L’enfer du jeudi

Réflexion sur les matchs de championnat programmés le jeudi soir et, accessoirement, l'horreur pour ceux qui habitent loin du stade.

Edito

Le supporter ne vit pas seulement des matchs. Ce serait beaucoup trop simple. Il vit surtout le temps qui les sépare. Il y a le temps d’avant. Le temps du match. Et puis le temps d’après.

Trois temps qui, sur une montre, obéissent exactement aux mêmes règles mais qui, dans la tête d’un supporter, n’ont absolument rien à voir. Car le supporter a cette faculté assez remarquable de dérégler les horloges. Une heure avant un match décisif peut durer trois jours. Les dix dernières minutes, lorsque son club mène 1-0, peuvent occuper une demi-vie. À l’inverse, les 80 premières minutes d’un match que l’on est en train de perdre filent avec une indécence absolue.

Le football possède sa propre théorie de la relativité. Einstein avait l’espace-temps. Nous avons les arrêts de jeu. Et dans cette étrange mécanique des heures, le match de championnat du jeudi soir constitue un objet philosophique particulièrement intéressant.

Parce qu’il bouleverse tout. Normalement, le supporter connaît son rythme. Il traverse la semaine. Lundi, le match est encore loin. On fait semblant d’avoir d’autres préoccupations. Mardi, il existe quelque part à l’horizon. Mercredi, il commence à entrer dans le champ de vision. Jeudi, on y pense. Vendredi, on y pense beaucoup trop. Et lorsqu’arrive enfin le week-end, on a eu tout le temps nécessaire pour transformer 90 minutes de football en affaire d’État.

On a lu les nouvelles. On a imaginé la composition. Puis une autre. On a contesté celle que l’entraîneur n’a pas encore annoncée. On s’est demandé s’il fallait jouer à quatre derrière, à trois, avec deux milieux, trois milieux, un faux neuf, un vrai neuf ou éventuellement sans ballon, puisque de toute façon personne ne nous écoute.

Bref, on a attendu. Et l’attente est une partie immense de la vie du supporter.

L’attente à Lens. Probablement un mardi soir. Encore deux jours, les gars.

On pourrait même dire que le match n’est parfois qu’une interruption de l’attente. Puis arrive le jeudi soir. Et là, curieusement, tout va mieux. Parce que le jeudi, c’est tôt. Presque trop tôt. On sort à peine du milieu de semaine que le match est déjà là, posé devant nous comme une surprise que l’on aurait oubliée dans le calendrier. Tiens. On joue ce soir. Magnifique. L’attente a été raccourcie. L’impatience n’a pas eu le temps de s’installer confortablement. Les spéculations sur la composition sont moins nombreuses. Les débats tactiques ont à peine commencé qu’il faut déjà passer aux choses sérieuses. Le jeudi nous épargne cette lente cuisson du supporter dans son propre jus. Et il faut reconnaître que c’est très agréable. Le problème, c’est qu’un match possède une particularité assez gênante : il a un résultat.

Et à partir de là, tout bascule.

Car si le jeudi raccourcit admirablement le temps d’avant, il allonge considérablement le temps d’après. Et le temps d’après dépend d’une chose aussi simple que brutale : a-t-on gagné ou perdu ? Si l’on a gagné, alors le jeudi soir est probablement l’une des plus belles inventions de l’humanité moderne. On se couche heureux. Et surtout, on se réveille vendredi en ayant gagné la veille. Cette sensation mérite qu’on s’y arrête. Parce qu’un vendredi matin après une victoire n’est pas véritablement un vendredi matin. C’est déjà un peu le week-end. Le réveil sonne ? Très bien. Il pleut ? Qu’il pleuve. Il y a des embouteillages ? Nous avons connu pire. La boîte mail déborde ? Elle débordera avec nous. Une réunion compliquée à neuf heures ? Allons-y. Quelqu’un vous annonce un problème urgent à 9 h 07 ? Vous le regardez presque avec tendresse. Il ignore que nous avons gagné hier soir.

Voilà toute la différence.

La victoire du jeudi agit comme une sorte de gilet pare-balles émotionnel contre les petites contrariétés du vendredi. Tout rebondit. Le travail peut être dense. La pression réelle. Les obligations nombreuses. Mais quelque part, dans un coin parfaitement irrationnel du cerveau, une petite lumière reste allumée : on a gagné. Et le plus beau, c’est qu’après le vendredi, il reste encore le week-end. Deux jours entiers. Deux jours à regarder les autres jouer avec cette sérénité légèrement insupportable du supporter qui a déjà fait ses comptes. On regarde les matchs avec détachement. On consulte les scores sans trembler. On observe les concurrents comme un propriétaire terrien inspecterait les parcelles voisines depuis sa terrasse. « Ah, ils ont fait nul. Intéressant. » Intéressant. Tout devient intéressant quand on a gagné. Même un 0-0 affreux entre deux concurrents directs devient une œuvre tactique d’une grande profondeur. Et puis, surtout, nous avons déjà joué. À eux de se débrouiller. C’est fait. Trois points. Bon week-end. Dans ces moments-là, le match du jeudi semble posséder une vertu presque métaphysique : il étend la victoire dans le temps. Une victoire le dimanche soir est merveilleuse, bien sûr. Mais elle souffre d’un problème de calendrier : quelques heures plus tard, il faut se lever le lundi matin. C’est un rendement émotionnel médiocre. Une joie immense immédiatement suivie d’un réveil à 6 h 45. Alors qu’une victoire le jeudi soir dispose d’un vendredi entier, puis d’un samedi, puis d’un dimanche pour produire ses effets. C’est du bonheur à intérêts composés. Un excellent placement.

