le décès d’Antonio Sibilia, 93 ans, le 29 octobre 2014. De manière générale, le microcosme politique et la presse locale ne tarissent pas d’éloges à propos du presidentissimo de l’US Avellino, ancien conseiller municipal de la ville sous les couleurs du Partito Socialista Democratico Italiano. Les journaux nationaux prennent un peu de distance et s’ils décrivent avec malice un homme dont les méthodes appartiennent à une époque révolue, ils n’oublient pas de mentionner les affaires auxquels son nom est étroitement lié, constatant avec fatalisme la défaite de l’appareil judiciaire après des années de procédure.
Antonio Sibilia naît en 1920 à Mercogliano dans l’Appenin méridional, une petite cité sur les hauteurs d’Avellino où les Romains entretenaient le culte de Mercure, le Dieu du commerce. Le Dieu des voleurs, également. C’est là qu’après-guerre Sibilia rachète aux Américains deux camions et une pelleteuse, les instruments ronflants et séminaux d’un empire dans le domaine de la construction. Celui qu’on appelle o Mericano descend ensuite de sa colline pour investir Avellino où sa success-story prend une ampleur qu’il n’imaginait sans doute pas lui-même.

Attaché à un territoire et une identité dont il est une représentation jusqu’à la caricature tant sa silhouette et ses expressions en dialecte sont celles des terroni campaniens, Sibilia est un travailleur acharné, un ancien maçon ayant su profiter du miracle économique selon certains, un homme sans scrupules selon d’autres. Sa progression sociale lui ouvre des portes et, dès 1948, il entre dans l’encadrement des Lupi avant d’en prendre la présidence en 1970 alors que le club stagne en Serie C.
C’est durant son premier mandat que les Biancoverdi atteignent pour la première fois la Serie B, en 1973. Ses méthodes sont les mêmes que celles utilisées à la tête de ses entreprises : intuitives et autoritaires. A ceux qui le comparent à un boss mafieux, il répond : « je ne suis pas un parrain. Je suis un dictateur. Un grand dictateur. » Et un dictateur ne fait pas de sentiment : quand son technicien, Tony Gianmarino, tente de lui résister, Don Antonio s’en sépare en rappelant : « mon entraîneur doit toujours dire oui. » Avellino est alors sixième de Serie B. Dix matches plus tard, les Lupi sont au bord de la zone de relégation. Contraint de rappeler Gianmarino, sous pression des tifosi, Sibilia se retire une première fois en 1975.

Démissionner ne signifie pas renoncer : Sibilia crée ex nihilo un nouveau club, l’Irpinia, et construit un stade de 5000 places avec l’ambition de concurrencer les Biancoverdi. Une illusion car en 1978, Avellino découvre la Serie A et, contre toute attente, parvient à se maintenir avec Rino Marchesi sur le banc. Rempli de 35 000 spectateurs, le stade Partenio est un lieu difficile à prendre où les fumigènes verts rejoignent les vapeurs lointaines du Vésuve, silhouette inquiétante au-dessus des tribunes nues.
Ayant conservé la majorité des actions des Lupi, il officie plus ou moins discrètement en tant qu’administrateur délégué puis au grand jour à partir de 1981, quand le board le plébiscite pour reprendre la présidence. Convaincu de son savoir-faire, il fait valser ses entraîneurs à la moindre contrariété en dépit de résultats remarquables pour une aussi modeste società.
Nous sommes en Campanie, à quelques encablures de Naples, comment Sibilia aurait-il pu ne pas croiser la Camorra ? Il déjoue une tentative d’enlèvement en avril 1977 dans des circonstances incertaines, peu de temps avant que ne débute la guerre des clans entre la Nuova Famiglia (NF) et la Nuova Camorra Organizzata (NCO). C’est sa proximité avec Raffaele Cutolo, le boss de NCO, qui provoque sa chute. En octobre 1980, alors que le maxi-procès de Cutolo débute à Naples, Sibilia se rend au tribunal en compagnie de Juary[1], embarqué de force dans cette expédition incongrue. Le petit attaquant brésilien doit se demander ce qu’il fait là quand, dans un geste d’allégeance, Sibilia embrasse le parrain sur la joue et lui remet une médaille en or sur laquelle sont gravés ces quelques mots, « A Don Raffaele Cutolo, avec estime. »[2]

Sa prise de pouvoir officielle à la tête de l’USA est concomitante du début des ennuis judiciaires. Soupçonné de liens étroits avec le clan de Cutolo (son neveu est d’ailleurs l’avocat du parrain), suspecté de corruption quand l’argent public afflue pour les travaux de reconstruction ayant suivi le dramatique tremblement de terre de 1980[3], il est frappé d’une mesure d’éloignement à Trente, à 800 kilomètres d’Avellino, afin de ne pas contrecarrer l’instruction. L’exil ne dure qu’une semaine, de providentiels soucis de santé lui offrent la possibilité d’être assigné à résidence à son domicile. A la même période, un journaliste de la RAI curieux des méthodes de Sibilia est blessé par un lieutenant de Cutolo puis, en 1982, le juge d’instruction Gagliardi échappe à un guet-apens. Ces deux attentats sont attribués à Don Antonio et viennent grossir les chefs d’accusation. Emprisonné et mis en cause pour association de malfaiteurs en lien avec la mafia à l’occasion d’un blitz ayant emporté plusieurs célébrités, Sibilia démissionne de la présidence de l’US Avellino au printemps 1984 alors que le club reproduit année après année les miracles en préservant sa place en Serie A.

