La trahison

A l’été 1996, Vincenzo Montella provoque un séisme à Gênes : jeune et prometteur bomber du Genoa en Serie B[1], Montella accepte les propositions de la Sampdoria pour découvrir la Serie A aux côtés de Roberto Mancini. Jusqu’alors héros, l’Aeroplanino prend le statut de renégat aux yeux des tifosi du Grifone.

Pour le Genoa, le coup est terrible. Le président Aldo Spinelli ne vient-il pas de prophétiser que Montella serait la pierre angulaire de la reconstruction d’un club venant de se séparer de l’idole Skhuravy ? De rétablissement, il n’y aura pas. Spinelli démissionne en 1997 et le Genoa entame une ère de désolation, où les déceptions sportives et administratives se succèdent. Le Grifone touche le fond en 2005 quand le club est relégué en Serie C alors qu’il vient de gagner le championnat avec un nouveau buteur appelé Diego Milito[2] (le Genoa retrouve enfin l’élite en 2007).

La traîtrise de Montella fait grand bruit, une partie de la presse génoise pro-rossoblù ne masque pas son écœurement. Pourtant, ce transfert n’a rien d’inédit. Dès 1913, aux temps glorieux de l’amateurisme, de premiers mouvements ont lieu de l’Andrea Doria (ancêtre de la Sampdoria avec la Sampierdarenese) vers le Genoa. A l’époque, le président de l’Andrea Doria, Zaccaria Oberti, exprime son amertume dans une admirable missive destinée à son joueur vedette : « Très cher Santamaria, de Gênes me parvient une nouvelle que je ne peux pas croire et qui me peine. Il me semble impossible que tu aies pu oublier tes devoirs envers la société qui t’a toujours entouré de son affection (…). Et je ne peux pas croire qu’un jeune homme comme toi puisse manquer aux principes élémentaires de la dignité et de l’amour-propre pour se vendre, comme tu t’es apparemment vendu, à ceux qui prostituent tous les grands idéaux du sport en abusant de la force de l’argent. »

L’argent ! Sur dénonciation d’un guichetier de banque, les dirigeants de l’Andrea Doria prouvent les agissements captieux de George Davidson – le président écossais du Genoa – auprès d’Aristodemo Santamaria et son compère Enrico Sardi. Chose interdite à l’ère amateur, les Doriani ont accepté de changer de casaque en contrepartie de quelques milliers de lires. L’affaire se règle devant les tribunaux, Oberti y exprime toute sa déception dans un discours accusatoire aux confins de l’apologue, et les deux joueurs sont suspendus à vie. Amnistiés un an plus tard, ils conquièrent trois titres de champions avec le Genoa.

Sardi et Santamaria.

En 1950, c’est l’attaquant international de la Sampdoria, Giuseppe Pinella Baldini – celui qui forme avec Adriano Bassetto les premiers gemelli del gol bien avant Vialli-Mancini – qui signe au Genoa, un fiasco puisque le club est relégué. Puis en 1986, le vieux capitaine blucerchiato Alessandro Scanziani choisit le Genoa en Serie B pour un dernier défi mais cela ne fait pas beaucoup de vagues, le président Paolo Mantovani ayant donné sa bénédiction pour services rendus.

En 1996, les tifosi du Grifone ont oublié les deals du passé et n’acceptent pas le départ à l’ennemi de Montella. Pourtant, l’affaire est plus complexe qu’il n’y paraît. Montella est la « propriété » à parts égales d’Empoli et du Genoa. Pour nourrir l’ambition de son club, le président Spinelli pense racheter la moitié des droits et obtenir la pleine jouissance du jeune buteur. Les dirigeants d’Empoli ont donné leur parole, la documentation est exhaustive et prête à être adressée à la Fédération, l’affaire ressemble à une formalité.

Fadaises ! Au dernier moment le président d’Empoli change d’avis et propose la transaction inverse, c’est-à-dire acquérir les parts détenues par le Genoa. Dans ce cas de figure, le système des enveloppes prévaut : chaque club dépose une offre auprès de la Fédération et le plus généreux obtient la propriété du joueur en versant le montant offert au perdant. C’est ainsi que 20 ans plus tôt le Lanerossi Vicenza avait réglé une fortune à la Juventus pour l’acquisition définitive de Paolo Rossi. Et c’est ainsi qu’Empoli obtient la totalité des droits de Montella, non pas pour le faire jouer en Serie C, mais pour le revendre immédiatement au plus offrant. Enrico Chiesa parti à Parme, la Sampdoria du fils Mantovani s’offre Montella pour un montant équivalent à un peu plus de quatre millions d’euros.

