Le Vietnam a lancé fin 2025 le chantier du stade Trong Dong, futur plus grand stade du monde. Dans quel but ?
Le stade Trong Dong (littéralement « tambour de bronze ») pourra, sauf retard de construction, regarder de haut l’ensemble du monde du football en 2028. Oublié, le Nou Camp et ses presque 100 000 places. Ridiculisé, le stade Hassan II, même pas encore fini, avec ses 120 000 places. Dézingué, le stade du 1er-Mai en Corée du Nord, avec ses 130 000 petites places. Au Vietnam, la future enceinte comprendra 135 000 sièges et deviendra le plus grand stade du monde, tous sports confondus. Et ce ne sont pas ces empêcheurs de tourner en rond que sont les Indiens du cricket (Stade Narendra Modi, 132 000 places) ou les Yankees du football américain (huit enceintes de plus de 100 000 places) qui viendront remettre en question la supériorité du Vietnam sur le reste du monde.
Car la future enceinte sera ce qui se fait de mieux en termes de stade. Prévue pour accueillir les plus grands événements mondiaux (Coupe du monde, Jeux olympiques), elle sera équipée d’un toit rétractable des plus modernes. Avec son architecture en forme de… ben, de tambour de bronze, pardi, l’enceinte dénote dans le paysage sportif habituel. Elle est censée symboliser « l’esprit communautaire, la force et la longévité ». Verrue pour certains, édifice visionnaire pour d’autres, elle sera accompagnée, à terme, d’une cité olympique qui doit sortir de terre d’ici 2035 et confirmer les ambitions sportives du Vietnam.
Car oui, une question subsiste : un grand stade, c’est bien, mais qu’est-ce qu’on met dedans ? L’ambition des autorités d’organiser des matchs de Coupe du monde dans le « tambour de bronze » est honorable sur le papier, mais elle se heurte à une dure réalité : les performances de la sélection vietnamienne.
108e au classement FIFA en début d’année 2026, le Vietnam n’est pas à proprement parler un cador du football mondial. Jamais qualifié pour une Coupe du monde, le Pays du Dragon a atteint deux fois les quarts de finale de la Coupe d’Asie (2007, 2019) et a remporté trois fois la Coupe de l’ASEAN (il reste devancé au palmarès par la Thaïlande et Singapour). Circonstance atténuante, le Vietnam s’est mis au football sur le tard.
Pendant longtemps, deux pays ont cohabité. Le Nord-Vietnam, communiste, dont les rencontres footballistiques se limitaient à des affrontements avec les pays voisins par la géographie et/ou la vision politique, n’a jamais réellement compté sur la scène internationale. Le Sud-Vietnam, quant à lui, a atteint la quatrième place de la Coupe d’Asie à deux reprises, avant de flancher. La réunification du pays a lieu en 1976, mais il faudra attendre 1991 pour que le Vietnam dispute une rencontre internationale : un match nul contre les Philippines (2-2) qui marque le début d’une nouvelle ère. Le Pays du Dragon veut exister sur la scène sportive et il met les bouchées doubles pour rivaliser avec ses voisins.
Les années 90 et 2000 voient le Vietnam échouer constamment dans sa quête de qualification à la Coupe du monde ainsi qu’à sortir de la phase de groupe en Coupe d’Asie. L’année 2007 fait figure d’exception : coorganisateur du tournoi asiatique, le Vietnam atteint les quarts de finale. Il grille la politesse aux Emirats Arabes Unis et au Qatar pendant la phase de poules avant de buter sur l’Irak, futur vainqueur, aux portes des demi-finales.
Un exploit réitéré en 2019 dans des conditions particulières : les Guerriers de l’étoile d’or terminent troisièmes de leur groupe (derrière l’Iran et l’Irak, mais devant le Yémen) mais sont à égalité de points et de buts marqués avec le Liban dans le classement des meilleurs troisièmes de la compétition. C’est grâce à un plus faible total de cartons jaunes que le Vietnam gagner le droit de disputer les huitièmes de finale, où il vient à bout de la Jordanie aux tirs au but, avant de s’incliner face au Japon en quart.
Dans une compétition un peu plus à sa portée, le Vietnam est parvenu à briller dans le Championnat d’ASEAN. Un tournoi moins relevé que le Pays du Dragon a remporté à trois reprises. C’est bien, mais c’est moins que Singapour (quatre victoires) ou la Thaïlande (sept). Et l’on ne peut pas dire que la sélection soit sur une phase ascendante. Sa campagne de qualifications pour la Coupe du monde 2026 témoigne d’un niveau toujours globalement faible. Le Vietnam a certes battu la faible sélection philippine pendant le deuxième tour des qualifications, mais il n’est pas parvenu à prendre le moindre point contre l’Irak, premier du groupe avec un sans-faute, ou contre l’Indonésie, pourtant pas un ogre footballistique.
