Un ferry pour Luleå – Avant Josip…

Roger Magnusson est, avec Chris Waddle, le plus fantastique dribbleur qu’ait connu l’Olympique de Marseille. Indiscutablement… Roi du râteau, le pourvoyeur de proies préféré de l’Aigle dalmate, Josip Skoblar, a marqué toute une génération de passionnés grâce à un style inimitable, mélange d’improvisations géniales et de dilettantisme. Le texte du jour n’apportera rien de nouveau à sa légende phocéenne. On trouve de nombreux hommages dans les bouquins ou le net et elle vit très bien sans mes mots, merci pour elle ! Ce qui m’intéresse, c’est le prélude à sa venue sur la Canebière. Ses chemins de traverse, ses réussites autant que ses échecs…

Les plaisirs de Rio

Roger est né à Mönsterås, dans le Småland, le 20 mars 1945. Enfant espiègle, il s’amuse à jongler avec une balle de tennis dans la cuisine, comme le faisait Stanley Matthews dans ses lectures et voue un véritable culte à Lennart Skoglund. Prodige en herbe, il est rapidement repéré sur les pelouses de sa région et reçoit, à 16 ans, la visite du Åtvidabergs FF, club de deuxième division, soutenu par l’entreprise prospère Facit, qui fabrique des machines à écrire et des calculatrices. Roger est ravi et ses frangins Benno et Pär gagnent de quoi résoudre leurs problèmes arithmétiques par la même occasion ! Le coup de foudre avec les habitués du stade Folkungavallen est immédiat… Port altier, coiffure impeccable, foule qui se déplace uniquement pour le voir, Magnusson zigzague entre les tacles de bûcherons et permet à son équipe de sérieusement croire à l’élite. Poli par le technicien espagnol Antonio Durán, à qui il dédiera ses progrès, Roger inscrit 40 pions en 97 rencontres, en l’espace de cinq saisons, mais doit s’avouer par trois fois vaincu dans la course à la montée. Sa popularité est telle que sa modeste formation est invitée aux quatre coins du pays pour des matchs de gala. Roger savoure chaque seconde et voyage, plus loin que son imagination aurait pu le porter…

Le patron de la filiale de Facit au Brésil est un certain Gunnar Göransson, grand fan de football et accessoirement dirigeant du grand Flamengo ! Installé de l’autre côté de l’Atlantique depuis la fin des années 1940, ce dernier n’a de cesse de multiplier les échanges sportifs entre son pays natal et celui d’adoption. Göransson organise l’accueil de la Seleção lors du Mondial 1958, la rencarde, selon les mauvaises langues, sur les forces et faiblesses de la Suède lors de la finale, et propose à Roger, 18 ans, de venir faire un stage de deux mois à Rio, au sein de l’entreprise mais également du prestigieux Mengão. Logé au luxueux hôtel Pequena Suécia, appartenant à Göransson, Roger alterne travail de bureau et entraînement et profite allègrement de la vie nocturne locale selon les journalistes cariocas. Pour ces derniers, celui qui sera surnommé le Garrincha suédois n’a rien à envier à l’original, tant sur le talent qu’au niveau comportemental. Exténué par ses virées, l’expérience tourne court, Roger doit remettre à plus tard son étude approfondie des bikinis.

A son retour du Brésil, bien que pensionnaire du second échelon, Magnusson est appelé en sélection pour la première fois en 1964, dans le cadre des Championnats nordiques, et partage les ailes avec son idole, le vieillissant Skoglund, lors d’une rencontre face à la Pologne. Le néophyte n’a pas froid aux yeux et réalise une splendide prestation ce jour-là. La Suède gagne 4-1, Roger plante le dernier clou dans le cercueil polonais. Symbole d’une jeunesse affranchie, courtisé par des mastodontes européens, un avenir international brillant lui semble promis. Des communistes nord-coréens farceurs vont le faire redescendre sur terre…

Magnusson, en compagnie de Pelé en 1963

Pak Doo-ik m’a tuer…

Roger est heureux de rejoindre Cologne !

