Antonio Juliano est décédé il y a quelques jours, nous ne pouvions pas ne pas lui consacrer quelques lignes.
Il y avait toujours une lueur de défi farouche dans le regard d’Antonio Juliano, une flamme qui devait remonter à l’enfance. Il est facile d’imaginer le scugnizzo qu’il fut, terme utilisé pour désigner les gamins des rues dans la Naples grouillante de l’après-guerre. Car rendre hommage à Juliano impose de voyager à Naples en remontant le temps. Pour ceux qui éprouvent le besoin de contextualiser les choses, qu’ils se plongent dans les archives photographiques Riccardo Carbone, un patrimoine exceptionnel parmi lequel se cachent des clichés émouvants de Totonno Juliano.
L’image est triviale, éculée, mais comment ne pas représenter Juliano en héros du Mezzogiorno, porte-étendard du Sud dans des combats dramatiquement déséquilibrés contre les puissances aux mains des grands industriels du Nord ? Il lui aurait été si simple de faire comme tant de générations de joueurs en se laissant séduire par les offres et les perspectives de titres de la Juventus ou des Milanais… Quand Totonno quitte le Napoli pour Bologna où l’attend son mentor Bruno Pesaola, il a 36 ans, délaissé par le jeune entraîneur napolitain Gianni di Marzio, confirmant qu’on est toujours trahi par les siens, et abandonné comme un vulgaire gregario par le président Corrado Ferlaino, un expert ès fourberies.

Avant cette fin misérable, il porte 16 années durant les couleurs des Azzurri, infatigable et indémodable milieu de terrain que le peuple ne reconnaît jamais totalement, parce qu’à Naples, on ne se donne qu’aux étrangers. Petisso Pesaola, autre légende napolitaine venue d’Argentine, le lance à 20 ans au sein d’une équipe alors en Serie B. Il ne s’impose réellement qu’à partir de la saison 1964-65 et découvre l’ambition l’année suivante avec les arrivées des superstars José Altafini et Omar Sívori. Le Napoli enchaîne alors les places d’honneur, le scudetto semble à portée de main et les abonnements au San Paolo atteignent des niveaux vertigineux.
Quand Pesaola conquiert enfin le titre, c’est à la tête de la Fiorentina alors que le Napoli entre dans une phase végétative. Les recrutements fastueux ne sont momentanément plus de mise avec l’arrivée de Corrado Ferlaino à la présidence et, en compagnie de Dino Zoff, Totonno est alors le joyau du Napoli. Assisté d’Ottavio Bianchi un peu en retrait, il règne sur le milieu, plus relayeur que pur meneur, plus métronome qu’accélérateur, la vitesse n’ayant jamais fait partie de ses caractéristiques.

La nomination d’O Lione Luís Vinício sur le banc azzurro ouvre une nouvelle ère euphorisante, le Napoli accédant au podium en 1974 et 1975 en pratiquant le meilleur football d’Italie, de loin. Et Juliano est toujours là, omniprésent, incontournable, capitaine incontesté de l’effectif.
Avec la Nazionale, le bilan est plus contrasté. Les différents commissaires techniques voient en lui un second rôle, moins libre de ses mouvements qu’avec le Napoli. Champion d’Europe en 1968, il est absent de la finale victorieuse contre la Yougoslavie (Mazzola lui est préféré) alors qu’il est cantonné à un rôle de remplaçant lors des Coupes du monde 1966 et 1970, devancé par Bulgarelli puis De Sisti. Quatre ans plus tard, en Allemagne, le sélectionneur Ferruccio Valcareggi choisit Fabio Capello alors que Totonno est probablement au sommet. Mais cette fois-ci, il se rebelle. La Lazio est championne, le Napoli est sur le podium et publiquement, Juliano critique la mainmise et la surreprésentation des clubs du Nord, tant pis si cela participe à créer un climat délétère fatal à la sélection italienne, éliminée dès le premier tour.