Jeudi soir de victoire dans la cuisine.

Le problème des placements, évidemment, c’est le risque.

Parce qu’il existe l’autre scénario. La défaite. Et là… Le jeudi soir devient une idée absolument catastrophique. Une aberration. Une faute morale. On se demande même quel esprit malade a pu décider qu’un championnat devait se jouer un jeudi. Car la défaite du jeudi possède une cruauté particulière : elle laisse énormément de temps pour souffrir. D’abord, il y a la nuit. Cette nuit où l’on rejoue le match. Pas volontairement, évidemment. Le cerveau s’en charge très bien tout seul. Il repasse l’occasion ratée. Le but encaissé. Cette passe. Ce remplacement. Cette décision arbitrale. Et surtout cette action à la 73e minute dont on est désormais intimement convaincu qu’elle explique à elle seule l’effondrement général de l’édifice.

Puis vient le vendredi matin. Et là, aucune protection. Le réveil sonne beaucoup trop fort. Le café est mauvais. La circulation est une provocation. Les mails ont manifestement été rédigés par des gens qui n’ont aucune idée de ce que nous venons de traverser. La réunion de neuf heures commence exactement à neuf heures, ce qui paraît déjà d’une agressivité inutile. Quelqu’un vous demande : « Ça va ? » Question dangereuse. Parce que socialement, il faut répondre : « Oui, très bien. » Alors que la réponse exacte serait plutôt : « Non. On a perdu hier soir sur un but à la 87e et j’aimerais que chacun ici mesure la gravité de la situation. » Mais le monde professionnel manque parfois cruellement d’empathie footballistique. Alors on travaille. On avance. On fait semblant. Et le vendredi dure. Mon Dieu qu’il dure. Car c’est là tout le paradoxe. Lorsque l’on gagne le jeudi, le vendredi disparaît presque. Il glisse doucement vers le week-end. Lorsque l’on perd, il semble compter quarante-sept heures. Puis arrive le samedi. Et les autres jouent. C’est une nouvelle épreuve. Parce que lorsqu’on a gagné, on regarde les résultats. Lorsqu’on a perdu, on les surveille. Nuance fondamentale. On calcule. On actualise. On espère. Et surtout, on se découvre soudain des sympathies totalement nouvelles. Une équipe à laquelle on n’avait jamais accordé la moindre affection devient, pendant quatre-vingt-dix minutes, notre famille. « Allez les gars. Juste un nul. On ne vous demande pas grand-chose. » On se met à encourager un latéral droit dont on ignorait l’existence vingt minutes auparavant. À la 82e minute, il devient notre frère. À la 89e, s’il rate son centre, nous sommes prêts à ne plus jamais lui pardonner. Voilà ce que la défaite du jeudi fait de nous. Elle transforme le week-end en vaste cellule de calcul.

Et soudain, on comprend quelque chose. Le supporter ne vit pas véritablement selon le calendrier ordinaire. Il possède son propre calendrier intérieur. Sa semaine n’est pas découpée en lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche. Elle est divisée autrement. Avant le match. Le match. Après le match. Puis avant le prochain. C’est peut-être cela, au fond, être supporter. Habiter le temps différemment. Vivre dans l’attente d’un événement dont on sait parfaitement qu’il peut nous rendre heureux ou nous gâcher plusieurs jours, et attendre quand même cet événement avec impatience. Ce qui, lorsqu’on y réfléchit sérieusement, n’est pas complètement rationnel. Mais la rationalité n’a jamais été la grande spécialité du supporter. Le supporter attend. Il espère. Il imagine. Il calcule. Il se promet de prendre davantage de distance. Puis le match commence. Et toutes ses résolutions philosophiques disparaissent à la première mauvaise passe. Voilà pourquoi le jeudi soir est si fascinant.

Le week-end après un jeudi de défaite.

Il révèle mieux que n’importe quel autre jour notre étrange rapport au football. Avant le match, il nous fait un cadeau : il raccourcit l’attente. Après le match, il nous présente la facture. Si l’on gagne, le temps s’allège. Le vendredi devient doux. Le week-end immense. Les résultats des autres ne sont plus des menaces mais de simples informations. Si l’on perd, le temps s’épaissit. Chaque heure pèse. Le vendredi devient une peine à accomplir et le week-end une interminable salle d’attente. Exactement les mêmes 24 heures. Exactement le même vendredi. Exactement le même week-end. Et pourtant, pas du tout la même vie. C’est peut-être cela que le football réussit de plus étrange : il ne se contente pas d’occuper quatre-vingt-dix minutes de notre existence. Il contamine les heures qui précèdent. Il colore celles qui suivent. Il accélère certains jours. Il en ralentit d’autres.

Il transforme un jeudi banal en promesse, un vendredi en récompense ou en punition, et un week-end entier en promenade tranquille ou en chemin de croix. Finalement, nous croyons attendre les matchs. Mais peut-être passons-nous surtout notre vie de supporter à attendre ce qu’ils vont faire du temps qui vient après. Et jeudi soir, vers 23 heures, nous le saurons. Le week-end n’aura même pas commencé. Mais il sera peut-être déjà réussi. Ou déjà beaucoup, beaucoup trop long.

1 seul commentaire pour "L’enfer du jeudi"

  1. belo_dedici dit :

    Ton texte doit parler aux fans du Stade Malherbe, c’est leur troisième match de L3 un jeudi soir depuis le début du championnat.

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