« La grève des jambes »

L’Espanyol reçoit l’Athletic Bilbao pour la 28e journée de championnat. L’occasion de se remémorer le duel de septembre 1954 et ce que la presse appelle alors « la grève des jambes ».

« Au vu des incidents qui se sont produits en raison du comportement inconcevable de l’arbitre M. Díaz Argote et du juge de touche M. López Moreno durant le match de cet après-midi, le conseil d’administration du Real Club Deportivo Español, réuni en session extraordinaire, a décidé de présenter à la Fédération royale espagnole de football, via la médiation de la Fédération catalane, une protestation énergique et raisonnée contre l’action partiale dudit arbitre, assisté de la mauvaise foi dudit juge de ligne, comme toutes les personnes présentes ont pu l’apprécier. » Voilà le communiqué de l’Español que publient plusieurs journaux le 20 septembre 1954 après que la rencontre opposant l’Español à l’Atlético de Bilbao (pas question de catalanisme ni d’anglicisme sous Franco) ne soit pas parvenue à son terme.

Tout débute dans la torpeur d’un chaud dimanche après-midi de fin d’été. Pour animer l’avant-match, les dirigeants de l’Español célèbrent de vieilles gloires et notamment Ricardo Teruel, grand défenseur perico venant de raccrocher. Lorsque les cérémonies prennent fin, les équipes pénètrent sur la pelouse de Sarrià et rien ne présage du désastre à venir. Entraîné par l’Argentin Alejandro Scopelli, l’Español dispose d’une des plus belles générations de son histoire avec pour leaders, José Parra, Francisco Marcet et El Tigre de Sarrià Julián Arcas. Du côté de l’Atlético de Bilbao, le grand technicien Ferdinand Daučik vient d’être nommé après avoir tout gagné avec le Barça de los Cinco Copas[1]. La formation basque s’appuie sur l’ancienne génération, Zarra, Venancio, Gainza – absent ce jour-là – et de nouvelles pépites dont le gardien Carmelo Cedrún et le duo de milieux Maguregui – Mauri.

El Tigre de Sarrià Julián Arcas au dessus de Carmelo Cedrún.

A la mi-temps, les Basques mènent 1-0 grâce à Maguregui et le public gronde déjà, agacé qu’un but des Pericos ait été refusé pour un hors-jeu que l’arbitre de touche est le seul à avoir vu. La bronca s’estompe quand le speaker fait diversion en présentant Miguel Poblet, champion cycliste venu exhiber les trophées conquis lors du Tour de Catalogne couru la semaine précédente. A l’époque, Poblet évolue sous les couleurs de l’équipe cycliste du RCD Español et est à l’aube d’une immense carrière[2]. Aujourd’hui encore, La Penya CicloPericos Miguel Poblet, une association de cyclotouristes supporters de l’Espanyol, perpétue inlassablement le souvenir du passage de la Flecha amarilla dans les rangs du RCDE.

Miguel Poblet avec le maillot de l’équipe cycliste du RCE Español.

Des protestations à la grève

A la reprise, apathiques, sans souffle, les joueurs catalans subissent la domination de Bilbao et encaissent un second but. Peut-être Scopelli regrette-t-il alors d’avoir renoncé aux masques à oxygène utilisés lors de la saison 1952-1953 au cours de laquelle l’Español frôle le titre ?

Puis en quelques minutes, tout change : El Maestro Marcet réduit le score avant que l’ailier gauche Cruellas ne parvienne à égaliser. Accordé dans un premier temps, le but est encore une fois refusé pour hors-jeu par le directeur de la rencontre, Manuel Díaz Argote. Il reste officiellement une douzaine de minutes à jouer mais le match est terminé : après de vaines protestations et sur instruction de leurs dirigeants, les Pericos refusent de reprendre la partie.

L’homme en noir ne se démonte pas et ordonne aux Basques de jouer. Ceux-ci s’exécutent et sans aucune opposition, Arieta porte le score à 1-3. Les incidents reprennent de plus belle puis les joueurs de l’Español entament un sit-in empêchant la remise en jeu. Après avoir menacé d’expulsion les onze Pericos, Díaz Argote siffle en désespoir de cause la fin du match bien avant le terme prévu.

L’arbitre Díaz Argote lors d’un match à Las Palmas.

Sarrià est alors en fusion. La sortie des arbitres et des Basques est évidemment périlleuse. Une chaise venue des tribunes blesse le gardien de Bilbao alors que les officiels sont frappés et visés par des lanceurs de boules de billard durant leur course vers les vestiaires où les attendent la direction du club et la presse. Droit dans ses bottes, Díaz Argote réaffirme la pertinence de ses décisions et insiste sur sa bienveillance puisqu’il n’a expulsé en conscience aucun joueur blanquiazul afin de les préserver de lourdes suspensions.