La sélection vietnamienne est à la traîne, certes, mais qu’en est-il des clubs ? Un rapide coup d’œil aux résultats des compétitions asiatiques permet de confirmer une tendance : ce n’est pas demain la veille qu’un club vietnamien ira titiller les gros du continent. C’est simple, depuis la création de la Ligue des Champions d’Asie (tout d’abord la Coupe d’Asie des clubs champions, en 1967), aucun club du Vietnam n’a passé la phase de groupes.
La meilleure performance ? En 2006, le Đồng Tâm Long An (rebaptisé Long An FC en 2015, certainement pour limiter les recours au copier-coller) a atteint la deuxième place de son groupe. Le club a, il est vrai, été bien aidé par les disqualifications des Indonésiens du Persipura Jayapura et des Thaïlandais du PEA FC, ne laissant plus que deux équipes dans le groupe.
Et dans les autres compétitions du continent, la situation est similaire. Le Championnat des clubs de l’ASEAN, a priori plus accessible puisqu’il permet d’écarter la concurrence de la Chine, du Japon et de la Corée du Sud, ainsi que des pays du Moyen-Orient, se refuse lui aussi aux clubs vietnamiens. Et là encore, le palmarès n’est pas glorieux. Seul le Cong An Hanoi est parvenu à atteindre la finale, battu en 2025 par les Thaïlandais du Buriram United.
Il n’y a qu’au Championnat du Mékong des clubs, compétition disputée entre des clubs du Vietnam, du Cambodge, du Laos et du Myanmar, que les clubs vietnamiens ont brillé. Lors de la première édition en 2014, le Becamex Bình Dương l’a emporté en finale contre les Birmans d’Ayeyawady United. Mais l’arrivée des clubs thaïlandais à partir de la saison suivante a changé la donne, ceux-ci raflant les trois éditions suivantes avant que la compétition ne disparaisse.
Comme on peut le voir, les chances de voir une équipe performante dans le futur stade Trong Dong sont minces. Et bien que la construction d’infrastructures de qualité puisse aider au développement du sport, le pays ne semble pas avoir profité de la situation pour mettre en place un plan global de formation de jeunes joueurs.
En réalité, la construction du stade Trong Dong s’inscrit dans un projet plus large de développement immobilier. Le chantier de l’enceinte ainsi que de l’imposant complexe sportif qui doit sortir de terre autour a été confié à Vingroup, un conglomérat privé qui est la plus grande entreprise du Vietnam. Elle a été fondée dans les années 90 par un riche entrepreneur, alors exilé en Ukraine, et son activité initiale consistait à vendre des nouilles instantanées. Un rapatriement plus tard, Vingroup est créé et se voit confier des parts de marché de plus en plus grandes. L’objectif, imiter les géants coréens Samsung ou Hyundai et créer un géant économique dominant sur le territoire national et capable de concurrencer ses rivaux à l’étranger.
Vingroup comprend ainsi de nombreuses filiales dans divers secteurs d’activité (immobilier, automobile, technologie, smartphones, écoles…). Mais également des dettes importantes, que l’entreprise préfère minimiser. Et si certains s’interrogent sur la capacité de l’entreprise à éviter la faillite, ce sont ses accointances avec le pouvoir plus que sa bonne gestion qui devraient apporter une réponse positive.
Car Vingroup ne s’est pas seulement vu confier la construction du plus grand stade du monde. L’entreprise est également en charge du chantier de ligne de train à grande vitesse entre Hanoi et Halong. Plus de 5 milliards d’euros doivent être investis par la filiale VinSpeed, avec une mise en service prévue pour 2028. A terme, la ligne Nord-Sud devrait être totalement transformée en ligne à grande vitesse afin de réduire drastiquement les temps de trajet.
D’autres grands projets sont en cours d’élaboration, aussi bien des routes et des aéroports que la première centrale nucléaire du pays, en collaboration avec la Russie. Ils poursuivent la dynamique déjà enclenchée de développement massif, à l’image de la première ligne de métro d’Hô Chi Minh-Ville, inaugurée en 2024.
Dans le sport, le stade Trong Dong n’est pas un élément isolé : à Hô Chi Minh-Ville, une nouvelle enceinte de 70 000 places doit également voir le jour. Le stade Rach Chiec, dont la construction a été confiée à Sun Group (dont le fondateur a travaillé en Ukraine avec le fondateur de Vingroup), doit lui aussi être entouré d’un vaste complexe sportif, un projet global qui devrait coûter 4,8 milliards d’euros.