Si on est heureusement bien éloigné de l’imbroglio de l’affaire Omar Raddad, le transfert de Magnusson à la Juventus, en 1966, arrive au pire moment. La défaite face à la Corée du Nord à Middlesbrough est un séisme dans la Botte, les portes aux nouveaux arrivants sont à nouveau fermées pour une durée indéterminée. Son contrat rendu caduc par les instances, Roger troque la Piazza San Carlo contre la Cathédrale de Cologne et rejoint un FC Koln, vainqueur de la première Bundesliga, deux ans auparavant. Les prêts d’une saison étant interdits en Allemagne, la Juventus accepte de le céder jusqu’en 1968, en espérant secrètement le récupérer plus tôt, et Magnusson s’affiche, sourire aux lèvres, auprès de l’autre recrue phare du mercato, le gardien yougoslave Milutin Šoškić.

L’institution rhénane nage en plein doute en cette saison 1966-1967. Le coach Willi Multhaup a pris la lourde succession de Georg Knöpfle, architecte du titre 1964, et les fans se remettent difficilement du couac de la météorite brésilienne Zezé, l’homme au certificat attestant qu’il est allergique à la neige… Le président Franz Kremer se frotte les mains et croit avoir déniché la perle rare, cet ailier buteur qui fait tant défaut à son groupe. Roger n’a beau avoir jamais évolué en première division, le fossé n’est peut-être pas si grand entre la quiétude du Folkungavallen et la fournaise du Rote Erde… Les débuts de Magnusson sont très bons. Grigris en tout genre, Roger s’attire rapidement les faveurs du public et du magazine Kicker qui le considère, un peu hâtivement, comme le meilleur bouffeur de craie de la ligue ! Aux côtés des jeunes Wolfgang Overath et Hannes Löhr, notre Suédois se régale et distille généreusement sa magie, jusqu’au retour des premiers flocons et de la malédiction de Zezé…

Dès les premiers gels, les performances de Roger suivent la courbe descendante des températures. Ses crochets ne passent soudainement plus, Cologne s’englue peu à peu dans le ventre mou du championnat. Auteur de quelques tours de passe-passe inédits pendant la saison mais n’ayant scoré que quatre fois en 22 rencontres, Magnusson déçoit son hôte et rejoint le bataillon des causes perdues récentes du FC Koln, les Ole Sörensen, Srdjan Cebinac ou le fameux Zezé. Des étrangers… Car si il n’est pas aisé pour un novice de comprendre le jeu allemand ni de maîtriser la langue de Goethe, il l’est encore moins de se faire accepter au sein du clan des Rhénans. Un clan où tout se règle en dialecte du coin, où le statut international importe aussi peu que la portée de votre voix. Ce ne sont pas les Tony Woodcock ou René Botteron qui diront le contraire. Encore moins Tschik Čajkovski, pourtant précédé d’une belle réputation à son arrivée à Cologne, qui se souviendra longtemps que le coach Weisweiler le traitait de sombre connard à chacun de ses faux pas.

Attention Zézé, derrière toi ! Un bonhomme de neige !

Heriberto et moi

« L’obtention du Scudetto induit une victoire en Coupe des clubs champions européens à honorer. Si possible, ayez conscience de vos faiblesses, mais continuez de rêver. » Gianni Giacone, premier juventino en sélection.

Six ans après, l’employeur officiel de Magnusson est sacré en 1967. Une Juventus qui ressemble trait pour trait à son entraîneur, le teigneux paraguayen Heriberto Herrera. Les tifosi songent à Gigi Riva, à Gigi Meroni du Toro. Mais l’attaquant sarde est jugé intransférable, tandis que Meroni perdra la vie quelques semaines plus tard dans un accident de voiture. Roger est rapatrié en urgence dans le Piémont… Problème, il ne peut toujours pas évoluer en Serie A. Magnusson sait qu’il n’aura que 10 rencontres européennes maximum à se mettre sous la dent mais les premiers contacts avec le Mister sont glacials. Dans cette Juventus d’ouvriers, magnifiée par Luis del Sol, la créativité doit céder le pas à la solidarité. Herrera tient notre Suédois à l’œil, comme il l’avait fait avec Omar Sivori.