Les antécédents

Pour comprendre la réaction des joueurs blanquiazules, il faut remonter le temps. En décembre 1952, el Español del oxigeno caracole en tête du championnat quand a lieu le derby barcelonais à Les Corts. Dans un contexte chaotique lié à des mouvements de foule et un arbitrage litigieux, le Barça rompt la dynamique de l’Español qui ne s’en remet jamais totalement. Déçu, le club nourrit une amertume profonde vis-à-vis des instances dirigeantes particulièrement indulgentes avec le Barça tout au long de la saison, la non-suspension de la star blaugrana Kubala en fin de saison étant injustifiable[3].

En 1953, c’est un déplacement à Chamartín qui provoque la fureur des Pericos. Défaits in extremis 4-3 par le Real Madrid, le club intime l’ordre à ses joueurs de boycotter la presse en signe de protestation à la suite d’un arbitrage plus que douteux. Dès lors, l’Español développe un sentiment de persécution dont le point d’orgue est la grève de ce beau dimanche de septembre 1954.

Le lendemain de cet Español – Atlético Bilbao, le communiqué des Pericos paraît dans la presse mais la plupart des journalistes se désolidarisent de la position du club. Bien plus que les erreurs arbitrales et les actes de violence, c’est l’attitude de l’Español et de ses dirigeants qui est largement commentée. Ce que les chroniqueurs appellent la huelga de las piernas (la grève des jambes) provoque un scandale médiatique. Sous le régime franquiste, l’ordre règne et les tentatives de débrayages sont rares, les syndicats et les partis d’opposition étant condamnés à la clandestinité. Et quand une grève parvient à prendre de l’ampleur, comme celle des transports de 1951 à Barcelone pour protester contre la hausse des tarifs, elle est rapidement étouffée. Alors quand ce sont des footballeurs qui manifestent, population privilégiée et protégée par son statut, et qu’à dessein la presse utilise le mot huelga, cela choque les Espagnols condamnés pour la plupart d’entre eux à vivre de privations dans un pays où les pénuries des années de guerre semblent ne jamais devoir cesser.

Les joueurs de l’Español assis, refusant de reprendre le jeu. Une image déplorable dont rend compte la presse en insistant sur la notion de huelga, grève.

Les sanctions auraient dû être exemplaires, elles sont ridicules : les dirigeants sont blanchis, l’entraineur Scopelli est interdit de banc de touche durant six mois (viré en cours de saison, il n’a pas le temps de purger l’ensemble de sa peine), Parra est privé du capitanat durant trois matches mais peut jouer et aucune suspension de Sarrià n’est prononcée malgré les violences qui s’y sont déroulées. Ce sont finalement les arbitres qui subissent les conséquences de leurs décisions : le juge de ligne incriminé met fin à sa carrière après le match contre Bilbao et Díaz Argote n’officie plus jamais en Liga.


[1] Lors de la saison 1951-52, le Barça de Kubala, Biosca, Cesar, Ramallets gagne la Liga, la Copa, la Copa Latina, la Copa Eva Duarte (ancêtre de la Super Coupe d’Espagne) et la Copa Martini Rossi (ancêtre du trophée Joan Gamper).

[2] Deux victoires dans Milan-San Remo, 20 étapes du Giro, trois étapes du Tour, trois étapes de la Vuelta.

[3] Expulsé lors d’un Barça – Real, Kubala bénéficie d’une incroyable clémence de la commission de sanction. Alors qu’il aurait dû être logiquement suspendu plusieurs matchs, le privant du sprint final de la Liga, il n’est condamné qu’à une amende. Il dispute donc les quatre derniers matchs de la saison et ses performances jouent un grand rôle dans le titre du Barça.

26 réflexions sur « « La grève des jambes » »

      1. Je ne savais pas
        Désolé pour mon inculturage mÔssieur Verano

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      1. C’est là que j’apprends qu’Arieta est décédé l’année dernière.

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      2. Au fond je ne sais pas. Le gardien est Marcel Domingo et le numéro 2 Argilés, un autre héros du RCDE.

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    1. Eh eh. José ou Josep Parra est une légende periquita. Zamora, Tamudo et Parra, voilà les 3 plus grands joueurs de l’histoire du club. Il était surnommé le Kaizer pour son leadership.