Les tifosi du Genoa dénoncent une forfaiture et menacent leurs dirigeants qui se hâtent de trouver un remplaçant à Montella, en l’occurrence le Belge Michaël Goossens (malgré une saison correcte, il ne fait pas oublier Montella et encore moins le duo Skhuravy-Aguilera du début des années 1990).

Quant à Montella, il ne lui vient pas à l’idée de faire acte de contrition et opte pour le silence, considérant avoir été victime d’un jeu de dirigeants. Sa réponse, il la donne au Luigi-Ferraris mi-septembre 1996 lors du second tour de Coppa Italia. Agressé par Torrente en début de rencontre (le défenseur rossoblù est exclu), il inscrit un doublé contre son ancien club, n’hésitant pas à faire l’Aeroplanino devant la gradinata Nord où se masse l’extraordinaire tifoseria du Genoa[3].

Des erreurs d’arbitrage, des expulsions, des buts et le traître au milieu de tout ça.

[1] Deuxième du classement des buteurs de Serie B 1995-96 derrière Dario Hübner.

[2] Le président génois Enrico Preziosi est accusé d’avoir corrompu Venezia lors d’un match décisif pour l’accession à la Serie A.

[3] Match nul 2-2. Au retour le Genoa s’impose 2-0 et élimine la Sampdoria où évoluent Montella, Mancini, Mihajlović, Karembeu, Laigle, Verón…

8 réflexions sur « La trahison »

    1. Présenté à une époque comme, sic, « le futur van Basten »!

      Et le fait est qu’il avait énormément de talent, çà et là des coups d’éclat remarquables même..mais ça plafonna.

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  1. L’ « aereoplano » comme on l’appelle en Italie, ou plutôt l' »aeroplanino » (le petit aeroplane)…

    Je me souviens comme si c’était hier de sa tête croisée sur centre de Del Piero lors du dernier match de poule face au Mexique en 2002. But du 1 partout final après l’ouverture du score de Borgetti, toujours de la tête mais celle-ci en revanche complètement dévissée, désarticulée pourrions-nous presque insister et bouquet final d’un feu d’artifice de 15 passes consécutives de la part de la Tri… Montella alors libérateur d’une Italie momentanément éliminée (la victoire de l’Equateur contre la Croatie dans la seconde opposition du groupe enverra finalement sans calcul la Squadra en 8ème).

    Un beau joueur, un entraîneur qui avait bien démarré (Catania, Fio, Sampdoria, Milan (une trajectoire de coach étrangement proche dans son début, pour ne pas dire quasiment identique, à celle de Mihajlovic)… mais Montella surtout énième « petit attaquant » napolitain, avec Immobile, Di Natale et Quagliarella… ayant évolué une grande partie de leur carrière dans des clubs de « seconde zone » (« provinciali » comme on dit dans la botte) et figurant pourtant dans les meilleurs buteurs de l’histoire du Calcio

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  2. J’ai tout de suite pensé à « Mafia : la trahison de Gotti » (avec Frank Vincent notamment). L’ascension et la chute de Sammy Gravano, membre de la famille Gambino, qui allait devenir le lieutenant du parrain John Gotti, avant de devenir une balance pour le FBI.

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  3. Ah, ces génois. Vraiment des lanternes. U babbu di a patria leur a montré qui étaient les patrons. En plus, il y a l’exemple d’Etienne Sansonetti qui a été meilleur buteur de la D2 avec Bastia lors de la saison 1966-1967 puis meilleur buteur de la D1 avec Ajaccio lors de la saison 1967-1968. Et qu’a fait le canonnier en 1967 aussi ? Simplement le premier buteur de la sélection corse qui avait gagné contre la France.

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    1. Hehe. En parlant de sélection corse, j’ai un bon ami qui partait chaque année en Corse l’été. Dans les années 90. Et il avait assisté à un match Corse-Juventus. Époque Vialli, Ravanelli. Baggio certainement… Mais la rencontre s’était finie sur un 0-0.

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