Un développement rapide, sous l’impulsion de Tô Lâm, Secrétaire général du Parti communiste vietnamien et président du pays. Depuis son arrivée au pouvoir en 2024, il n’a eu de cesse de mettre en place des réformes pour enrichir le Vietnam à toute vitesse. En supprimant de nombreux niveaux administratifs (et plusieurs milliers d’emplois de fonctionnaires), il souhaite donner le coup de pouce nécessaire pour que le Pays du Dragon change de catégorie dès 2030.
Avec une croissance en hausse et des investisseurs étrangers (principalement chinois et américains) de plus en plus intéressés, le pari économique semble bien parti pour être réussi. L’un des risques reste toutefois de faire exploser la dette en devenant dépendant des capitaux étrangers. Et pendant que les grosses infrastructures se développent, les écoles manquent toujours de moyens et le niveau de vie de la population risque de ne pas suivre une courbe aussi ascendante. Pas d’équipe de haut niveau, un public probablement clairsemé faute de moyens financiers, la question initiale subsiste : qui pourra bien profiter du « tambour de bronze » ?
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Merci Modro. L’immobilier moteur de la croissance, un classique dans des pays où l’industrie est faiblarde. Les Émirats et plus près de nous, l’Irlande et l’Espagne. Une activité très sujette aux crises économiques, on l’a vu à la fin des années 2000…
Avec la FIFA d’Infantino, la CdM à 48 et peut être bientôt à 64, la généralisation de l’organisation par plusieurs pays d’accueil (six pays sur trois continents en 2030), pourquoi ne pas voir le Vietnam accueillir des matchs d’une CdM confiée à l’Inde et quelques pays asiatiques des (relatifs) environs ?
Ça me fait penser que Jean-Marc Guillou avait ouvert une académie au Vietnam après s’être fait jeter d’Abdijan. Ou en est le projet ? Pas l’impression qu’il inonde l’Europe de jeunes joueurs Viets au contraire de ce qu’il avait fait avec les Ivoiriens.
Est-ce qu’on peut sérieusement envisager une Coupe du monde en Inde étant donné leur désintérêt pour le foot ? Au Vietnam pareil, pas l’impression qu’ils soient passionnés par la chose.
J’ai plus l’impression que les événements sportifs cités sont là pour justifier la construction d’un truc qui ne servira qu’à flatter l’ego de celui qui a eu l’idée.
Bah, si Modi décide d’organiser une CdM parce qu’il pense que cela améliorera l’image de l’Inde, nul doute que la FIFA y prêtera une attention toute particulière.
Pouvait on sérieusement envisager une CdM au Qatar il y a 20 ans ? Ou en Arabie Saoudite ?
Le softpower indien mise actuellement sur autre chose : croyances ésotériques et plus ou moins syncrétiques, ayurvédisme, yoga et autres joyeusetés, cache-sexe de la safranisation, des inégalités et de la violence, donnant l’image d’une Inde résolument sympathique. Les Indiens n’ont pas besoin du foot pour améliorer leur image : les Qataris et les Saoudiens, hors du monde musulman, n’ont que ça à proposer.
Tu crois ? J’ai pas l’impression que l’image sympathique de l’Inde se soit développée sous Modi, au contraire.
Leur softpower actuel est plus orienté sur l’attractivité économique, leur savoir faire en matière de nouvelles technos et leur positionnement relevant d’une sorte de pérennisation de ce qu’appelait le non alignement autrefois, non ?
Tout ça, c’est plutôt du hard power, si on suit la catégorisation de Nye : politique et économie.
Le soft power, c’est le culturel, donc, pour l’Inde, yoga, ayurveda, ashram et compagnie…
Et ça donne quoi (ou a donné quoi – j’ignore si ça existe toujours), son antenne en Algérie??
Le truc spectaculaire, avec sa filière ivoirienne, c’est que l’académie existe toujours, mais vraiment plus rien à voir depuis 20 ans avec les joueurs qu’il avait sortis (et qualitativement, et quantitativement) en une demi-dizaine d’années.
De tambour de bronze à éléphant blanc, il n’y a qu’un pas…
On a eu le « Messi vietnamien » à Pau : fallait bien se mouiller la nuque après avoir vu l’original…
Je sais qu’en Thaïlande, il y a de l’engouement. Au Laos et au Cambodge, j’ai pas souvenir d’avoir vu des footeux.
Merci pour l’article, j’avais jamais entendu parler de ce projet. On va dire que c’est un beau tambour.
Ironie « off » : c’est pas mal qu’ils fassent un stade avec un référent culturel propre, visuellement (et de l’extérieur, du moins) ça change de ces arènes globalistes qu’on retrouve à gauche et à droite.