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      1. Il est classe ce ranking! Zamora deuxième? J’aime bien Tamudo mais quand même. Après, ils s’y connaissent mieux que moi. Belle 13ème place de Ricardo Saprissa!

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      2. Ils ont oublié Di Stéfano, hahaha !
        Y a-t-il d’autres top 120 aussi bien présentés ?
        Un exemple à suivre pour le top parisien de Bobby.

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  1. J’adore l’itinéraire d’Alejandro Scopelli. Sélectionné avec l’Argentine et l’Italie. Joueur en France, Chili et Portugal également. Mort au Mexique.

    Entraîneur de Waldo et Guillot à Valence Valence également.

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    1. En pensant à Poblet qui courait sous le maillot de l’Espanyol, ça m’a fait penser à Joaquim Agostinho qui courait au début de sa carrière pour le Sporting. Très bon sur les grands Tours puisqu’il finit podium sur le Tour 79 ou dauphin sur la Vuelta.

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  2. Une espèce de paix sociale dont les dindons furent les arbitres, en somme?

    Ce fut assez habilement géré.

    Difficile d’apprécier le sentiment de persécution de l’Espanyol, bien que tu en donnes des éléments. Et j’ignore quelle est l’attitude la plus appropriée dans pareils cas. Au-delà du cas de cet Espanyol, il existe bel et bien parfois des circonstances où il n’y a rien à faire, où absolument tout des dés est pipé, dont au niveau des instances.. Qu’y opposer alors, sinon une grève des pieds?

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    1. Pour préserver le calme à Barcelone, l’Espanyol ne pouvait décemment pas être privilégié puisqu’il était le club des Madrilènes exilés (notamment) et puisque ses dirigeants, au moment où se déclenche la guerre civile, étaient des nationalistes. Ils ont d’ailleurs presque tous été exécutés par les Républicains avant que ce ne soit le tour des Barcelonais après le succès de Franco. Mais en réalité, si le RCDE a été parfois lésé, ce club a surtout eu le chic pour se saborder tout seul !

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      1. Oui, pour ça que je trouvais le dénouement « habilement géré ». Mais les formes d' »arbitrage » permanent que ce dut être à l’époque, ménager la moindre partie-prenante de la société espagnole post-guerre civile……

        Je soupçonne les dirigeants du Barca d’en avoir constamment joué.

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      2. En visitant Barcelone en 2017, j’ai été surpris de voir combien d’immeubles anciens portaient les cicatrices mal replâtrées de ce qui devait être des impacts de balles. À Tolède, je suis tombé sur une scène tout droit sortie de « L’Espoir » de Malraux. À un coin de la façade du Museo de Santa Cruz qui était le poste de commandement des républicains (abondamment décrit dans le livre) pendant le siège de l’Alcazar, « on » a préservé le creux d’un bloc de pierre enlevé à ce moment-là. Il est en ligne directe avec l’Alcazar, en contrebas et à moins de 100 mètres : un jeu d’enfant au fusil. Le pourtour du creux est criblé de plusieurs centaines de petits cratères non restaurés. Aucun panneau n’explique le pourquoi du comment, mais ça prend aux tripes.

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  3. Superbe texte, comme toujours Verano.

    C’est assez surprenant de voir -je parle de ce qui est écrit ici mais aussi dans d’autres articles récents sur ce site- que pendant le franquisme le Barça bénéficiait très souvent de la clémence des arbitres, pour reprendre les mots de Verano. On est bien loin de l’idée répétée à l’envi par le club catalan d’une persécution de la part du corps arbitral et des instances (face au Real, « el club del régimen »).

    Petit détail, sous Franco il y avait des syndicats mais il s’agissaient de « syndicats verticaux » (par secteur d’activité) et non « horizontaux » (de classe).

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    1. Gracias Bison.
      Le titre 53 est un scandale et si l’Espanyol est une victime de cette « clémence » arbitrale et surtout institutionnelle, c’est Valencia qui est le principal lésé.
      Kubala aurait dû être suspendu plusieurs matches selon la jurisprudence de l’époque après son expulsion face au Real (échanges de coups avec Oliva), il ne l’est pas et il est buteur décisif contre le club che. Et en fin de saison, le Barça est sacré avec 2 points d’avance sur Valencia.

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    2. La phrase « les syndicats et les partis d’opposition » ci-dessus est effectivement ambiguë. « Les syndicats et partis d’opposition » (sans le second article défini) n’aurait pas entièrement levé le doute non plus. « Les syndicats non officiels et les partis d’opposition » aurait tout clarifié. Parfois, hélas, il faut faire long, même dans une brève !

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