Après sa fin de carrière à Bologne, Totonno retrouve le Napoli en tant que directeur général, rappelé par Ferlaino, expert ès fourberies, certes, mais également grand spécialiste des réconciliations. Il est à l’origine du Napoli aux portes du titre 1981 et il convainc Ferlaino de se laisser aller à une folie avec le transfert de Maradona en 1984. De nouvelles trahisons de Ferlaino suivies de rapprochements le ramènent épisodiquement au chevet des Azzurri mais le Napoli est en pleine déconfiture.
Ces quelques lignes ne suffisent pas à rendre compte de ce que représente Totonno à Naples. Mais le chagrin de ceux qui lui survivent, de Corrado Ferlaino à Fausto Canè, de Luís Vinício à Mimmo Carratelli, la mémoire journalistique du Napoli, témoignent de l’empreinte laissée par le scugnizzo né sous les bombes en décembre 1942.


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💙
J’ai longtemps cru qu’il était le père de Mark Iuliano l’ex de la Juve même si la première lettre est différente.
Je me disais qu’il y avait eu une erreur à l’état civil.
J’ai toujours aimé le look de Sandro Mazzola. Et ce que je sais de son caractère. Team Mazzola face à celle de Rivera pour ma part!
Pareil! Vu de loin (dans mon cas), y a vraiment pas photo.
Toutefois un faible pour le jeu de Rivera. Du mal à avoir beaucoup de considération pour le football italien de ces années-là, mais ce joueur-là est superbe.
Ils s’entendaient bien Sivori et Altafini? Sivori avait pas l’air d’être un mec facile, le surnom cabezon ne sort pas de nulle part. Même si il me semble qu’il appréciait le gentil géant Charles.
Pas d’infos sur la relation Altafini – Sívori mais à propos de Charles, il me semble que le grand Gallois lui avait collé une paire de claques un jour où Sívori avait dépassé les bornes. Ça permet de clarifier les choses quand on a un emmerdeur comme Omar dans l’équipe eh eh
Haha. Bon, ça a le mérite de clarifier les choses!
Yep Verano, bien vu : https://www.goal.com/it/notizie/lo-schiaffo-di-charles-a-sivori-l-unica-volta-che-il-gigante-buono-perse-la-calma/blt10a8cdfaeb1a1ee4
Bulgarelli de Bologne, De Sisti, gloire de la Roma et de la Viola. Sacrés clients…
Peut-on considérer Zoff comme le plus grand gardien du Napoli? Il est champion d’Europe en tant que napolitain.
Probablement. Qui pourrait le concurrencer ? Sentimenti, dont on a déjà parlé sur ce site, Bugatti qui a quelques sélections dans les 50es ? Objectivement, impossible de faire de Garella, le gardien du 1er titre, un rival de Zoff, ou ce pauvre Giuliani. Pour ma part, j’aimais bien Taglialatela dans les 90es.
A propos de Zoff, certes champion d’Europe 68 mais remplaçant d’Albertosi en 70, Juliano regrettait qu’il ne soit devenu vraiment incontournable en sélection qu’après son départ de Naples pour la Juve. Il y voyait la démonstration du mépris des sélectionneurs pour les joueurs des clubs sudistes.
Merci Verano pour ce beau voyage. La trajectoire de Juliano me fait penser à celle de Sandro Salvadore à la Juve. Pas le même poste mais au niveau de l’attachement à un club. Dans le fait qu’ils ne seront pas forcément mis en-avant dans l’histoire de ces deux clubs, en tout cas par les néophytes, mais que l’on ne peut passer à côté de leurs passages.
Hello Verano.
Beaucoup d’autres joueurs se sont-ils risqué à stigmatiser ouvertement ce mépris et cette mainmise du Nord?
Et je présume que la presse ne l’aura pas raté, si?
Hello Alex,
Je n’ai pas de souvenirs particuliers en la matière. Celui qui avait cristallisé les critiques en 1974, c’était surtout Chinaglia et j’ai l’impression que Juliano avait été relativement épargné.
Dans ce clivage Nord – Sud, il y a un autre fait marquant : hormis Conte, aucun directeur technique n’est issu du Mezzogiorno.