Condamné à 19 ans de prison et l’essentiel de ses biens confisqués, il est finalement blanchi pour insuffisance de preuves à l’issue d’une décennie de procédures. Dix ans, c’est également la période pendant laquelle les Biancoverdi évoluent dans l’élite sans interruption. Durant son second mandat, Juary, Tacconi, Vignola (qu’il gifle lors d’un entretien), Carnevale ou De Napoli s’affirment avant de rejoindre les grandes écuries contre des fortunes, les négociations avec Sibilia étant des moments de confrontation où l’intimidation joue un grand rôle (certains agents de joueurs marchandent alors que Sibilia a pris la peine d’exposer une arme de poing, bien en vue sur son bureau).
Réhabilité, Don Antonio revient sur le devant de la scène dans les années 1990, quand l’US Avellino, retombée en Serie C, est au bord du précipice financièrement. Les Sibilia, son fils Cosimo (futur sénateur sur les couleurs de Forza Italia) puis Antonio lui-même, jouent les sauveurs et, comme par magie, l’USA retrouve la Serie B dès 1996.

Le miracle ne se reproduit pas, Avellino replonge immédiatement et, le cœur fatigué, Sibilia passe définitivement la main en 1999. A sa mort, 15 ans plus tard, l’Italie préfère oublier la face sombre du personnage au profit des anecdotes foisonnantes et des syntaxes approximatives ayant nourri le calcio folklorique du Mezzogiorno. En guise de conclusion, voici quelques-uns de ses bons mots.
[1] Juary est le premier étranger recruté par Avellino après la réouverture des frontières en Serie A.
[2] Il justifie le don de médaille et la présence de Juary par le fait que Cutolo soit tifoso d’Avellino.
[3] Plus de 2700 morts, 8800 blessés et 300 000 sans-abri.
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« Je suis un grand dictateur », lol.
Genial. Merci. Juary passera à l’Inter avec moins de succes.
Un choix par défaut. Fraizzoli, le président de l’Inter ne voulait pas dépenser de fortunes, la transaction avec Schachner avait échoué et Juary était un choix par défaut. Hansi Müller et Juary ne s’étaient jamais adaptés à une équipe fermée, gouvernée par les vainqueurs du scudetto 1980, Altobelli, Beccalossi, Oriali, Bordon…
Magnifique photo de Baresi et Barbadillo, uns des légendes de Tigres au Mexique. Avec Tomas Boy
Les présidents italiens de l’ancienne école, c’était quand même quelque chose. A mi-chemin entre un magouilleur sympathique et un patron exécrable. Des bonhommes aux multiples facettes, pleins de contradictions mais toujours un peu attachants.
Oui, on peut citer Romeo Anconetani à Pise, Angelo Massimino à Catane, Costantino Rozzi à Ascoli (sans doute plus droit que les autres cités) pour ne parler que des contemporains de Sibilia.
Tu devrais faire une série spéciale président italiens (même chez les plus récents il y a de quoi faire)
J’y ai déjà pensé, j’ai les bases de textes avec d’anciens posts Sofoot pour Lauro et Ferlaino à Naples, Massimino à Catane, Rozzi à Ascoli, Fraizzoli à l’Inter, Buticchi au Milan, Befani et Pontello à la Fiorentina, Mantovani à la Samp et j’en oublie sans doute quelques uns.
@calciocalbria j’allais le dire!! c’est quand même un sacré « folklore » chez ces mecs là! chez nous on s’offusquait des méthodes ou attitudes entre Bez et Tapie (ou Courbis avec Toulon) mais on est de vrais petits joueurs à côté de nos amis Italiens!
elles sont extraordinaires les photos du bonhomme que tu as glissé Verano vraiment!!! la dernière on dirait celle d’un mafieux Sicililen ou Corse à la retraite (cela existe il vraiment^^) sur son banc
@Verano Zamparini à Palerme y’a même de quoi faire un roman
Yep !
Salut à tous
Ça à rien à voir avec l article mais je viens d apprendre la mort de l immense Carletto Mazzone, j adorais ce vieux monsieur qui a lancé en pro Francesco Totti.