Heriberto Herrera et Sivori, lors d’un entraînement en 1964

Distancée en championnat par l’AC Milan de Pierino Prati, la Juve jette toutes ses forces dans la course à la Coupe aux grandes oreilles. En piteuse forme, Magnusson rate la confrontation face à l’Olympiakos et fait ses débuts au tour suivant, contre le Rapid Bucarest. Il marque l’unique but de la rencontre mais la presse transalpine le trouve absent sur un terrain, peu enclin à l’effort collectif. La création d’automatismes avec ses partenaires, rendue impossible par son inactivité, Roger s’offre une éclaircie face à une formation qu’il connaît par cœur, l’Eintracht Braunschweig. Les duels sont acharnés, un match d’appui est nécessaire à Berne. Magnusson va y faire l’étalage de sa classe, la Juventus accède au dernier carré. Renato Morini raconte : « Un miracle. Magnusson, sur une passe de Cinesinho, récupère le ballon au milieu de terrain, déclenchant quelque chose de fabuleux, d’irréel, presque surréaliste. Je revois presque les éclairs de génie de Felice Borel lorsqu’il courait droit devant, slalomant avec les défenseurs comme des poteaux télégraphiques. Le Suédois se met alors à dribbler, et dans sa course, il dribble un, deux, trois, quatre adversaires, entre dans la surface de réparation, se retrouve seul et tire à ras de terre juste à côté du poteau : but ! Un exploit digne d’un champion. Comme le Danois Præst. Mumo Orsi évidemment, mais je n’ai aucun souvenir direct de Mumo. Je le répète, c’est la création d’un artiste. »

En demi-finale, la Juventus n’est pas favorite face au puissant Benfica d’Eusébio. O pantera negra et son binôme José Torres offrent une confortable avance aux Portugais, le retour à Turin, malgré une affluence record, ne change pas le cours du destin. Clap de fin pour Roger Magnusson, maladroit pendant les 90 minutes, aligné pour la sixième et dernière fois sous la tunique biaconera

Évacué manu militari de la Juve, par un Heriberto Herrera qui n’a jamais pu le piffrer, Roger est à nouveau prêté en 1968. A l’Olympique de Marseille, repris récemment par l’éditeur Marcel Leclerc. Sous le soleil de la Méditerranée, honorant l’héritage du spectre Gunnar Andersson, notre Suédois découvre une atmosphère qui lui sied à merveille, faite d’exubérance et de farniente salvateur. N’est-il le premier à annoncer la couleur au trop sérieux Gilbert Gress lors de son arrivée ? Josip et Roger vont bientôt former un des duos les plus mythiques de l’Hexagone mais je laisse à nos amis Phocéens, le plaisir de vous narrer la suite…

23 réflexions sur « Un ferry pour Luleå – Avant Josip… »

  1. Indépendamment de l’interdit s’appliquant aux étrangers en Serie A, il est probable que ça n’aurait pas marché entre Roger et Heriberto. Ce dernier était d’une intransigeance totale, un ascète imposant à ses joueurs sa vision de la discipline, un dictateur quoi ! Sívori n’a pas supporté et est parti à Naples en ayant développé une terrible haine pour HH2. L’intermittent Magnusson aurait probablement lui aussi été broyé.

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    1. Oui, Herrera ne l’appréciait pas. Après, comme je souligne en parlant de l’arrivée de Gress à Marseille, Magnusson n’avait pas l’air d’être un acharné du travail. Bobby nous avait filé un super entretien du coach alsacien où il expliquait que Magnusson lui avait directement dit que ça allait être plus cool qu’en Allemagne. Ça explique beaucoup de choses sur les résultats du foot français à l’époque. Club ou sélection. D’ailleurs, sur les archives, les Français paraissent souvent trop softs. Le manque d’intensité est flagrant.

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      1. Tout lu. Appris plein de trucs..qui je trouve changent positivement de l’abord 99 fois sur 100 foutraque du personnage, je ne comprendrai jamais l’attrait que presentent des recits focalisés sur les exces / vies de potaches/pochtrons/destroy ; c’est du foot apres tout, pas « Voici »?? Peu importe : merci!

        Et Kurt Axelsson, justement : grande classe, super joueur, cultivé, elegant (sa compagne : kif-kif).. Tant qu’à faire, pourquoi ne met-on jamais ce genre de profils à l’honneur? Ils ont des choses à raconter pourtant.. Je ne sais trop d’où procedent de looooongue date ces macro-choix editoriaux.

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      2. Un que j’ai appris récemment à apprécier dans cette génération 70 de la Suède, c’est Bo Larson. Présent lors des 3 Mondiaux de la décennie, attaquant- milieu offensif qui a joue quelques saisons à Stuttgart mais principalement à Malmo. En fin de carrière lors de la finale de c1 en 79. Son sélectionneur disait que « quand on compose l’équipe nationale suédoise, on commence par choisir Bo Larsson, et ensuite on réfléchit aux autres joueurs. »

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    1. Et je n’ai pas inventé la vie nocturne de Magnusson à Rio. Suis tombé sur des récits brésiliens qui disaient qu’il était épuisé lors des entraînements et que certains journalistes l’avaient vu traîner plusieurs fois…

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  2. Pour avoir lu plusieurs trucs sur ce passage de Magnusson à Flamengo, notamment sur l’équivalent brésilien de notre Gallica, je n’ai jamais lu des brésiliens dirent qu’il n’avait rien à envier à Garrincha question talent.

    Par contre, qu’il était plus intéressé par les jolies « morenas » en bikini que par le foot, oui. Apparement, il ne donnait pas grand chose aux entrainements et dans les amicaux qu’il a disputé.

    J’ai l’impression que ce surnom de Garrincha Suédois vient de Suède.

    En tous cas, chouette article. Et pour poursuivre sur Gress, il me semble qu’il disait que Skoblar et Magnusson ne défendaient pas une cacahuette, et que c’était pour ça que le club était pas au niveau en Europe, parce que ça, c’était le foot des générations précédentes.

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    1. Merci Cebo. J’espère que Bobby remettra en lien l’interview de Gress qui confirme tes dires. Après, la Suède a un truc particulier avec Garrincha à cette époque. Hamrin était déjà le Garrincha suédois, Magnusson lui succédera. Mais c’est peut-être une création française parce qu’en Suède, il est évidement reconnu mais pas forcément adulé. Il n’a jamais joué en première division avant la fin de sa carrière, après son passage au Red Star, et n’a pas évolué si souvent que ça en sélection. A peine 14 capes de 64 à 69, donc absent pour le Mondial 70. Alors qu’il brille à l’OM, personne ne fait appel à lui.

      Et sinon, oui, suis tombé sur un court passage où son talent était salué à Rio, peut-être pas au niveau de Garrincha, mais, comme tu le soulignes, surtout sur ses virées nocturnes. Un blondinet suédois de 18 ans, plutôt beau gosse, qui s’entraînait avec le Mengão, ça ne devait pas passér inaperçu !

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      1. Je viens de trouver une hypothèse quant à son absence lors du Mondial 70. Magnusson aurait été convoqué mais ne pouvait aller au Mexique parce que le championnat français n’était pas fini. Le Mondial commence le 31 mai et le championnat se finit le 23 juin. Par contre, ça n’explique pas son absence de sélections à partir de 69…

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      2. Bonjour Khidia

        J’ai essayé de trouver dans mes docs si il avait au moins été présélectionné pour cette coupe du monde mais je n’ai pas la liste des 40 Suèdois et j’ai lu aussi cette info sur le championnat de France qui s’est terminé en été confirmant ton hypothèse sur son absence.

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      3. Yep Hincha. Je réfléchis à des joueurs étrangers jouant en France, qui auraient pu candidater pour le Mondial 70 et qui auraient vécu la même mésaventure que Magnusson, je n’en trouve pas. Le groupe suédois en 70 comprend plein de mecs jouant à l’étranger.

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  3. Pour répondre à Khidia sur les joueurs évoluant en France qui aurait connu le même sort, j’ai juste un cas légèrement similaire, c’est celui de Henri Depireux le Belge, éphémère coach de Metz en 1989.
    Pour la coupe du monde 1970 il avait été présélectionné avait même effectué les vaccins nécessaires, pour au final ne pas être retenu, il en a gardé un certain ressentiment envers Goethals .
    Je pense que Alexandre pourrait nous en dire plus…..

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    1. Et parmi les grands malchanceux tous pays confondus on peut citer Léonard Specht le Français deux fois dans la liste des 40 (78 et 82) et non retenu dans les listes finales.
      Il y a le cas de Roberto Bettega l’Italien de la Juve dans les 40 en 1974 mais pas dans les 22, idem pour 1982 mais là il était insuffisamment remis de son opération au genou, il aura quand disputé celle de 1978.
      Vous avez déjà évoqué le cas de Ramon Diaz pour 1986 et 1990 …..

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    2. Depireux, excellent footballeur qui eut le malheur d’etre contemporain de Van Himst.

      En definitive, vu tous les malheurs offensifs de l’equipe en 70 : sa presence eût pu faire du bien..

      Sa fin de vie fut..compliquee. J’ai été aux premieres loges pour suivre ses litiges avec la fede congolaise, il n’y avait malheureusement rien à faire pour lui. Puis decedé dans des conditions tres eloignees de ce qu’avait ete sa vie – longtemps flamboyante.

      Sinon, once again : Lozano.. C’est vraiment une sacree anomalie, celui-là.

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